Lettre 509 : François Malaval à Pierre Cureau de La Chambre

• De Marsseille ce 6 feuvrier 1686

Monsieur

Vive Jesus

Je ne scay si je me dois flatter de votre affection [1], mais je ne sçaurois m’empecher d’en faire estat, parceque je vous ayme •, et que je suis sensible à ce qui vous touche, aussi mon cœur m’est temoin des mouvemens de joye que je sentis ces jours passés quand je vis vôtre eloge dans les Nouvelles de la republique des lettres [2] et puis dans un autre endroit de ces memes Nouvelles le jugement tres avantageux et tres equitable que fait l’autheur, de votre oraison funebre de la reyne [3] dont je vous remercie. Cependant Monsieur je ne suis pas homme à vous demander des preuves de votre bienveillance que dans des occasions de quelque consequence pour moy ; en voyci une où je m’asseure que vous me rendriés vos bons offices par charité quand vous ne le fairiés pas par amitié.

Il y a vingt ans que je fis imprimer à Paris un petit livre intitulé, Pratique pour eslever l’ame / à la contemplation [4] : et quelque privilege que l’imprimeur eut obteneu (c’estoit Mr Lambert [5] à qui a succedé Mr Michalet) on ne peut empêcher qu’il ne s’en fist des impressions dans les principales villes de France, et meme dans Avignon. On traduisit cet ouvrage en italien de l’adveu de feu Mr le cardinal Bona à qui je l’avois dedié en françois ; et sans parler des impressions de Boulogne et de Venise, tous païs d’Inquisition. Il a eté imprimé à Rome deux ou trois fois avec les permissions requises depuis treize ans. Comme cette matiere a eu de tout temps des adversaires, ainsi que vous pourrés voir vous qui avés eté bon amy du cardinal Bona, en l’epitre qu’il fait au pape et à l’advis au lecteur dans son Via compendii ad Deum et au dernier chapitre De discretione spyrituum [6]. Il arriva quelques broueilleries à Rome il y a quatre ans entre des directeurs sur cette oraison, dont l’Inquisition prit connoissance [7]. Je laissay debattre les choses et je resoleus allors de dedier mon livre en latin à Sa Saincteté pour l’authoriser davantage ; ce que le cardinal Lauria [8] ayant appris / par mes amys il me fit dire d’attendre un ouvrage qu’il faisoit afinque nous attaquions de conformité. Pandant que j’attens le docteur Molinos est arreté à Rome [9]. Les adversaires prennent cœur et ils menacent de faire examiner rigoureusement les livres qui traittent ce subjet et que le mien ne sera pas oublié ; on fit meme courir un bruit par avance le mois de juillet passé qu’il avoit eté censeuré, ce qui est faux jusques à maintenant : et vous ne sçauriés croire les injustices que l’on m’a faites en repandant ces bruits[.] Je suis asseuré du fond de la doctrine et le cardinal Bona nous fait à connoitre que ce sont les paroles sinistrement interpretées qui rendent les autheurs coulpables en cette matiere car la liste d’erreurs venüe d’Italie que l’on fait courir sans nom d’autheur afin de l’attribuer à tous les autheurs et à tous les directeurs qui enseignent la contemplation ; cette liste dis je pleine de contradictions et de malignite n’est qu’un effect de la fureur des zelateurs passionnés qui ne font pas la justice aux aucteurs de les lire avec exactitude et qui font cette injustice au peuple de croire tout ce qu’il dit pour le confirmer dans son ignorance et dans ses mensonges. / • J’apprens depuis dans la Gazette de France de cet ordinaire que l’Inquisition d’Espagne a envoyé au pape le [ sic] censeure de la doctrine de Molinos [10] ; ce qui me donne lieu d’apprehender que les adversaires ne poussent les choses et il me seroit facheux qu’apres treize ans d’impression à Rome on donna quelque atteinte à mon livre en un temps où, attendeu les méchantes impressions qu’on a prises des autheurs, la censeure tomberoit indirectement sur ma personne, quoyque ma vie parle pour moy, que mon livre ne di[s]e rien que tous les autheur[s] n’ayent dit et qu’une infinité de gens de pieté de toutes les conditions en France et en Italie n’ayent approuvé et • loué jusques aux Flamans et aux Anglois catholiques qui m’ont felicité de cet ouvrage.

La grace donc Monsieur que je vous demande tres instamment et que je vous supplie de ne pas differer est de prier cet homme de merite que je n’ay pas l’honneur de connoitre qui escrit la gazette avec tant d’esprit de netteté et de jugement [11], d’avoir la / bonte de ne point parler de mon livre dont il luy faut donner le tiltre ny de moy en cas qu’il luy en vint quelque nouvelle de Rome. Je suis sujet du Roy. L’Inquisition n’est pas reçeue en France ; mon livre a porté mon nom[.] Il a eté approuvé des docteurs ; et il a eté tres commun dans le païs de l’Inquisition traduit en italien avec la permission des superieurs et quoyqu’il en arrive du coté de Rome je me justifieray si bien que je fairay valoir mon droit à la satisfaction du publiq sans outrager personne.

