Lettre 510 : M. de Lesseville à Pierre Bayle

• [Paris, le 8 février 1686]

Sans avoir l’avantage de vous connoitre par moy meme, Monsieur, j’espere que vous voudrez bien excuser la liberté que je prens de vous écrire [1] ; M. de La Roque vous a parlé de moy dans quelqu’une de ses lettres, et j’ay eté asséz heureux pour vous fournir quelques extraits de livres par son moyen ; c’est pourquoy je me suis hazardé de vous offrir de mon chef la continuation de ce petit travail, ayant perdu de veue cet amy depuis long-temps, et ne scachant quel pays le possede presentement [2] : si ma plume n’est pas assez fine, pour contenter une personne de votre goust au moins mes nouvelles seront elles des plus recentes ; la passion violente que j’ay toujours eüe pour les livres[,] les nombreux amas que j’en ay fait[s] et la scituation [ sic] meme de ma maison, qui se trouve en plein pays latin [3] ; tout cela me donne beaucoup de relation avec les libraires ; ils ayment aussy bien que la / [plu]part de nos autheurs les loüanges [plus] monnoyées et si mon peu de merite [ne] met pas leurs livres en vogue, ils me croyent du moins en etat de les bien acheter. Ainsi, Monsieur, vous pouvez compter sur moy, comme sur un correspondant certain pour avoir les avis des livres qui s’imprimeront, avec autant de promptitude que de fidelité. Je dev[r]ois y joindre la soumission, puisque l’unique reconnoissance que je pretens exiger de vous, c’est de vouloir bien corriger les fautes que vous trouverez soit dans les choses memes que je vous écriray, soit dans la maniere de les ecrire ; les avis, qui me viendront d’un aussy grand maitre que vous, me seront toujours infiniment precieux et ce me sera beaucoup de gloire de les avoir pû meriter ; au reste vos Nouvelles font icy le regal de tout ce qu’il y a de / gens frians, et c’est pour ceux qui sont emunctæ naris [4] un plaisir aussy sensible de leur presenter un de vos livres que d’offrir un conte de La Fontaine à une coquette ; vous etes loüé des plus critiques, et de l’abbé de Furettiere [5] meme aussy avare de louanges envers tout le monde qu’il est prodigue d’injures envers ses confreres ; il me parut le dernier jour tout irrité contre moy, et me dit d’un ton de scavant en colere : « Quoi[!] vous avez Dupleix [6] en grand-papier, et vous n’avez pas les Nouvelles de la republique des lettres[?] » Pour faire cesser ses justes reproches ; accordez moy, Monsieur, deux choses, la premiere, de me mander* par quel moyen plus prompt et plus seur je puis avoir vos Nouvelles. La seconde ce qu’il faut faire pour affranchir le port des lettres, que je me donneray l’honneur de vous ecrire ; et s’il suffira de le payer icy à la grande poste ; j’attens l’honneur de votre reponse et suis Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur

  De Lesseville

Con[seill]er au Parlement demeurant rüe Ballande

A Paris ce 8 me feb[vrier] 1686

Hollande/ A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie et en histoire/ A Rotterdam. •

Notes :

[1] M. de Lesseville, conseiller au Parlement de Paris et bibliophile, envoyait régulièrement des extraits de ses lectures à Bayle par l’intermédiaire de Daniel de Larroque : voir Lettres 327, p.68, et 357, p.162.

[2] A cette date, Larroque, réfugié aux Pays-Bas en février 1685, était parti pour l’Angleterre, où il devait séjourner longtemps à Oxford et desservir aussi une des paroisses françaises de Londres : voir Lettre 481, n.1 et 2.

[3] C’est-à-dire dans le quartier latin, où furent installés de nombreux libraires.

[4] « emunctæ nasis » : « qui ont le nez fin ».

[5] Bayle suivait de près « l’affaire Furetière » : voir Lettres 21, n.12, 504, n.10, et 508, n.12.

[6] Furetière fait sans doute allusion au célèbre manuel de Scipion Dupleix (1569-1661), La Logique ou l’art de discourir et de raisonner, réduite en préceptes puisés d’Aristote et de ses plus brillants interprètes (Paris 1600, 12°), qui avait connu de nombreuses rééditions, mais il se peut aussi qu’il pense à un autre ouvrage de Dupleix qui devait l’intéresser personnellement au premier chef : Liberté de la langue françoise dans sa pureté (Paris 1651, 4°).

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