Lettre 546 : Daniel de Larroque à Pierre Bayle

[Londres, mars-avril 1686 [1]]

Je vous suis fort obligé mon cher Monsieur de prendre la peine de m’instruire de ce qui se brasse contre moy, et d’en détourner les coups [2]. Je ne croiois pas qu’on trouvât dans mes Dialogues le tour de moine, mais vous savez que dans un livre on y trouve tout ce qu’on veut. J’ay fort envie de voir le livre de Mr de Bryeis [3], mais il n’est point icy, non plus que le vôtre contre Mr Arnaud [4], que je souhaite fort de lire, quoy que le raisonnement métaphisique soit peu de mon gibier. Je vous envoie le Smiglecius [5] que Mr Pioset [6] m’a donné pour vous. Celuy qui vous le rendra est Mr Bely ministre de Vitré [7] lequel succéda à feu mon pére et qui a épousé une de mes cousines germaines, c’est un fort honneste homme et savant d’ailleurs[,] Je vous prie de luy rendre tous les bons offices qui dép[endront] de vous quand les occasions s’en présenteront. Mr Papin [8] le célébre vous fait ses complimens, il nous mena hier le jeune Mr Paëts [9] et moy à • la Société Roiale, et nous y fit voir tout ce qu’on y peut môntrer, il nous fit diverses expériences dans sa chambre, où nous vous souhaîtames bien des fois. Je croy que vous devriez à quelque heure exaucer les vœux que nous faisons de vous embrasser icy. Le lieu mérite d’estre vû d’un savant comme vous, tout le monde vous y connoît, et y lit vos Nouvelles, car il n’y a pas un docteur dans ce païs, ny pas un évêque qui n’entende le francois dans les livres.

Si vous écrivez à Mr de L’Esseville [10] assuré le je vous prie de mes tres-humbles respects[,] / recommandez je vous prie mon parent [11] à Mr Jurieu et à tous ceux qui peuvent luy rendre service, et qui sont vos amis ou les miens. Je suis tout à vous. Les livres de Mr  Allix sont arrivez [12], il vous fait ces [ sic] complimens aussi bien que Mrs Justel[,] Boyle et Coningham, et aussi Mr Guide [13] qui est extrèmement de mes amis.

Vous avez sans doute ouy parler de ces 2 papiers qui ont esté trouvez dans le cabinet du feu roy d’Angleterre, l’un dans un coffre fort, et l’autre dans ledit cabinet, et qui marque comme il est mort dans le sein de l’Eglise rom[aine] [14]. Je vous en envoie la traduction que je fais à la hâte pour vous quoy qu’elle ne soit pas fort êxacte, vous pourez toujours voir ce que c’est. Quand vous l’aurez lûë brulez la, je n’ay seulem[en]t pa[s le] tems de la relire.

 

A Monsieur/ Monsieur Bayle à Roterdam

Notes :

[1] Gigas date cette lettre de « 1686 », mais il omet deux paragraphes du texte dans son édition. Or, dans les paragraphes omis, il est question du livre de Smiglecius, que Piozet a chargé Larroque d’envoyer à Bayle, et Piozet mentionnera la lettre de remerciement (perdue) de Bayle dans sa réponse du 30 juin 1686 (Lettre 585). D’autre part, la présente lettre contient un message pour Lesseville, qui avait demandé à Bayle des nouvelles de Larroque dans sa lettre du 8 février 1686 (Lettre 510) : ces deux indices permettent de donner quelque précision à la date de la présente lettre de Larroque.

[2] Bayle avait sans doute averti Larroque d’une attaque qui se préparait contre son ouvrage Les véritables motifs de la conversion de l’abbé de la Trappe (dont il avait rendu compte dans les NRL juin 1685, art. IX), mais, la lettre de Bayle étant perdue, nous n’avons su apporter de précision sur ce point. Dans la Lettre 567, Larroque semble indiquer que la critique venait de certains « Liégeois », dont il se « moque ».

[3] La seconde édition, à Amsterdam chez Mortier (voir Lettre 567, n.15), de l’ouvrage de Brueys, Défense du culte extérieur de l’Eglise catholique, où l’on montre aussi les défauts qui se trouvent dans le service public de la Religion P. R. avec la réfutation des deux Réponses faites à l’« Examen des raisons qui ont donné lieu à la séparation des protestants », où l’on répond principalement à ce que M. Jurieu a allegué contre l’adoration du S. Sacrement de l’Eucharistie, pour servir d’instruction aux protestans et aux Nouveaux Convertis (1 re édition Paris 1685, 12°).

[4] La réponse de Bayle à l’ Avis d’Antoine Arnauld concernant le plaisir des sens avait paru comme appendice aux NRL, décembre 1685 ; elle parut également sous forme de livret distinct par les soins d’ Henri de Graef (Rotterdam 1686, 12°).