C’est une chose Monsieur à dire à l’oreille de votre amy car peut etre ne pensera t’on point à ce que je crains et l’on se pourroit prevaloir de ma crainte si l’on venoit à le sçavoir. Il me semble pourtant que le bon sens veut que je fasse quelque reflexion sur l’advenir en une occasion où des autheurs aussi innocens et de plus grand merite que moy qui ont escrit en France sans parler de ceux d’Italie seroient interessés. Je ne vous en allegueray qu’un sur plusieurs dont vous verrés les paroles au bas de cette lettre [12] quand la gazette n’en diroit mot[.] L’on ne / laissera pas d’outrer les avis manuscrits. Je m’abandonne à Nostre Seigneur mais vous ne trouverés pas mauvaise ma precaution et la priere que je vous fais de ne point montrer cette lettre. Je ne vous la fais point rendre par mon nepveu [13] afin de gaigner temps parceque les ordinaires vont vite et j’attens de votre grace un mot d’avis vous asseurant que je suis avec beaucoup de respect et d’affection Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur

  François Malaval

Le Pere Guilloret jesuite dit parlant de mon livre au quatrieme tome de ses maximes intitulé Les Progrés de la vie spirituelle [14]

« Je vous renvoye à un livre intitulé Pratique pour eslever l’ame à la contemplation dont il se peut dire que l’autheur a reçeu de Dieu pour ces / sortes de matiere des clartes encore plus grandes que ne le sont les tenebres de ses yeux ou aprés l’approbation que luy ont donné les plus intelligens dans la vie interieure, j’ose aussi avancer que selon mon sens il ne se peut rien voir de mieux expliqué dans un sujet si infiny et rien de plus facile pour donner entrée dans un exercice qui sembloit inaccessible si non aux grandes ames. Je vous en conseille particulierement la lecture, Theonée », Instruction premiere de l’etat de l’ame unie à Dieu, par la perte dans Dieu page 598[.]

 

A Monsieur/ Monsieur l’abbé de La/ Chambre curé de S[ain]t-/ Barthelemy/ à Paris •

Notes :

[1] François Malaval (1627-1719), né à Marseille et devenu aveugle à l’âge de neuf mois, poursuivit néanmoins des études de théologie et obtint son doctorat à la Sorbonne. A l’époque de la présente lettre, l’ouvrage principal de Malaval, Pratique facile pour élever l’âme à la contemplation, en forme de dialogue (Paris 1664, 12°), avait été attaqué par le jésuite Paolo Segneri dans ses Sette principii su cui si fonda la nuova oratione di quiete (Venise, 1682) ; Malaval se défendit dans sa Lettre à M. l’abbé de Foresta-Colongue, publiée par la suite (Marseille 1695, 12°), mais son ouvrage fut mis à l’Index en 1688. En 1695, il devait rencontrer M me Guyon à Marseille, où il mourut en 1719 en odeur de sainteté. Voir l’étude ancienne de L.T. Dassy, Malaval, aveugle de Marseille, de 1627 à 1719, étude biographique et bibliographique (Marseille 1869), et celle de J. Brémond, « Le quiétisme de Malaval », Revue de l’ascétisme et de mystique, 31 (1955), p.399-418 ; J.-M. Vivenza, François Malaval (1627-1719) et la contemplation de la « Divine Ténèbre ». Vie et doctrine d’un pieux aveugle marseillais impliqué dans la controverse sur le quiétisme (Lyon 2004). Sur Pierre Cureau de La Chambre, curé de Saint-Barthélemy à Paris, membre de l’Académie française depuis 1670, voir Lettre 283, n.1.

[2] Dans les NRL de janvier 1685, art. I, Bayle avait loué le discours de Pierre Cureau de La Chambre pour la réception de Jean de La Fontaine à l’Académie française le 2 mai 1684 comme étant « un beau modèle d’éloge » : voir Lettre 393, n.2.

[3] Malaval fait allusion au compte rendu par Bayle, dans les NRL de décembre 1684, art. VIII, de l’ Oraison funebre de Marie Therese d’Autriche, Infante d’Espagne, reine de France et de Navarre, prononcée dans la chapelle du Louvre le 24. jour de janvier 1684 en présence de Messieurs de l’Académie françoise (Paris 1684, 4°) par Pierre Cureau de La Chambre ; l’auteur avait apparemment envoyé un exemplaire de la version publiée de l’ Oraison à son ami marseillais.

