Lettre 519 : Pierre Rainssant à Pierre Bayle

• [Paris, le 20 février 1686]

Je receus hier, Monsieur, et vôtre lettre, et le petit livre que vous m’avez fait la grace de m’envoyer [1]. J’avois desja receu vostre dernier journal [2], qui est digne de vous, et qui est du mesme merite de tous les precedens. J’avois desja donné avis à Mons[ieur] de La Roque de la faute qui s’estoit glissée dans son journal [3], où au lieu de fils on avoit mis mary. Je l’avois mesme prié d’avertir de cette faute, dans le premier journal qu’il donnera au public ; et je luy laissay à demesler si elle venoit de mon copiste, ou de son correcteur. Cependant vous m’avez fait plaisir de m’en donner avis ; et il pourroit arriver dans d’autres rencontres que ce seroit moy mesme qui auroit [ sic] tort, et c’est sur quoy j’entens raison, et je me rend souple à me corriger, lorsque mes amis ont la bonté de me détromper.

Je n’ay pas encore lû le / livret que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer mais je ne doute pas qu’il ne merite d’estre lû puis qu’il me vient de vostre part. Quand il vous tombera en main quelques pieces d’erudition ou de curiosité, vous me ferez plaisir de m’en faire part. Je ne sçay si Mons[ieur] Jurieux reussira sur l’Apocalipse [4] ; mais il ne m’est • tombé encore en main rien d’excellent sur ce sujet. Monsieur Dalancé [5], que vous aurez veu sans doute depuis peu, m’a envoyé un livret qui a pour titre Th. J. ab Almeloveen antiquitatum e sacris profanorum specimen  [6], que j’ay envoyé relier à Paris, auparavant que de le lire. Le titre de ce livre promet quelque chose de bon, j’en auray bientost le cœur éclaircy.

Depuis trois jours le Roy, qui a tenu la chambre pour une legere incommodité*, a eu la curiosité de voir ce qu’il a de plus rare en medailles antiques et modernes. Cela m’a donné l’avantage d’estre tous les jours trois ou quatre heures aupres de luy, et presque seul à seul ; et de la maniere que Sa Majesté prend goust / à ces curiositez, j’auray l’honneur de passer tous les jours d’agreables heures aupres d’elle, autant qu’il sera obligé de garder la chambre. Je suis assez persuadé de vostre amitié, Monsieur, pour croire que vous ne serez pas faché de sçavoir cette nouvelle et je crois aussi que toutes les personnes de lettres et d’erudition sont bien aise de • sçavoir qu’un Roy comme le nostre a de la curiosité pour les choses qui font souvent le sujet de leurs estudes, et que parmy tant de divertissemens qui se presentent à luy il choisit celuy là plustost qu’un autre.

Il me semble que dans ma derniere lettre je vous ay promis de venger Pomponius Atticus des injures que luy fait l’abbé de S[ain]t Real [7]. Je m’acquiteray de ma promesse au premier loisir ; le champ est beau, et je n’ay que trop de matiere. Je suis tenté d’écrire à Monsieur Perisonius [8], et de luy mander* quelque chose sur ces medailles consulaires, qu’il sera bien aise de sçavoir, à l’occasion de ce qu’il en a écrit luy mesme / dans une de ses dissertations. Mais il faudra que je sçeusse premierement qui est ce galand homme, et c’est ce que personne ne m’apprendra mieux que vous, si vous voulez en prendre la peine.

Je donneray au premier jour vostre lettre à Monsieur de Benserade [9]. Je vous en envoye une de Monsieur Baillet [10], qui est un homme de merite, et à qui vous avez rendu justice. En voicy une autre de Monsieur Baudelot [11] qui est un fort honneste homme, mais c’est dommage qu’il se soit fait autheur. Ne parlez de luy que quand vous aurez parcouru son livre, dans lequel il y a quelque chose de curieux qu’on pourroit reduire en peu de pages.

Voicy une lettre qui est écrite bien à baston rompu ; cela se souffre entre amis. Epistolæ nostræ, dit Ciceron, debent interdum hallucinari [12]. Je suis, Monsieur, entierement à vous. Rainssant

20 fev[rier] 1686

Notes :

[1] Toutes les lettres de Bayle à Rainssant sont perdues. Le « petit livre » qui accompagnait celle-ci est sans doute la nouvelle impression par Henri de Graef de la Réponse [de Bayle] à l’avis qui lui a été donné [par Antoine Arnauld] sur ce qu’il avait dit en faveur du Père Malebranche touchant le plaisir des sens (Rotterdam 1686, 12°), qui avait déjà paru en appendice aux NRL, décembre 1685 (voir Lettre 495). Il se peut aussi qu’il s’agisse ici de la traduction française effectuée par Bayle de la lettre latine d’ Adriaan Paets, De nuperis Angliæ motibus Epistola (Lettre 466), parue sous le titre Lettre [...] sur les derniers troubles d’Angleterre (Rotterdam 1686, 4°) par les soins de Reinier Leers. Un troisième ouvrage de Bayle devait paraître un mois plus tard : son pamphlet intitulé Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand allait sortir des presses d’ Abraham Wolfgang à Amsterdam, sous une fausse adresse, le 22 mars 1686 : voir Lettre 544, n.2.

