Lettre 536 : Jean-Robert Chouet à Pierre Bayle

• [Genève, le 10 mars 1686]

Je croirois mal répondre à l’amitié, dont vous m’honorés, Monsieur, si je laissois partir nos marchands pour Francfort [1], sans vous assurer de la continuation de mes tres-humbles services, et mesme sans vous faire part du changement, qui est arrivé dans ma condition depuis deux mois. On m’a tiré, Monsieur, comme malgré moy de l’Academie pour me donner un employ politique, et pour me faire conseiller d’Estat [2] : il est vrai qu’apres la triste revolution, qui vient d’arriver en France [3], nostre auditoire de philosophie se réduisoit à rien ; ce qui me faisoit apprehender avec quelques autres raisons que je ne receusse quelques dégouts dans ma charge. Cela est peut-estre la grande cause, de ce que je ne me suis pas encore repenti du changement : / mais, Monsieur, je m’en repentirois, s’il diminuoit le moins du monde les sentimens, que vous avés eu jusques ici pour moy : je vous en demande la continuation de tout mon cœur.

La chaire de philosophie se dispute ici vigoureusement : il y a trois prétendans, qui sont Messr s Sarrazin et Leger ministres, et Mr Beddevole medecin [4] : il y a beaucoup d’apparence que le second l’emportera ; et ce sera avec une entiére justice ; la difference qu’il y a entre luy et ses concurrens est tres-sensible. Je crois, Monsieur, que vous n’en serés pas fasché ; car je sçai que vous avés de l’estime pour luy et qu’il est de vos amis.

Si vous avés quelque habitude avec Mons r Le Gendre, ci-devant ministre de Rouën [5] ; faittes moy la grace de / luy demander si la réponse, que je me donnai l’honneur de luy faire il y a quelque temps, est venue jusques à luy : à tout évenement, je vous prie, Monsieur, de luy dire que nous avons ici dans nostre ville une des filles de feu Mons r de La Roque ; mais que l’ autre et Mad elle leur mére ont eu le malheur d’estre arrestées à Lyon, où elles sont encore prisonnières [6] : voilà à peu près ce que je luy en es[cr]ivis ; et les choses sont encore [en] cet es[tat]-là.

Vous verrés bien tost en vos quartiers* le celebre docteur Burnet [7], avec Mr  Fatio de Duilliers [8], dont je vous ai parlé autres fois : ils doivent partir d’ici ensemble dans un mois. Je suis Monsieur vostre tres-humble et tres-obeïssant serviteur Chouët

A Geneve, le 10 de mars 1686

 

A Monsieur/ Monsieur Baile,/ professeur en philosophie, et/ en histoire. A Rotterdam

Notes :

[1] Chouet avait l’habitude de profiter de la foire de Francfort pour faire parvenir ses lettres à Bayle : voir Lettre 384, p.243. Sa dernière lettre est celle du 25 mars 1685 (Lettre 400).

[2] Jean-Robert Chouet, qui enseignait à l’Académie de théologie de Genève depuis 1669 et en avait été recteur en 1679-1680, faisait partie du Conseil des Deux-Cents depuis 1677. Il devint conseiller d’État en 1686, et secrétaire d’État de 1689 à 1698, puis syndic à plusieurs reprises entre 1699 et 1719 (Stelling-Michaud, ii.506). Dans sa lettre du 15 février 1686 (Lettre 517) comportant un éloge funèbre de Jacob Spon, Minutoli désignait déjà Chouet comme conseiller d’Etat.

[3] Il s’agit, bien entendu, de la révocation de l’édit de Nantes.

[4] Jean Sarasin (1654-1716), d’abord pasteur à Moëns (1680), puis à Genthod (1685), devait être nommé à Genève en 1689 (Stelling-Michaud, v.466). Antoine Léger (1652-1719), formé à Leyde et à Genève, devint pasteur à Chancy en 1680, puis à Genève en 1684 ; c’est lui qui devait être nommé professeur de philosophie à l’Académie de théologie en 1686 ; il devint professeur de théologie en 1709. Dominique Beddevole (1657-1692), docteur en médecine de Montpellier, agréé à Genève en 1684, devint médecin de Guillaume III d’Orange et donna des leçons publiques d’anatomie à l’Académie de 1685 à 1692 (Stelling-Michaud, ii.156) ; sur lui, voir Lettre 398.

[5] Philippe Le Gendre (1636-1725) fut l’un des six pasteurs extraordinaires nommés par l’Église wallonne de Rotterdam en janvier 1686 : voir H. Bost (éd.), Le Consistoire de l’Église wallonne de Rotterdam, 1681-1706 (Paris 2008). Rappelons que Chouet connaissait la Normandie, et que c’est certainement grâce à lui que Bayle avait trouvé une place de précepteur à Rouen (voir Lettre 59, n.7). Sur la famille de Philippe Le Gendre, voir aussi Lettre 166, n.2. Les lettres évoquées ici, échangées entre Chouet et Philippe Le Gendre, ne nous sont pas parvenues.

[6] Jeanne de Gennes (ou Gènes), seconde épouse de Matthieu de Larroque, âgée d’environ 70 ans, et leur fille, également prénommée Jeanne, alors âgée d’une trentaine d’années, avaient été incarcérées une première fois. Libérées, elles avaient alors essayé de quitter la France et de gagner Genève, mais elles furent à nouveau arrêtées à la frontière. Le sort de l’autre sœur de Daniel de Larroque, Charlotte, est incertain. Les frères Haag indiquent comme probable qu’elle fut enfermée, sous le nom de M lle de La Roque, aux Nouvelles-Catholiques de Paris en 1686, puis transférée à Nantes. L’information que livre ici Chouet incite à douter de cette conjecture.

[7] Sur Gilbert Burnet, voir Lettres 317, n.9, et 433, n.5. Depuis quelques années déjà, Burnet s’était rapproché des Whigs ; il avait manifesté son scepticisme à l’égard du « complot papiste » de Titus Oates en 1678 et 1679 ; en décembre 1684, il avait prêché violemment contre les catholiques et avait été destitué de son poste de chapelain de la chapelle de Rolls. Après la mort de Charles II, en février 1685, Jacques II lui permit de quitter l’Angleterre. Burnet se rendit à Paris puis à Rome. Ayant appris que Jacques II voulait rompre avec l’Eglise anglicane, Burnet chercha à se rapprocher de l’Angleterre : il accepta l’invitation du prince et de la princesse d’Orange et s’établit à La Haye, et devint le chapelain de Guillaume III, qu’il assista dans les préparatifs de la « Glorieuse Révolution ».

[8] Sur Nicolas Fatio de Duillier, voir Lettre 384, où Chouet rapporte ses observations sur le phénomène de la « lumière zodiacale ».

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