Lettre 551 : Pierre Rainssant à Pierre Bayle

En Cour ce 20 avril [16]86

J’ay receu Monsieur les deux derniers livres [1] que vous avéz pris la peine de m’envoyer, dont je n’ay pu encore lire que quelques pages. Il a fallu un effort d’esprit extraordinaire pour soutenir un dessein si chimerique deux volumes entiers. On peut, ce me semble, dire de l’ auteur, que Magno conatu magnas nugas dicit [2]. Qui est ce, en telles choses, qui se peut asseurer de la verité, ou mesme de la probabilite de ses conjectures ? quis consiliarius Dei fuit [3] ? Le Riservate questo per la predicha, de cet ancien cardinal [4], vient icy fort à propos, ce me semble. Il n’est cependant pas desagreable de voir un auteur soutenir ses visions avec tant d’esprit. J’attens le livre de Mr Claude [5], comme quelque chose de plus reel. Celuy que Mr Pelisson veut vous envoyer est en deux in 12 : dont le 1 er a pour titre Reflexions sur les differens de la religion : le • 2 d contient des preuves de ce qui a esté dit dans le 1 er [6][.] Ce sont de petits volumes, mais excellem[men]t bien escrits. On y voit qu’on ne peut examiner soy mesme les difficultez de notre religion, et faute de temps, et parce qu’il faudroit se croire infaillible pour se determiner : qu’on ne peut mieux faire que de s’en rapporter à ce que l’Eglise en croit, parce qu’il y a des marques d’infaillibilite dans l’Eglise : que par l’aveu mesme des auteurs protestans les dogmes que nous croyons ont esté creus dans le 2 e ou dans le 3 e siecle, sans qu’on les ait alors accusez de nouveauté. Que l’opposition / respective des calvinistes et des lutheriens veu leur doctrine suspecte, veu mesme que sur la question de la presence reelle les protestans ne suivent pas l’opinion de Calvin, qui appelle luy mesme son opinion incroyable [7] ; et qu’ Aubertin ne la soutient point [8]. Il y a à la fin du livre une relation latine de l’estat de la religion en France, escritte en 1682 mais escritte en tres bon latin [9]. J’escris à Mr Chabert, consul françois à Amsterdam [10], pour sçavoir de luy si je peux luy addresser ces deux livres pour vous ; et cependant je fais chercher quelque autre voye par Mr Bernier, qui vous a veu à son dernier voyage de Holland et qui est fort content de vous avoir veu [11].

Ce que je vous ay mandé* de mes conversations n’estoit pas pour le publier ; mais seulement pour vous en informer [12]. Quand [ sic] au livre de Mr Baudelot [13] vous y veriez bien d’autres beveües que celle que vous me marquéz si vous vous donnez la peine de l’examiner. Mais en verite tanti non est [14], et ce seroit perdre du temps qu’on peut mieux employer. Je vous seray obligé si vous pouvez m’envoyer le Reineccius d’Helmstat [15]. N[ot]re Mr Morel [16], dessinateur de medailles le trouva dernierement à un inventaire à Paris où il l’eut à bon marché, par ce que peu de gens ont besoin de ces sortes de livre. J’ay trouvé depuis peu à juste prix l’Huninges [17], qui traitte des / [me]smes matieres que l’autre et qui descend plus bas. Mais aussi [i]l n’est pas si estendu sur l’antiquité. Je suis, Monsieur, [t]res veritablement à vous.

Notes :

[1] Il s’agit certainement, à en juger par la formule suivante de Rainssant sur « un dessein si chimérique », des deux volumes de L’Accomplissement des prophéties de Jurieu : voir Lettre 519, n.4.

[2] « Il se donne grand’peine pour dire de grandes sottises », Térence, Heautontimoroumenos, 621.

[3] « Qui a donné des conseils à Dieu ? » : saint Paul, Épître aux Romains, XI, 34.

[4] « Réservez cela pour les sermons ». Nous n’avons su identifier l’« ancien cardinal ».

[5] Rainssant attend l’ouvrage de Jean Claude, Les Plaintes des protestans cruellement opprimez dans le royaume de France (Cologne 1686, 12°) : voir Lettre 543, n.4.

[6] Sur l’ouvrage de Paul Pellisson-Fontanier, Réflexions sur les différends de la religion, déjà recommandé par Rainssant, voir Lettre 544, n.5.

[7] D’après Paul Pellisson-Fontanier, Réflexions sur les différends de la religion, avec les preuves de la tradition ecclésiastique, par diverses traductions des saints Pères sur chaque point contesté (Paris 1686, 12°), Calvin, à propos de sa propre théorie de la présence réelle, « ajoute que si on lui demande comment cela se peut faire, c’est ce qu’il ne faut point demander ; qu’il n’en sçait rien ; qu’il n’y a rien de plus grand, de plus extraordinaire & de plus incroyable ; c’est le propre mot dont il se sert ; qu’il le faut croire pourtant, puisque l’Apôtre l’a dit » (p.220-221 ; voir aussi p.232). Pellisson se réfère à l’ Institution de la religion chrétienne : IV, xvii, 32 (voir aussi § 19).

[8] D’après Pellisson, Edme Aubertin, « leur plus grand et plus célébre auteur en cette matiére, […] ne s’est jamais trouvé si embarrassé qu’en cét endroit » (p. 224). Citation tirée de la « relation latine » dont il est question dans la note suivante.