[4] François Malaval, Pratique facile pour élever l’âme à la contemplation, en forme de dialogue (Paris 1664, 12°), publié par Florentin Lambert en 1664, et de nouveau en 1670. En 1673, parut une deuxième édition due à l’imprimeur Etienne Michallet. En 1672, parut à Rome la traduction italienne : Pratica facile in forma di dialogo per inalzare l’anima alla contemplatione, diuisa in due parti. Parte prima -seconda. Di Francesco Malavalle laico cieco. Tradotta dalla lingua francese nell’italiana da don Lucio Labacci sacerdote romano... (Roma, 1672, 12°). Deux nouvelles éditions parurent en 1675 et 1679 à Venise.

[5] Florentin Lambert (?-1693), imprimeur-libraire du quartier latin ; en apprentissage à partir de 1633, il fut reçu maître en 1645 : voir Mellot et Queval, Répertoire, s.v.

[6] Voir du cardinal Bona les Opuscula spiritualia, 3 vol. (Paris 1677-1678.8°) et Opera omnia quotquot hactenus separatim edita fuere Editio nova (Antverpiæ 1739, folio), p.62-102 : Via Compendii ad Deum per motus anagogicos, et orationes jaculatorios. Liber Isagogicus ad Mysticam Theologiam ; p.131-193 : De Discretione Spirituum liber unus. Bona termine la lettre obséquieuse au pape Alexandre VII qui sert de préface à son Via Compendii ad Deum en présentant cet ouvrage comme montrant la voie suivie par le pape lui-même, qui saura protéger les mystères reconnus de certaines accusations de la part des profanes. Dans sa Lettre au lecteur, il affirme ne pas parler d’un état sublime d’après sa propre expérience mais d’après celle d’autres qu’il aspire à imiter. Le dernier chapitre de Du discernement des esprits distingue différentes espèces de révélations et donne des règles pour discerner les vraies des fausses.

[7] Malaval fait le récit de ces « broueilleries » dans une lettre ultérieure adressée à Pierre Cureau de La Chambre : nous la reproduisons en appendice à la présente lettre.

[8] Lorenzo Brancati di Lauria entra en 1629 dans les ordres en accomplissement d’un vœu prononcé lors d’une maladie. Il devint ensuite professeur de théologie et conseiller du pape Clément X. Il fut nommé cardinal par le pape Innocent XI le 1 er septembre 1681 et mourut à Rome le 30 novembre 1693.

[9] Miguel de Molinos, fondateur du quiétisme, naquit en 1628 en Aragon. En 1646, il partit pour Valence, où il étudia au collège jésuite de San Pablos ; il fut ordonné prêtre et obtint son doctorat en théologie. Il se rendit à Rome en 1663, et publia divers écrits, dont la Guía espiritual que desembaraza al alma y la conduce por el interior camino para alcanzar la perfecta contemplación (Rome 1675, 16°), qui connut un grand succès. Son enseignement ayant des affinités très claires avec ceux qui commençaient à se manifester comme quiétistes en Italie et ailleurs, tels que le Père Jean Falconi et Malaval, il lui valut une hostilité croissante. Le drame éclata le 18 juillet 1685 : Molinos fut arrêté sur ordre du Saint-Office. Condamné en 1687, après un procès inquisitorial, il mourut en prison le 28 décembre 1696.

[10] Voir la Gazette, nouvelle de Rome du 29 décembre 1685 : « L’Inquisition d’Espagne a envoyé au pape la censure qu’elle a faite de la doctrine du sieur Molinos, qui est toujours ici, prisonnier : et on travaille avec beaucoup de soin, à examiner tous ceux de ses sectateurs qui sont arrestez. » Voir J.M. de Bujanda, Index librorum prohibitorum (Montréal, Genève 2002), xi.626 : les écrits de Molinos furent ensuite condamnés par un décret du Saint-Office du 28 août 1687 et par une bulle du pape Innocent XI du 20 novembre 1687.

[11] La condamnation de Molinos fait craindre à Malaval la persécution et la censure de son ouvrage Pratique facile pour élever l’âme à la contemplation, en forme de dialogue (Paris 1664, 12°), qui avait connu de nombreuses rééditions et traductions, dont il fait état dans la présente lettre (voir ci-dessus, n.4). Sachant que Cureau de La Chambre est en contact avec Bayle, il demande à son ami d’inviter le journaliste à la discrétion en ce qui le concerne.

[12] Malaval désigne le commentaire élogieux du Père François Guilloré cité en post-scriptum.

[13] Nous n’avons su identifier plus précisément le neveu de Malaval, qui devait voyager entre Marseille et Paris.

[14] François Guilloré, S.J., Les Progrès de la vie spirituelle selon les différens états de l’âme (Paris 1675, 12°).

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