Lettre 502 : Nicolas Malebranche à Pierre Bayle

• A Paris ce 22 janvier [1686]
 [1] Monsieur

Du moins faut il qu’une fois l’an je me satisfasse. Je vous interromps dans vos occupations mais je ne puis m’empecher de vous dire, que je me souviens et que je me souviendrai toujours de l’obligation que je vous ai. L’amour de la verité vous a porté il y a quelques années à favoriser l’impression de ma • 1 ère reponse à • M. Arnauld [2] et sans votre secours je ne scai ce que mon livre fust devenu. Je voudrois bien vous dire cela tous les ordinaires mais vous ne le pourrez souffrir. Souffrez du moins Monsieur je vous en prie que je vous le dise une fois l’an.

On dit ici que M. A[rnauld] n’est pas content de vous et qu’il s’en est plaint à vous meme [3]. J’ai peine à le croire car cette plainte seroit offensante. Pour peu qu’il entende mes sentimens il me semble qu’il peut juger que vous l’avez epargné. Assurement il n’y a pas un seul chapitre dans sa Dissertation et dans son 1 er vol[ume] de Reflexions où il ne prenne de travers mes sentimens [4]. Cela est assez prouvé par ma reponse [5] et il devroit en voir quelque chose. Mais cela est encore prouvé plus au long dans celle que • l’on a envoyée à M. Leers que je voudrois bien Monsieur que vous • eussiez vüe[.] Il y a deja plus de trois mois qu’il a la 1 ere partie et il remet presentement l’impression au mois d’avril [6]. N’y auroit il point moyen de la faire imprimer plustost[?] Cela est bien facheux que je sois calomnié par des livres publics d’un homme qui a de la reputation, et que je ne puisse pas fa[ire] scavoir que je desavoüe ce qu’il combat avec tant d’appareil. Est ce que M. Leers m’abandonneroit dans le tems que j’aurois / plus de besoin de son secours[?] Je fais mes responses les plus courtes que je puis et il ne scauroit trouver le tems de les imprimer. Que puis je Monsieur penser de cela ?

Les lettres volantes de M. Ar[nauld] sont • assez communes à Paris. Ce ne sont que des detours par lesquels il couvre ses calomnies rendues plausibles par un air de moderation et confirmées pour ainsi dire par un serment[,] j’entens sa protestation devant Dieu [7]. J’ai repondu à sa protestation dans ma 1 ere lettre en protestant moi meme aussi devant Dieu [8] qu’il n’y avoit point de chapitre où il attaque ce que je pense dans sa Dissertation et dans son 1 er vol[ume] de Reflexions où il n’ait pris de travers mes sentimens. Si on pouvoit croire que M. A[rnauld] s’est trompé sur ce qu’il s’imagine etre mon opinion je serois content. Je vous prie Monsieur de suivre M. Arnauld dans quelqu’un de ses detours et de confronter les passages.

Le 1 er par exemple de sa 1 ere lettre environ à la 15 e page je ne peux la marquer exactement par ce que je l’ai prestée, où il dit : Remarquez bien ce car [9]. Là M. A[rnauld] apporte plusieurs passages pour expliquer en apparence celui de la page 327 de l’ Eclaircissement qu’il critique et ce n’est que pour l’obscurcir car il n’avoit pour l’eclaircir que de ne point retrancher ce qui le [peine] où je dis que la loi est divine parce que les anges ont parlé de sa part et apres avoir consulté les loix eternelles que renferme le verbe divin[.] Lisez s’il vous plaist M[.] la page 327 de l’ Eclaircissement et le ch. 16 de ma Reponse à la dissertation [10].

Vous m’obligeriez fort Monsieur si vous vouliez bien vous donner la peine de parcourir mon manuscrit qu’a M. Leers et memes de le garder soigneusement chez vous parce qu’on dit qu’il va faire un voyage. On vient de me montrer vos Nouvelles du mois de decembre. Et l’ Avis qu’on vous a donné sur ce que vous avez dit de M. A[rnauld] [11] me fait vous dire que je serois bien aise que vous eussiez vû mon m[anu]s[crit]. J’aurois bien des reflexions à faire ici sur cet Avis. Mais j’abuserois de vôtre loisir.

