Lettre 540 : Pierre Rainssant à Pierre Bayle

En Cour ce 19 e mars 1686

J’ay recu ce matin Monsieur vostre lettre de l’onzieme du courant [1]. Je suis fort aise que mon present [2] vous ait esté agreable. Depuis plus d’un mois je vois tous les jours le Prince [3] qui l’a fait faire. Il prend un plaisir singulier aux curiositez de son cabinet et souffre que je l’en entretienne 2 et 3 heures par jour. Il [est] entré dans ces curiositez avec un[e] facilité d’esprit extraordinaire : ses manieres afables et familieres engagent à trouver les moyens de luy rendre agreables tous ces amusemens. Il est à present au retour d’une legere incommodité qui ne luy a osté ni l’appetit ny le sommeil.

Il y a environ huit jours que je luy parlay de l’ouvrage de Monsieur Rou [4] dont je luy montray mesme une planche luy faisant entendre le merite de cet ouvrage et le sujet qui en avoit causé la suppression, il m’ordonna d’en parler à Monseigneur le chancelier [5] chez lequel je fus des le lendemain[.] /

Il nomma en mesme temps un docteur de Sorbonne pour revoir ces planches, y corriger ce qui ne s’accorde point avec nostre creance ; apres quoy on les mettra entre les mains d’un graveur qui en fera le debit[,] cet ouvrage estant trop beau pour en frustrer le public. Ce que je voudrois tascher de faire dans cette rencontre seroit qu’il y en revinst quelque profit à Mons. Rou et c’est à quoy je travailleray tout de mon mieux. Car d’esperer qu’on eusse jamais pû retirer ces planches pour les rendre à l’autheur c’est ce qu’on n’auroit pû faire à present qu’on voudroit pouvoir supprimer tout ce qui regarde une religion contraire à la nostre. C’est de quoy Monsieur il n’est pas besoin de vous donner d’epreuve. Obligez moy d’informer Monsieur Rou de tout cecy et de l’assurer de mes bonnes intentions pour luy. Je luy écriray lorsque j’auray quelque chose de meilleur à luy mander.

Je feray rendre à Mr Bernier les trois volumes [6] qu’il doit vous envoyer. J’ay receu tout ce que vous avez pris la / peine de m’envoyer depuis quinze jours aussi bien que le livre que vous avez donné pour moy à Monsieur d’ Alencey. J’attens le livre de Monsieur Jurieux et la Vie de l’amiral de Chastillon [7]. Monsieur Peliçon est à Paris, il a pris ses mesures aupres de l’ intendant de S[ain]t-Vallery [8] pour avoir seurement les livres que Mr des Bordes luy envoyera. Si cette adresse reussit, je m’en serviray pour avoir tout ce qu’on a imprimé en Hollande tant de Mons. de Varilas [9], que de Mr Cousin [10]. Si vous sçaviez une adresse plus seure vous me feriez plaisir de vous en servir pour m’envoyer ces livres, mais je suis • assûré que vous aimerez mieux ne me les point envoyer que de les exposer à estre arrestez. Vous n’estes que trop ponctuel sur ce qui vous reste d’argent entre les mains : lorsqu’il sera employé je vous en feray tenir d’autre ; mais il seroit juste que je payasse vostre libraire des journaux qu’il m’envoye. Je vous aurois encore l’obligation du soin que vous prenez de me les faire avoir aussi bien que les autres que je recois de vostre part. Je suis à vous.

Mr Pelisson m’a demandé si vous ne vous trouveriez pas mieux en France qu’au lieu où vous estes ; et m’a offert son credit, et celui de ses amis pour vous y bien établir [11]. C’est à quoy Mr de Montausier [12] s’employeroit aussi tres volontiers. Pour moy, qu’ay-je à dire apres ces Messrs ! / 

