Lettre 544 : Pierre Rainssant à Pierre Bayle

En Cour, ce 29 mars [1686] [1]

J’ay receu le livre que vous m’avez envoyé [2], et j’en ay en mesme temps parcouru une bonne partie. On voit trop que l’auteur est en colere, Uritur et loquitur [3]. A son compte, par ce qu’on a consenty, ou plustost qu’on a veu chasser les reforméz sans qu’on s’en soit esmeu, on est mal honneste, on est infame et il diroit à chacun de nous autres es impudicus, es vorax, es helluo [4] ! On m’a dit qu’on vous a envoyé un livre, que vous trouverez plus supportable que celuy là. Il est fait pour l’eclaircissement des nouveaux convertis, et est imprimé au Soleil d’or, rue S[ain]t-Jacques. L’ auteur l’a partagé en deux volumes dont le second sert de preuve au premier. L’imprimeur me l’envoya dernierement en blanc, et aussitost, je l’envoyay à mon relieur. J’en ay oublié le titre, mais vous le reconnoitrez à ces marques et en ce qu’il paroit escrit par un honneste homme, et bien intentionné [5]. Je crains que Mr Jurieux n’aille encore en dire trop, luy qui [a] pourtant et de l’esprit et de l’erudition. Monsieur Pelisson a demandé des livres à Mr Des Bordes, qui luy a envoyé par Mr de Morangis un journal de janvier de 3 lt iv s[ols] de port [6]. Ce que Mr Pelisson demande est que Mr Des Bordes se charge de luy envoyer par / quelque vaisseau venant à S[ain]t-Valery un pacquet de livres dont le vendeur et l’acheteur conviendront ; l’envoy s’en fera à Mr de Morangis intendant de Caen etc. (comme Mr Pelisson le luy a mandé*) lequel sçaura, ou sçait desja, que ce pacquet sera pour son amy Mr Pelisson. Dans le 1 er envoy je voudrois bien que Mr Des Bordes mist le Francois de Mr Varilas, derniere edition, son livre des guerres d’Allemagne, à l’occasion de la religion [7] : s’il est imprimé en Hollande. Je n’ay point encore eu de nouvelles de Mr Bernier pour le livre qu’il doit vous envoyer [8], et que je vous ay fait acheter. Je luy en feray donner advis. Je l’aurois veu sur ce sujet, si j’avois esté à Paris, depuis que vous m’avez appris que c’est luy qui doit vous faire cet envoy. Mr Pelisson m’a promis un autre livre pour vous mais je ne vay point à Paris pour la raison que vous sçavez, et je continue tous les jours à voir le Roy [9] : deux ou trois heures : et de remarquer tousjours en luy • de la douceur, de la bonté, et tout ce qu’on a dit de meilleur d’ Auguste. J’ay envoyé une lettre à Mr Baudelot [10], qui auroit bien fait de mettre en un volume ce qu’il a estendu en deux. Le mal est que son style n’a point de nez[,] styli nasus est un mot du vieux Pline [11]. Je suis à vous / Voicy l’emprainte d’une teste antique, et tres curieuse. Elle est de Ciceron, gravée sur une cornaline. M. T. C. font Marcus Tullius Cicero [12].

 

A Monsieur/ Monsieur Baile, professeur/ en philosophie et en histoire/ à Roterdam •

Notes :

[1] Rainssant date sa lettre du 29 mars, sans marquer l’année, mais l’allusion faite à la soudaine assiduité de Louis XIV à se faire montrer les médailles de sa collection, dont Rainssant était conservateur, indique que la présente lettre suit de près la Lettre 540 (du 19 mars 1686), où Rainssant mentionnait déjà les visites royales.

