Lettre 507 : Jacques Parrain, baron Des Coutures à Pierre Bayle

• [Versailles, le 5 février 1686]

Je suis, Monsieur, dans le dernier chagrin que la lettre que vous m’avés fait l’honneur de m’escrire ait esté perdüe, le s[ieu]r Villery ches qui je l’ay envoié demander ne sachant ce que c’est[.] Cependant quoy que je regarde cela comme une perte considerable pour moy, je ne laisse pas d’estre charmé de la maniere obligeante dont vous m’en consolés [1]. Vostre discernement que je croy trop esloigné de la flaterie me va faire travailler avec plus d’aplication, à condition neantmoins que vous me ferés la grace de lire mon ouvrage avec asses de bonté pour m’en dire en particulier vostre sentiment, car jamais homme n’a esté si docile que moy[.] Cependant Monsieur comme la secte des bigots est implacable je suis condamné par eux plus que jamais, ils ne peuvent revenir de la traduction de Lucrece [2], ils disent que mes expressions ont plus de poison que les siennes et que j’ay moins de religion que luy. J’avois cru que la morale de son heros et ma preface [3] les apaiseroient mais ils ont recu tout cela d’une maniere bien differente et comme une marque du commerce que je continuois avec un infame philosophe, ils adjoutent que sous de beaux termes et par un tour malicieux je seme dans cette Morale une mechante doctrine[.] J’ay donc voulu leur faire voir que quoy que ma profession me dispensast de scavoir de la theologie je pouvois peut estre en avoir autant de connoissance qu’eux et que pour estre encore assés jeune je pouvois donner des lecons sur les devoirs à quoy la religion nous oblige ; vous en jugerés Monsieur par ces deux tomes que je vous envoie [4][.] /

Monsieur l’abbé Cocquelin [5] à qui je les dedie est un parfaictement honeste homme et d’ailleurs veritablement scavant, il est d’un sentiment fort esloigné de ceux qui censurent mes ouvrages[.] Pardonnés moy Monsieur quelques endroits de ces livres[.] Je suis catholicque romain et j’escris en France. Voila l’ Histoire d’occident de Mr Cousin [6], son nom vous dira asses son merite, elle est digne d’orner vostre cabinet et vos Nouvelles, quand [ sic] à moy j’ay commencé deux grands ouvrages [7] mais j’ay peur de les discontinuer parcequ’on m’offre de l’employ en Pologne [8] pour la campaigne prochaine et que là ou autre part je suis presque determiné à partir[.] J’en aurois une joie extreme car ce ne seroit pas sans passer à Roterdam pour profiter aupres de vous et vous dire de bouche que je suis Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Des Coustures

A Versailles ce 5 e fevrier 1686.

 

A Monsieur/ Monsieur Baÿle/ professeur/ à Roterdam

Notes :

[1] Les deux lettres de Bayle à Des Coutures auxquelles il est ici fait allusion sont perdues. Nous n’avons su identifier plus précisément Maurice Villery, sans doute un marchand parisien : voir aussi Lettre 608, in fine.

[2] Lucrèce, De la nature des choses. Traduction nouvelle (Paris 1685, 12°), ouvrage annoncé avec éloge dans les NRL, juillet 1685, cat. iv.

[3] Des Coutures fait allusion à la mention que Bayle vient de faire de sa Morale d’Epicure dans les NRL, décembre 1685, art. V : « J’attends avec impatience la Morale de ce philosophe [ Epicure], que M. Des Coutures vient de publier à Paris, comme une digne suite de sa traduction de Lucrèce », et surtout au compte rendu élogieux de La Morale d’Epicure, avec des réflexions (Paris 1685, 12°) dans les NRL, janvier 1686, art. V : en effet, le numéro venait de paraître.

[4] Des Coutures envoie à Bayle sa dernière publication : L’Esprit de l’Ecriture Sainte, avec des réflexions (Paris 1686, 12°, 2 vol.), ouvrage auquel Bayle ne fera pas allusion dans les NRL.

[5] L’abbé Nicolas Cocquelin travaillait lui-même à un ouvrage de même nature que celui de Des Coutures : son Manuel d’Epictète, avec des réflexions tirées de la morale de l’Evangile (Paris 1688, 12°) devait paraître chez Claude Barbin deux ans plus tard. Cocquelin était proche de Port-Royal : voir Lettre 483, n.5. Il avait dirigé les études de Charles-Maurice Le Tellier, le futur archevêque de Reims, et était accusé par le jésuite René Rapin d’avoir « empoisonné » l’esprit de son élève. En 1685 et 1686, il approuva bruyamment la révocation de l’édit de Nantes et, après la publication de son ouvrage sur Epictète, s’engagea dans la controverse contre Jurieu, affirmant, dans son Traité de ce qui est dû aux puissances et de la manière de s’acquitter de ce devoir, pour servir de réponse générale aux égaremens du ministre Jurieu (Paris 1690, 12°), que « c’est un vilain sac, que le démon a rempli de toutes sortes d’injustices, d’invectives et d’ordures, pour les répandre à son gré sur tout ce qu’il y a de plus saint, de plus sacré et de plus vénérable parmi les hommes ». Sur Cocquelin, voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[6] Louis Cousin, Histoire de l’empire d’Occident (Paris 1683, 12°, 2 vol.). Bayle venait de mentionner ( NRL, janvier 1686, cat. iii) avec éloge les traductions de Louis Cousin, président en la Cour des monnaies : « Les traductions de M. Cousin font un cours d’histoire assez complet, pour nous aprendre sans aucun autre secours les principaux événements de l’Europe sous le Christianisme... », mais il passe sous silence la publication de l’ Histoire de l’empire d’Occident.

[7] Des Coutures a lancé l’impression des deux premiers volumes de La Genèse, avec des réflexions (Paris 1687, 12°, 4 vol.), et La Morale universelle, contenant les éloges de la morale, de l’homme, de la femme et du mariage (Paris 1687, 12°).

[8] Des Coutures n’était pas riche et cherchait, sans doute, un poste de précepteur, mais nous n’avons pas trouvé trace d’un voyage en Pologne. Il devait mourir en 1702.

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