[2] Bayle envoyait régulièrement à Rainssant les numéros des NRL.

[3] Puisque Rainssant fait allusion à une possible erreur de son propre copiste, il s’agit ici certainement de son article publié dans le JS du 21 janvier 1686 : Dissertation sur le véritable degré de consanguinité entre Auguste et Octavie : voir Lettre 508, n.13.

[4] Le titre complet de l’ouvrage de Jurieu, qui devait paraître un mois plus tard (achevé d’imprimer du 16 mars 1686) chez Abraham Acher, annonce le caractère polémique de sa lecture de l’Apocalypse et de la persécution des huguenots depuis la révocation de l’édit de Nantes, qu’il interprète comme « la dernière persécution de l’Antéchrist contre l’Eglise » : L’Accomplissement des prophéties ou la délivrance de l’Eglise. Ouvrage dans lequel il est prouvé, que le papisme est l’Empire antichrétien ; que cet Empire n’est pas élo[i]gné de sa ruine ; que cette ruine doit commencer dans peu de temps ; que la persécution présente peut finir dans trois ans et demi. Après quoy commencera la destruction de l’Antéchrist, laquelle se continuera dans le reste de ce siecle, et s’achevera dans le commencement du siecle prochain : et enfin le regne de Jesus-Christ viendra sur la terre (Rotterdam 1686, 12°, 2 vol.) ; voir aussi l’édition partielle et la présentation de cet ouvrage proposées par J. Delumeau (Paris 1994).

[5] Sur d’Alence, voir Lettre 518, n.1.

[6] Th.J. ab Almeloveen opuscula, sive antiquitatum è sacris profanarum specimen : conjectanea verterum Poëtarum fragmenta et plagiariorum Syllabus (Amstelodami 1685, 8°) : un compte rendu de cet ouvrage publié par l’ami de Bayle devait paraître dans le JS du 4 mars 1686, sans doute de la main de Rainssant. Bayle devait consacrer à cet ouvrage l’article III des NRL de janvier 1686.

[7] Sur la défense de Pomponius Atticus par Rainssant contre les attaques de Saint-Réal, voir Lettre 508, n.9.

[8] Rainssant fait allusion à la troisième partie de l’ouvrage de Jacob Voorbroek, dit Perizonius ou Valerius Accinctus (1651-1715), Dissertationum trias : quarum in prima de constitutione divina super ducenda defuncti fratris uxore ; secunda de lege Voconiâ, feminarumque apud veteres hereditatibus ; tertia de variis antiquorum nummis agitur... (Daventriæ 1679, 16°).

[9] Cette lettre de Bayle à Isaac de Benserade est perdue. Sur cet auteur, devenu un correspondant de Bayle, voir Lettre 335, n.4, et Chaufepié, s.v.

[10] Adrien Baillet (1649-1706), érudit proche de Port-Royal et biographe de Descartes, devint en 1680 le bibliothécaire de Chrétien-François de Lamoignon, avocat général au Parlement de Paris, et précepteur de son fils Guillaume : sur lui voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v. La lettre de Baillet à Bayle ne nous est pas parvenue. Baillet y remerciait sans doute Bayle du compte rendu de son ouvrage Jugemens des savants (Paris 1685-1686, 12°, 9 vol.) qui venait de paraître dans les NRL, décembre 1685, art. IX (une annonce en avait déjà paru au mois de septembre 1685, art. X, in fine). Bayle y prenait le contrepied de l’analyse assez critique qui avait paru dans les JS du 12 novembre 1685 ; de nouveaux comptes rendus sur la suite de l’ouvrage devaient paraître dans les NRL, décembre 1686, art. VI, et février 1687, art. VII.

[11] Cette lettre de Charles-César Baudelot de Dairval (1648-1722), avocat au Parlement de Paris, un des collaborateurs des Menagiana, qui devait entrer à l’Académie des inscriptions et des lettres en 1705, est perdue. Deux de ses lettres adressées à Bayle aux mois de juillet et août 1686 ont survécu. Bayle devait rendre compte de son ouvrage De l’utilité des voyages dans les NRL, avril 1686, art. V.

[12] « il faut que nos lettres divaguent de temps en temps », voir Cicéron, Lettres à son frère Quintus, II.9.1, février, anno urbis conditæ 700.

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