[2] Bayle avait envoyé à Rainssant, dès sa parution, son nouvel ouvrage : Ce que c’est que la France toute catholique, sous le régne de Louis le Grand, qui était sorti des presses d’ Abraham Wolfgang à Amsterdam le 22 mars. Le titre était calqué sur celui d’un ouvrage de controverse dû à Jean Gautereau, La France toute catholique sous le regne de Louys le Grand, ou Entretiens de quelques protestans françois qui apres avoir reconnu que leur secte est impie et pernicieuse à l’Etat, prennent la belle résolution d’en hâter la ruine si heureusement entreprise par le Roi (Lyon 1685, 12°, 3 vol.), dont un compte rendu très élogieux avait paru dans le JS du 18 février 1686.

[3] « il s’échauffe et il parle ».

[4] « vous êtes impudique, vous êtes vorace, vous êtes glouton ». Voir Catulle, 29.6,11, qui écrit aleo (joueur) et non helluo.

[5] Paul Pellisson-Fontanier, Réflexions sur les différends de la religion, avec les preuves de la tradition ecclésiastique, par les diverses traductions des Saints Pères, sur chaque point controversé (Paris 1686, 12°). Pour juger de la faveur avec laquelle Bayle pouvait entreprendre la lecture de cet ouvrage, il suffit de se rappeler que Pellisson, converti entre les mains de Gilbert de Choiseul en 1670, dès la fin de sa disgrâce (après la chute de Fouquet) et sa nomination comme historiographe du roi, avait promis de consacrer le reste de sa vie « au Roi et à Dieu » et avait été chargé de la gestion de la « caisse des conversions » (créée à l’initiative de Turenne), en collaboration avec Etienne Le Camus, évêque de Grenoble, et Samuel de La Tour d’Alliès, autre nouveau converti languedocien. Voir J. Orcibal, Louis XIV et les protestants (Paris 1951), ch. 2, p.43-79. Bayle annoncera l’ouvrage de Pellisson dans les NRL, juin 1686, cat. i, et il en donnera le compte rendu en juillet 1686, art. I ; il consacrera un article capital à Pellisson dans le DHC. Voir aussi le compte rendu très favorable de l’ouvrage de Pellisson dans le JS du 29 avril 1686.

[6] Desbordes a envoyé à Pellisson le numéro de janvier des NRL, par l’intermédiaire de M. de Morangis, intendant de la généralité de Caen : voir aussi Lettre 526, n.12.

[7] La dernière édition de l’ouvrage d’ Antoine Varillas : Histoire de François I er (La Haye 1686, 12°, 3 vol.) ; l’ouvrage avait paru une première fois à Paris l’année précédente (Paris 1685, 4°, 2 vol.) : voir Lettre 81, n.46, et 331, n.14. L’autre ouvrage de Varillas était en cours de publication ; il s’intitule Histoire des révolutions arrivées en Europe en matière de religion (Paris 1686-1690, 4°, 6 vol.).

[8] François Bernier avait envoyé à Bayle un « petit ballot » de livres : voir Lettre 525 ; sur l’ouvrage de Saint-Romuald, voir Lettre 526, n.2, 540, n.6, et 549, n.14.

[9] Rainssant s’enorgueillit de s’entretenir avec Louis XIV tous les jours sur les trésors du cabinet de médailles : voir Lettre 526.

[10] Charles-César Baudelot de Dairval, De l’Utilité des voyages et de l’avantage que la recherche des antiquitez procure aux savans (Paris 1686, 12°, 2 vol.), ouvrage dont Bayle donne le compte rendu dans les NRL, avril 1686, art. V. Voir aussi le compte rendu favorable dans le JS du 17 juin 1686.

[11] Voir Pline, Histoire naturelle, §7 : Lucilius qui primus condidit stili nasum : « Lucilius qui le premier a manié le style satirique ».

[12] La cornaline est une espèce d’agate rougeâtre utilisée depuis très longtemps en bijouterie. On y gravait souvent des images ou des inscriptions. A l’époque romaine, il était normal pour les citoyens d’un certain rang de porter une chevalière qui servait à sceller les documents.

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