Lettre 545 : Jacques Abbadie à Pierre Bayle

[Berlin, premier trimestre 1686]
 [1] J’ay mille pardons à vous demander, mon cher Monsieur ; je suis bien le plus malhonneste homme du monde puisque j’ay peu quitter la Hollande et même aller en dernier lieü à Roterdam sans avoir l’honneur de vous voir [2]. Mais que voulés vous ? Je suis ainsi bati. Il ne me faut qu’une trés petite affaire pour me faire tout oublier, et même les devoirs les plus essentiels. Je n’ay point trouvé ici le gentilhomme que vous m’aviés recommandé [3] je ne say pourquoy ? S’il vient, je vous assûre que je n’oublieray rien de tout ce qui est en mon pouvoir pour luy temoigner combien je vous suis aquis. Je dis de ce tout ce qui est en mon pouvoir qui est fort petit. Car il n’y a assurément que l’impossible que je ne face pour vous.

Vous dire ici que je suis arrivé en bonne santé Dieu merci, que j’ay fait un second voyage à Brandebourg pour y voir Mr de Laplacette [4], que j’ay trouvé de grans changemens ici mutationes rerum et personarum [5], que chacun y fait sa cour et s’y advance quoussi que sio [6], qu’on avoit trouvé le moyen pendant mon absence de faire passer Mr de Laplacette pour un homme devoué à la Cour de France et qu’on l’avoit envoyé dans la ville de Brandebourg depeur que s’il demeuroit plus longtemps à Berlin, Mr de Rebenac [7] ne le seduisit et ne le fit retourner en France, et pour moy de me proposer pour estre professeur à Francfort sur la supposition que je n’estois allé en / Holl[a]nde que pour estre professeur à Leyde, tout cela, mon cher, est peu de chose ; et je ne say comment je m’avise de vous le dire. C’est que je m’imagine que comme cela m’a fait un peu mal au cœur à mon arrivée, cela en doit faire à tout le monde comme à moy. Cependant tout est parfaite[ment] redressé et va son train ordinaire ; et Son Alt[esse] Elec[torale] est si bien desabusée des impressions qu’on avoit eu la charité de luy donner qu’il a refusé depuis peu Mr de Laplacette à la reyne de Dannemarc [8] qui le luy demandoit. Le même esprit occulte nous a empeschés d’avoir Mr Claude [9][,] luy faisant adresser une vocation pour Francfort au lieu que si l’on l’eut appellé pour Berlin, il seroit infailliblement venu. Je suis assure[ment] trés faché de la perte que nous faisons de ce grand homme. Mr Gautier [10] a ici beaucoup de credit et est fort agreable jusques là que je l’ay trouvé en possession de presenter les officiers et de les examiner, non sine magnâ invidiâ magnatum quorundam [11]. Si vous envoyés ici quelqu’un de vos parens ou amis adressés vous à luy. Il peut beaucoup. A Dieu mon cher, je suis tout à vous[.] Abbadie

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie/ A Roterdam •

Notes :

[1] Jacques Abbadie, qui est revenu depuis peu à Berlin après un voyage en Hollande, raconte que l’ Electeur « a refusé depuis peu M. de La Placette à la reyne de Dannemarc qui le lui demandoit » ; Charlotte-Amélie insista, et l’Electeur finit par autoriser La Placette à accepter la vocation de Copenhague, où il arriva au printemps 1686. Ce détail fixe approximativement la date de la présente lettre, antérieure au revirement de l’ Electeur. Voir D.L. Clément, Notice sur l’Eglise réformée de Copenhague (Copenhague, Paris 1870), p.37.

[2] Jacques Abbadie (1656-1727), pasteur béarnais, avait étudié la théologie à l’académie de Puylaurens en 1673-1674. Il avait reçu l’imposition des mains en septembre 1680 à Berlin, où il devait exercer son ministère jusqu’en 1689. Il devint ensuite aumônier du maréchal de Schomberg, et assista à la bataille de la Boyne ; puis il devint ministre de l’Église de la Savoie à Londres de 1690 à 1699, et fut nommé à cette date doyen de Killaloe en Irlande.

[3] A cette date, il semble que Jacques Abbadie soit de retour à Berlin. La lettre précédente de Bayle à Abbadie étant perdue, nous ne saurions préciser l’identité du gentilhomme que Bayle lui avait recommandé. Il s’agit peut-être encore de Samuel Basnage de Flottemanville, que Bayle avait recommandé à Kuiper : voir Lettre 505. Mais il se peut aussi, l’ordre exact des lettres étant incertain, qu’il s’agisse ici de M. Barbarin, recommandé par Amélie de Dohna-Friesen : voir Lettre 547, n.2.

[4] Jean de La Placette (1639-1718), pasteur originaire du Béarn comme Jacques Abbadie, avait étudié à l’académie de Montauban. Il était resté dans sa province, exerçant le ministère pastoral à Arthez de 1660 à 1664, puis à Nay de cette date jusqu’à la Révocation. Ayant été autorisé à vendre ses biens, il partit pour Berlin en 1686. Il devait rapidement se rendre ensuite à Copenhague et devenir ministre de la reine du Danemark Charlotte-Amélie.

[5] « des transformations de choses et de personnes ».

[6] quoussi que sio (provençal) : « de quelque manière que ce soit ».

[7] François de Pas, comte de Rebenac (†1694), représentant de Louis XIV à Berlin : voir La Chesnaye-Desbois, xv.486-487.

[8] La reine du Danemark Charlotte-Amélie allait bientôt obtenir gain de cause auprès du Grand Electeur Frédéric-Guillaume, et La Placette devait partir pour Copenhague, où il allait devenir ministre de l’Eglise réformée de langue française de Copenhague, poste qu’il occupa jusqu’en 1711.

[9] Isaac Claude resta à La Haye de 1682 à sa mort en 1695 (Haag 2, iv.474).

[10] Sur François Gaultier de Saint-Blancard, homme de confiance de l’ Electeur de Brandebourg et figure-clef du Refuge huguenot, voir Lettre 341, n.10.

[11] « non sans beaucoup de jalousie de la part de certains grands personnages ».

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