[5] Il s’agit sans doute de l’ouvrage de Marcin Sïmiglecki, Logica Martini Smiglecii Societatis Iesv, S. theologiae doctoris : selectis disputationibus & quaestionibus illustrata et in duos tomos distributa : in qua quicquid in Aristotelico organo vel cognitu necessarium ... : cum indice rerum copioso (Oxonii 1658, 8°, 2 vol.). Marcin Sïmiglecki, ou Martinus Smiglecius (1564-1618) fut l’un des plus importants philosophes et théologiens jésuites polonais. Il entra au noviciat à Rome en 1581 et y fit ses études. De retour en Pologne, il enseigna la philosophie puis, pendant dix ans, la théologie à Vilnius ; il gouverna les collèges de Pubtusk, Poznan et Kalisz, et fut préposé de la maison professe de Cracovie. Son ouvrage le plus célèbre porte sur la logique (voir ci-dessus) : il a été fréquemment réédité, et servit notamment de manuel de base à l’Université d’Oxford pendant de longues années. En théologie, il s’intéressa aux questions de l’usure ; il était un adversaire acharné des ariens et composa aussi des œuvres contre les sociniens et les luthériens. Le pasteur luthérien allemand Johannes Bissendorf l’attaqua violemment dans ses écrits anti-jésuites. Voir Sommervogel, vii.1320-1327, et R. Darowski, « La philosophie des jésuites en Pologne du au siècle. Essai de synthèse », Forum philosophicum 2 (1997), p.211-243.

[6] Piozet devait écrire à Bayle à propos du livre de Sïmiglecki le 30 juin 1686. Malgré les indications de Haag, qui le prénomme Pierre, il semble, selon les recherches d’E. Labrousse, qu’il s’agisse de Charles Piozet, ancien ministre du Mans, gendre de Jean-Baptiste Druet (1629-1683), professeur de philosophie à l’académie de Saumur. En 1680, Piozet devint ministre à Londres à titre provisoire et, en juillet 1682, il obtint des autorités françaises la permission de rester définitivement en Grande-Bretagne. En 1683, il fut nommé ministre titulaire de l’Eglise française de Londres. Le 4 avril 1685, il fut naturalisé Anglais. Claude, qui le tenait pour « arminien », prévoyait avec regret que Piozet favoriserait la nomination de Pierre Allix à Londres. Il semble bien que ce soit ce même Charles Piozet qui signa, le 30 mars 1691, avec d’autres pasteurs français réfugiés en Angleterre, une déclaration anti-socinienne imprimée en appendice à l’opuscule de Claude Grosteste de La Mothe, Two discourses concerning the divinity of our Saviour (Londres 1693, 4°). Voir F. de Schickler, Les Eglises du Refuge en Angleterre (Paris 1892, 2 vol.), ii.306, 320, 352) ; Douen, i.361, n.1 ; E. Labrousse, Inventaire critique, p.390.

[7] Pierre Beli, ministre de Vitré depuis 1644, arriva en 1686 à Amsterdam, où il reçut un don de la diaconie en août : voir H. Bots, « Les Pasteurs français au refuge des Provinces-Unies », loc. cit., p.23.

[8] Denis Papin, de retour de Venise en 1684, était devenu « praticien » de la Société royale de Londres : sur lui, voir Lettre 437, n.2.

[9] Adriaan Paets le fils était également à Londres : voir Lettre 520.

[10] Sur Lesseville, conseiller au Parlement de Paris, qui avait fourni à Bayle des extraits de livres par l’intermédiaire de Larroque, voir Lettre 510, n.1.

[11] « mon parent » : Pierre Beli, ministre de Vitry : voir ci-dessus, n.7.

[12] Il s’agit peut-être d’exemplaires de la dernière publication d’ Allix imprimée à Rotterdam : Douze sermons sur divers textes (Rotterdam 1685, 12°), ou bien d’autres ouvrages qu’Allix avait demandé à Bayle de lui envoyer à Londres. Sur l’arrivée de Pierre Allix à Londres, voir Lettre 481, n.8.

[13] Justel et Boyle sont des correspondants de Bayle. Cunningham est un jeune Ecossais, ami de Larroque à Londres : voir Lettre 481, n.6 ; sur Philippe Guide, médecin huguenot installé à Londres depuis 1682, voir Lettre 470.

[14] C’est Dom John Hudleston, bénédictin, qui reçut la confession de Charles II mourant et le réconcilia avec l’Eglise catholique. Les « deux papiers » écrits par Charles II furent publiés à Londres en 1688 par Hudleston, avec le petit traité « A Short and Plain Way to the Faith and Church » de Richard Hudleston, son oncle, bénédictin également. Charles l’avait lu en manuscrit du temps qu’il vivait en cachette à Moseley après l’invasion échouée.

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