Je viens d’apprendre une nouvelle, qui mérite d’estre sçeüe de tous les amateurs des sciences. Il y a environ 18 mois que des ambassadeurs de la Chine estant icy, Monsieur le duc du Maine prit occasion de dire au Roy que ces peuples avoient des livres de l’histoire du pays depuis pres de trois mille ans ; qu’ils avoient connu les sciences et les arts tous des premiers ; qu’on n’estoit pas encore bien informé du detail de tout cela, et qu’il n’appartenoit qu’à un prince comme le Roy de faire venir de ces livres de la Chine, et des gens pour les traduire [13]. Sa Maj[es]té donna aussi tost ses ordres pour ce projet, et l’on m’asseure qu’il est arrivé ces jours cy à Paris jusqu’à 300 volumes de livres chinois, tant d’histoire civile du pays, que d’histoire naturelle ; de mathematique, et d’autres traittez curieux : qu’outre cela il • est arrivé aussi deux traducteurs, dont l’un est un jesuite qui a esté 30 ans dans ce royaume [14] ; l’autre est un Chinois de la derniere ambassade qui sçait le latin, l’italien, le portugais, etc [15]. Que ces gens vont s’applique[r] incessamment à traduire les plus curieux de ces livres, qu’on fera imprimer, aussi tost qu’ils seront en estat de paroître. Et comme on sçait que les jesuites sont agreables au roy de la Chine, on • en a envoyé huit jeunes à qui le Roy paye pension, en son royaume pour apprendre la langue du pays, et instruire des Chinois spirituels dans la langue françoise et dans la latine, afin de les faire venir en France, pour continüe[r] ces traductions et d’autres pour nous apprendre leurs arts mechaniques. •

Notes :

[1] Cette lettre du 11 mars de Bayle à Rainssant est perdue.

[2] Sur la médaille envoyée par Rainssant, voir Lettres 508, n.3, et 526, n.3.

[3] Louis XIV.

[4] Sur la tentative de Rou de publier ses Tables chronologiques et sur l’appui timide apporté par Rainssant, voir Lettres 548, n.3, et 550.

[5] Depuis la mort de Michel Le Tellier le 30 octobre 1685, Louis Boucherat (1616-1699), comte de Compans, était chancelier de France. C’est lui qui dut mettre à l’exécution les mesures entraînées par la révocation de l’édit de Nantes, que Le Tellier venait de signer.

[6] Il s’agit de l’ Histoire du Père de Saint-Romuald : voir Lettre 526, n.2, et 549, n.14.

[7] Dans sa lettre du 20 février 1686, Rainssant avait mentionné le dernier livre de Jurieu, L’Accomplissement des prophéties : voir Lettre 519, n.4. Le 28 février, il demandait à Bayle de faire ajouter le François I er de Varillas et mentionnait aussi La Vie de Turenne par Courtilz de Sandras, ainsi que la Vie d’Anne-Marie Mancini, duchesse de Bouillon : voir Lettre 526, n.8, 9 et 10. Il mentionne maintenant « le livre de Jurieu », sans doute L’Accomplissement des prophéties, et un autre ouvrage de Courtilz de Sandras, La Vie de Gaspard de Coligny (Cologne 1686, 12°).

[8] L’intendant de Saint-Valéry est M. de Morangis , maître des requêtes et intendant de la généralité de Caen, habitant Saint-Valéry : voir Lettre 526, n.12.

[9] Depuis l’ Histoire de François I er, en 13 livres (Paris 1685, 4°, 2 vol.), Varillas avait publié La Minorité de Saint-Louis, avec l’histoire de Louis XI et de Henri III (La Haye 1685, 12°) et avait commencé la publication de son Histoire des révolutions arrivées en Europe en matière de religion (Paris 1686-1690, 4°, 6 vol.).

[10] Dans les NRL, janvier 1686, cat. ix, Bayle avait mentionné les ouvrages de Louis Cousin (1627-1707), président en la Cour des Monnaies : « Les traductions de M. Cousin sont un corps d’histoire assez complet, pour nous apprendre sans aucun autre secours les principaux évenemens de l’Europe sous la christianisme. » Ce sont ces termes élogieux, sans doute, qui ont suscité l’intérêt de Rainssant pour les ouvrages de Cousin : Histoire de Constantinople depuis le règne de l’ancien Justin jusqu’à la fin de l’empire. Traduite sur les originaux grecs (Paris 1672, 4°, 8 vol.) ; Histoire de l’Eglise, écrite par Eusèbe de Césarée (Paris 1675, 4°) ; Histoire romaine, écrite par Xiphilin, par Zonare et par Zosime. Traduite sur les originaux grecs (Paris 1678, 4°) ; Histoire de l’empire d’Occident (Paris 1683, 8°, 2 vol.). A partir de novembre 1687, Cousin allait devenir le principal rédacteur du JS : voir Sgard, Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de J.-P. Vittu).