Je suis Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur Malebranche

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur de/ philosophie et d’histoire/ A Rotterdam •

Notes :

[1] « [16]86 » ajouté d’une autre main. L’année est confirmée par une note de Bayle en marge de l’adresse (voir n.l).

[2] Dans les NRL, mars 1684, cat. art. 1, Bayle avait annoncé la première Réponse de l’auteur de la « Recherche de la vérité » au livre de M. Arnaud, « Des vraies et des fausses idées » (Rotterdam 1684, 12°) et y avait consacré un article le mois suivant (art. II).

[3] Antoine Arnauld avait adressé un Avis à Bayle (Lettre 471), publié dans les NRL, décembre 1685, art. I, qui constituait une réponse au compte rendu par Bayle dans les NRL d’août 1685, art. III, de son ouvrage Réflexions philosophiques et théologiques sur le nouveau système de la nature et de la grâce. Livre touchant l’ordre de la nature (Cologne 1685, 12°), par lequel le théologien de Port-Royal s’attaquait au Traité de la nature et de la grâce (Amsterdam 1680, 12°) de Malebranche. Bayle avait publié sa Réponse à Arnauld (Lettre 495) comme appendice aux NRL, décembre 1685.

[4] Malebranche fait allusion aux ouvrages d’ Arnauld, Dissertation sur la manière dont Dieu a fait les fréquents miracles de l’ancienne loy par le ministère des anges. Pour servir de réponse aux « Nouvelles pensées » de l’auteur du « Traité de la nature et de la grâce » (Cologne 1685, 12°), et Réflexions philosophiques et théologiques sur le nouveau système de la nature et de la grâce (Cologne 1685-1686, 3 vol.). La bonne foi d’ Arnauld avait été fortement mise en cause également par Bayle dans sa Réponse (Lettre 495).

[5] Malebranche avait fourni plusieurs réponses aux objections d’ Arnauld : il fait allusion ici sans doute à sa Réponse à une dissertation de M. Arnaud contre un éclaircissement du « Traité de la nature et de la grâce », dans laquelle on établit les principes nécessaires à l’intelligence de ce même traité (Rotterdam 1685, 12°) ; il avait également publié Trois lettres de l’auteur de la « Recherche de la vérité » touchant la défense de M. Arnaud contre le « Réponse au livre des vraies et des fausses idées » (Rotterdam 1685, 12°).

[6] Allusion au dernier écrit de l’oratorien, publié également à Rotterdam par Reinier Leers et que Bayle pouvait donc déjà connaître : Lettres du Père Malebranche à un de ses amis, dans lesquelles il répond aux « Réflexions » de M. Arnauld sur le « Traité de la nature et de la grâce » (Rotterdam 1686, 12°).

[7] Malebranche cite cette « protestation » d’ Arnauld au début de sa Réponse aux Réflexions du théologien de Port-Royal : « C’est une protestation qu’il fait devant Dieu, “qu’il a toûjours eu un vrai désir de bien prendre le sentiment des auteurs dont il a combattu les ouvrages ; qu’il s’est toûjours senti fort éloigné d’employer des adresses ou des artifices ; qu’il n’a point écrit par chagrin le livre ‘Des Vraies et des fausses idées’”, et le reste. » (Arnauld, Réflexions, i.13 ; Malebranche, Réponse, in Recueil, p.4, éd. Robinet, viii.625).

[8] Voir Malebranche, Réponse, in Recueil, p.7-14, éd. Robinet, viii.627-630 : « j’avoue qu’elle [la protestation d’ Arnauld] me surprend fort, aussi bien que beaucoup d’autres, qui ont lû ses livres et les miens. Néanmoins je ne croi pas, et je serois fâché qu’on crût, qu’il ait pris Dieu à témoin contre le propre témoignage de sa conscience... ».

