Lettre 543 : Jean Claude à Pierre Bayle

A La Haye ce 28 e mars [1686] [1]

Je vous rens tres-humbles graces, Monsieur, de ce que vous m’avez envoyé [2]. L’abbé de La R[oque] et Ferrand [3] sont deux fripons, et deux hommes de neant. Si vos affaires vous appellent icy l’un de ces jours, je vous feray voir, les livres sur la table, l’impertinence et l’asnerie de Ferrand, et je seray bien ayse que vous en soyiez vous mesme convaincû, avant que vous disiez rien pour repondre à leurs gasconnades. Mon impression s’avance et elle sera bien-tôt achevée s’il plait à Dieu [4]. Je suis bien-ayse que vous en ayiez vû quelque chose, et vous suis fort obligé de l’approbation que vous luy donnez. Conservez-moy s’il vous plait l’honneur de vostre amitié et soyez persuadé que je suis vostre tres-humble et tres obeissant serviteur[.] Je vous renvoye le journal imprimé que je vous prie de bien garder [5]. Claude

• A Monsieur/ Monsieur Bayle pro-/ fesseur en philosophie/ A Rotterdam.

Notes :

[1] Le manuscrit est daté du « 28 mars ». Bayle a marqué en haut du feuillet : « Lettre de M. Claude le pere en avril 1686 » : cette date se rapporte sans doute à la réception de la lettre et non pas à la date de son envoi, car un réfugié aussi récent que Claude n’aurait pas utilisé le calendrier julien sans l’indiquer.

[2] Jean Claude avait été obligé de quitter la France dans les vingt-quatre heures au moment de la révocation de l’édit de Nantes, le 17 octobre 1685 ; il avait alors rejoint son fils Isaac à La Haye.

[3] Bayle avait évoqué le Traité de l’Église de Louis Ferrand dans la notice consacrée à sa Réponse à l’Apologie pour les Réformateurs ( NRL juillet 1685, cat. iii). Quelques mois plus tard, présentant le Sermon sur le verset 14 du chapitre 7 de l’Ecclesiaste (La Haye 1685, 12°) du pasteur réfugié à La Haye, le journaliste avait fait cette réflexion : « On espere que M. Claude, delivré de la longue agitation de Paris qui ne lui permettoit pas de faire des livres, reprendra desormais une occupation qui lui a été si glorieuse. Je lui ai ouï dire depuis peu qu’il pourra faire sentir un jour à M. Ferrand qu’il n’entend point son S. Augustin sur la matiere de l’Eglise. Il m’en parloit comme pouvant faire voir, jeu sur table, que cet auteur s’étoit fort abusé, et comme ayant fait offrir à M. l’ abbé de La Roque de l’en rendre témoin oculaire. Il en fit parler à cet abbé plutôt qu’à un autre à cause du Journal où il est parlé du livre de M. Ferrand. L’ami de M. Claude revint de sa commission chargé de civilitez et d’assûrance de services, mais on n’entra pas en matiere. » ( NRL janvier 1686, cat. ii). Or, dans l’article que le Journal des savans consacre à La France toute catholique de Gautereau (18 février 1686, p.37-41), l’ abbé de La Roque dément cette information. Il écrit p.40 : « Le 3 e tome est employé à réfuter le livre intitulé Le Calvinisme et le papisme mis en parallèle. Comme nous avons parlé fort au long dans nos journaux de l’année dernière, de la réponse de M. Ferrand sur cet ouvrage, à laquelle il ne se fera pas moins difficile de bien répondre qu’à son Traité de l’Eglise (quoique l’auteur des Nouvelles de la République des lettres (a) nous avertisse que M. Claude pourra lui faire sentir un jour qu’il n’entend point son S. Augustin sur la matiere de l’Eglise), nous ne dirons rien ici de tout ce qu’on avance là-dessus dans les trois derniers Entretiens où l’on rejette les mêmes faussetez et les mêmes calomnies. » L’ abbé précise son démenti en note, ce qui ulcère Jean Claude : « (a) Au reste, comme dans le même endroit des Nouv[elles] de la R[épublique] des L[ettres] il est dit que M. Claude nous avoit fait offrir de nous rendre témoins oculaires des abus où était tombé M. Ferrand et que l’ami à qui il avait donné commission de nous en parler, revint de chez nous chargé de civilités et d’assurance de services, mais qu’on n’entra pas en matière, nous devons rendre ce témoignage à la vérité qu’il n’y a rien de plus faux que ce dernier point ; qu’il faut que M. Claude ait été mal informé de la chose ; qu’on y entra véritablement en matiere et qu’on la poussa même à bout, puisque le chap. 51 du 7e lib. de S. Augustin, du baptême contre les donatistes dont il était question y fut lû tout entier à la fin d’une de nos conférences en présence de quelques personnes habiles que nous avions priés de rester pour être témoins de cette dispute ; que le livre que M. Claude avoit donné à cet ami pour nous convaincre et qu’il avoit fait voir chez lui à quelques-uns de la Religion, y fut de même, et que je découvris qu’il y avoit sur cela de la mauvaise foi, en ce qu’au lieu que M. Claude devoit pour sa justification faire voir qu’il n’avoit pas dit ce qu’on l’accusoit d’avoir avancé dans le même livre qu’on lui citoit qui étoit celui de La Défense de la Réformation, il avoit présenté sa Réponse à la Conférence de M. l’évêque de Meaux, dont il n’étoit pas question, et où il savoit bien qu’il ne touchoit pas le passage de saint Augustin qui faisoit la difficulté. La chose passa même si avant que l’amy de M. Claude, se voyant pressé, ne put se défendre qu’en disant qu’il étoit indifférent lequel des livres de ce ministre on examinât sur ce point, ce qui est une réponse pitoyable puisqu’un auteur peut toucher une chose dans un livre et n’en point parler dans un autre, comme il est arrivé en cette occasion, le sujet ne le demandant pas. Nous n’avions pas voulu publier cette petite histoire de peur qu’on ne crût que nous voulions insulter à M. Claude dans l’estat où il se trouvoit alors ; mais puisqu’il a bien voulu toucher lui-même cet article, nous ne pouvons pas nous dispenser d’apprendre au public, comme la chose s’est passée. » ( ibid., p.40-41).

[4] Il s’agit ici de l’impression des Plaintes des protestans cruellement opprimez dans le royaume de France (Cologne 1686, 12°). Il est intéressant de noter que Claude tape sur les doigts de l’ abbé de La Roque, prêt à faire feu de tout bois pour justifier les conversions forcées (p.64), et qu’il récuse soigneusement l’interprétation selon laquelle le « compelle intrare » évangélique légitimerait le droit de contrainte des catholiques sur les protestants (p.175-185). Voir le compte rendu de Bayle dans les NRL de mai 1686, art. IV.

[5] Claude envoie le JS du 18 février 1686 : voir ci-dessus, n.3.

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