[9] Dans ses Réflexions sur les différends de religion, Pellisson insère un « Extrait d’une relation latine écrite en 1682 touchant l’état de la religion en France » (second traité, section I, p.178-202), dont il donne ensuite la traduction française (p.203-242).

[10] Chabert, consul français à Amsterdam, a déjà servi d’intermédiaire entre Rainssant et Bayle : voir Lettre 526, p. et n.3.

[11] Il est remarquable que François Bernier ne fait pas allusion dans ses lettres à sa visite chez Bayle à Rotterdam : par précaution certainement.

[12] Rainssant avait fait état de ses fréquents entretiens avec le roi à propos du Cabinet des médailles dans sa lettre du 28 février (Lettre 526), et Bayle avait exploité ce propos dans son compte rendu de l’ouvrage de Baudelot de Dairval, NRL, avril 1686, art. V : « On finit le 1 er volume par l’éloge du cabinet de Sa Majesté, et par celui de M. Rainssant qui en a la garde. Si M. Baudelot avoit sû l’application avec laquelle ce Prince se fait entretenir par M. Rainssant de tout ce qu’il y a de plus curieux dans son cabinet, où Sa Majesté va passer deux ou trois heures chaque jour, depuis qu’elle est incommodée, il en auroit parlé sans doute magnifiquement. »

[13] La lettre de Bayle à Rainssant, faisant état d’une « bévue » de Baudelot de Dairval, est perdue. Il est possible qu’il s’agisse de la déclaration de Baudelot de Dairval sur l’authenticité de certains talismans, dont Bayle fait état avec ironie dans son compte rendu : voir les NRL, avril 1686, art. V ( OD, i.536b).

[14] « Cela n’est pas d’une grande importance ».

[15] Reinhard Reyneke (Reinerius Reineccius) (1541-1595), fut un historien allemand. Né à Steinheim en Westphalie, il enseigna les belles-lettres et l’histoire à Francfort, puis à Helmstedt, et fut un des restaurateurs des études historiques en Allemagne. Il publia entre autres un Chronicon Hierosolymitanum, id est, de bello sacro historia, exposita libris XII. : et nunc primum in lucem edita, opera et studio Reineri Reineccii ; quæ operis subiecti est pars prima (Helmæstadii 1584, 4°), une Historia Julia, sive syntagma heroicum (Helmæstadii 1594-1595, folio), et encore une Historia Orientalis : Hoc est rerum in oriente à Christianis, Saracenis, Turcis et Tartaris gestarum diversorum auctorum, Totum opus in duas partes tributum est, contenta in singulis sequens pagina indicat (Helmæstadii 1602, 4°). Rainssant désigne ici Historia Julia, voir Lettre 566, p., n.4. Bayle mentionne qu’il n’a toujours pas trouvé cet ouvrage.

[16] Sur André Morell, dessinateur du Cabinet de médailles sous l’autorité de Rainssant, voir Lettre 356, n.12.

[17] N’ayant pas trouvé trace d’un auteur nommé Huninges, nous pensons, d’après le contexte, qu’il doit s’agir ici du généalogiste originaire de Lunebourg, Jérôme (Hieronymus) Henninges, qui a publié plusieurs ouvrages : Genealogiae imperatorum, regum, principum, electorum, ducum comitum et dynastarum, qui circo Saxonico tam supenori quam inferiori. Westphalico et Burgundico comprehenduntur (Ulysseae 1587, 1588, folio) ; Genealogiæ aliquot nobilium in Saxonia, qui vel ex comitibus vel baronibus orti, aut ex quibus aliqui episcopalem dignitatem adepti sunt. Inter quos primo loco, antiquitate generis, virtute et fide præstans Alvenslebiorum gens recensetur (s.l. 1587, folio) ; Genealogia aliquot familiarum nobilium in Saxonia [...] (Hamburgi 1590, folio) ; Theatrum genealogicum ostentans omnes omnium ætatum Familias Monarcharum, Regum, Ducum, Marchionum, Principum, Comitum, atque illustrium Heroum et Heroinarum : item Philosophorum, Oratorum, Historicorum, quotquot a condito Mundo usque ad hæc nostra tempora vixerunt, quorumque memoria litteris consecrata habetur [...] in quatuor tomos collectum et distinctum (Magdeburgi 1598, folio, 4 tomes en 5 vol.) ; Germania et Gallia ... pars prior [-posterior] continens genealogicis tabellis comprehensas familias [...] imperatorum [...] regum [...] principum [...] dynastarum qui circo francico, bavarico, rhenano, austriaco et suevico comprehenduntur (Magdeburgi 1598, folio, 2 vol.). Il est possible aussi qu’il s’agisse de Jean Henichius (1616-1671), professeur en théologie dans l’académie de Rinthel au pays de Hesse : Bayle lui consacrera un article du DHC, où il cite son ouvrage Historiæ ecclesiasticæ et civilis (Rintel 1669, 1670, 1674, 4°, 3 vol.). Le commentaire de Bayle peut correspondre à la remarque de Rainssant concernant celui de « Huninges » : « Notez à l’égard des trois volumes de l’ Histoire ecclésiastique de notre Jean Henichius, qu’ils ne s’étendent que jusqu’à la fin du cinquieme siecle ; et qu’encore que le titre promette l’histoire civile aussi bien que l’histoire ecclesiastique, l’auteur s’attache principalement à la derniere. »

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