[9] Le passage en question donne une excellente idée de la manière et du ton polémique d’ Arnauld. Voir Antoine Arnauld, Lettres de M. Arnauld, Docteur de Sorbonne, au R.P. Malebranche, prêtre de l’Oratoire (in Œuvres, Paris, Lausanne 1775-1783, 4°, 43 vol.), « Première lettre. Au sujet de la réponse sur les miracles de l’ancienne Loi » : « J’ai examiné dans le VIe chapitre de la Dissertation cet endroit de votre dernier Eclaircissement, p.327 : “ Il est évident que si les anges n’avoient point donné la Loi, ce que S. Etienne et S. Paul assurent seroit absolument faux : mais les anges l’ayant donnée, ce que dit Moyse dans l’Exode ne laisse pas d’être vrai : car Dieu (remarquez bien ce car s’il vous plaît) exécute toujours, comme cause véritable, ce que les créatures font comme causes occasionnelles, auxquelles Dieu a communiqué sa puissance selon certaines loix générales.” Pour donner plus de jour à votre pensée, j’y ai joint ce que vous dites en la page 330 [...] Et j’y ai joint encore la conclusion que vous tirez de tout cela en la page 331 [...] Après avoir ainsi expliqué par vous-même ce que vous dites en la page 327 [...] voici comme j’ai cru devoir combattre cette pensée, par une de ces preuves que vous appellez vous-même per reductionem ad absurdum. “On voit clairement par là ce que c’est que cette première raison : mais on voit aussi en même temps, que, si elle étoit recevable, on pourroit et on devroi[t] attribuer à Dieu une infinité de choses bonnes et mauvaises, que l’on ne peut sans blasphème appeller divines, en prenant ce mot dans le même sens qu’on le prend quand on dit, que la Loi de Moyse et la Religion judaïque, telle qu’elle a été instituée par ce prophète, ont été des choses divines. Car s’il suffisoit pour cela que Dieu exécutât comme cause véritable, ce que les créatures auroient fait comme causes occasionnelles, rien ne pourroit empêcher qu’on ne regardât comme des livres divins le Manuel d’ Epictète, et l’Alcoran de Mahomet ; puisque, selon l’auteur du systême, ç’a été Dieu qui a écrit ces livres comme cause véritable et réelle, en remuant les doigts d’ Epictète et de Mahomet, pour en former tous les caractères, et que l’un et l’autre n’a [ sic] rien fait en cela que comme causes occasionnelles, selon la puissance que Dieu leur avoit communiquée...” » (xxxix.12-13).

[10] Malebranche, Traité de la nature et de la grâce, « Dernier éclaircissement », O.C., v.201-202 : « Car Dieu execute toûjours comme cause veritable, ce que les creatures font comme causes occasionnelles, ausquelles Dieu a communiqué sa puissance selon certaines loix generales. Et parce que c’est Dieu seul qui éclaire les esprits par la manifestation de l’ordre immuable et necessaire, qui est la regle inviolable de ses propres volontez, c’est lui veritablement qui nous parle et qui nous donne ses commandemens, lorsque celui qui nous parle de sa part, ne le fait qu’aprés avoir consulté les loix éternelles que renferme sa sagesse : ce que ne manquent jamais de faire les bien-heureuses intelligences. [...] Dieu ne faisoit la plupart de ces miracles que par l’action, c’est-à-dire selon les desirs de l’Ange que Dieu avoit choisi pour conduire son peuple ; aprés avoir connu par sa sagesse infinie qu’il feroit mieux que tout autre par rapport à son principal ouvrage, et qu’il lui épargneroit, pour ainsi dire, un plus grand nombre de volontez particulieres. Je croi aussi que ces desirs étoient reglez, aussi bien que les volontez divines, par l’ordre immuable et necesaire, regle inviolable de toutes les intelligences, par la lumiere du Verbe, soure de toute sagesse et de toutes loix temporelles et éternelles... » ; et Recueil, ii.471, O.C., vii.597 : « Tout le monde convient que Dieu a donné la Loi par le ministère des anges, et toute la question se réduit à sçavoir, si leur ministère a pu épargner à Dieu des volontez particulières. Je le prétends, et M. Arnauld le conteste. C’est cela qu’il faut éclaircir... ».

[11] Allusion à l’ Avis à l’auteur des « Nouvelles de la république des lettres » (Delft 1685, 12°), que Bayle résume dans les NRL, décembre 1685, art. I, et où Antoine Arnauld formule différentes objections contre le compte rendu que Bayle avait donné, dans les NRL, août 1685, art. III, de ses Réflexions philosophiques et théologiques sur le nouveau systême de la nature et de la grace. Livre premier touchant l’ordre de la nature (Cologne 1685, 12°) dirigées contre Malebranche. C’est à cet Avis portant sur la nature du plaisir des sens que Bayle avait répondu dans l’appendice des NRL, décembre 1685 : voir Lettre 495.

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