[11] Pellisson gérant la « caisse des conversions », la condition implicite était l’abjuration. Malheureusement, la réponse de Bayle à cette invitation est perdue, mais on trouve l’esprit de sa réaction dans son pamphlet Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis-le-Grand qui sortait des presses le 22 mars 1686, le jour même où Bayle a dû recevoir la présente lettre de Rainssant : « Au reste, Monsieur, je vous suis très obligé des souhaits que vous faites pour ma conversion : je ne saurais mieux vous en témoigner ma reconnaissance qu’en faisant des vœux pour la vôtre. » (éd. E. Labrousse, p.84).

[12] Sur Charles de Sainte-Maure, marquis puis duc de Montausier, qui avait abjuré le calvinisme peu avant d’épouser, en 1645, Julie d’Angennes de Rambouillet, voir Lettre 11, n.64.

[13] Sur cette initiative du duc du Maine (sur lequel, voir Lettre 352, n.17) et sur l’ouverture de la culture française à l’histoire de la Chine, voir V. Pinot, La Chine et la formation de l’esprit philosophique en France (Paris 1932), et R. Etiemble, Les Jésuites en Chine, 1562-1773. La querelle des rites (Paris 1966).

[14] Dans la Lettre 549, François Bernier précise qu’il s’agit ici du Père Philippe Couplet, S.J. (voir aussi la note critique m de la présente lettre). Philippe Couplet, né à Malines le 31 mai 1622, entra au noviciat le 11 octobre 1640. Il partit ensuite en mission en Chine, où il arriva en 1656. Il revint en Europe en 1680, se rembarqua en 1690 et mourut en mer, près de Goa, le 16 mai 1693. Il fut l’un des grands continuateurs jésuites de l’œuvre de Mathieu Ricci (1552-1610) en Chine. Il publia en chinois plusieurs ouvrages d’initiation au christianisme, parmi lesquels – nous donnons le titre latin – Responsiones ad quæstiones centum de religione catholica (Pekin 1675, 8°) ; Vera doctrina quatuor novissimorum (Pekin 1675, 12°), ainsi que : Histoire d’une dame chrétienne de la Chine, où par occasion les usages de ces peuples, l’établissement de la religion, les maximes des missionnaires et les exercices de la piété des nouveaux chrétiens sont expliquez (Paris 1688, 12°), et Tabula chronologica monarchiæ sinicæ juxta cyclos annorum LX. Ab anno ante Christum 2952. Ad annum post Christum 1683 (Parisiis 1686, folio) ; ce dernier ouvrage connut l’année suivante une nouvelle édition, à laquelle fut joint : Confucius Sinarum philosophus, sive scientia sinensis latine exposita (Parisiis 1687, folio). Il laissa en manuscrit une grammaire chinoise et un dictionnaire chinois, qui servirent par la suite aux publications de Beyer et de Mentzel. Des lettres du Père Couplet ont été publiées par C. Waldack, « Le Père Philippe Couplet, Malinois, S.J., missionnaire en Chine (1623-1694) », Analectes pour servir à l’histoire ecclésiastique de Belgique, 9 (1872), p.1-31.

[15] Le compagnon chinois du Père Couplet s’appelait Shen Fuzong (Xin Fu-Tsung) (1658-1691) ; il était né en la province de Nankim de parents chrétiens, qui le nommèrent Michel au baptême et Alphonse à la confirmation. Il entra dans la Compagnie de Jésus, fut présenté à Louis XIV et alla ensuite à Rome ; en 1691, il était en mission au Mozambique, connu sous le nom de Frère Michael Sinensi. Une lettre du « sçavant M. Comiers, Parisien » dans le Mercure galant, septembre 1684, p.211-224, raconte la réception de « Mikelh Sin » par Louis XIV à Versailles.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 135944

Institut Cl. Logeon