Lettre 555 : Jacques Parrain, baron Des Coutures à Pierre Bayle

• [Paris, le 1 er mai 1686]

Vostre lettre Monsieur m’a extremement surpris car vous devés avoir recu en mesme tems les livres dont je vous parlois dans ma derniere [1], il faut que Ribou [2] ait fait quelque tour de son metier car on peut appeller les libraires gens perfida[.] Obligez moy de me mander* par la poste ce qui en est, • affin que je repare la fourbe de l’homme en question, qui est chagrin de ce que je l’ay quitté[,] car demain on commencera l’impression des deux ouvrages dont je vous ay parlé c’est à dire deux premiers volumes in douze de chacun[.] Que direz vous, Monsieur, de ma themerité[?] Le premier dessein est la traduction de la Bible avec des reflexions pour expliquer ce qu’il y a de plus abstraict et de plus theologien, les deux premiers volumes ne contiendrons [ sic] que 12 chapitres de la Genese [3], mais ce qui vous surprendra est que • j’ose quelque fois n’estre pas du sentiment de Mr de Sacy [4] ; jugez quel parti je vas attirer contre moy, apres m’estre desja tant fait hair par une autre secte à cause de Lucrece [5][.] Je me flatte que vous serez content de cet ouvrage, je m’y suis pené et il n’y a pas un Pere grec ou latin ny un interprete ou commentateur dont je n’aye tiré la substance. L’autre est La Morale universelle depuis Adam jusqu’au Ro[i]s [6], les deux premiers volumes comprennent un traité des passions des raisonnemens sur les moeurs de quelques peuples et sur les arts et les sciences qui furent inventées dans les premiers tems ; je vous avoueray qu’il n’y a pas beaucoup de methode et que j’ay beaucoup donné aux saillies de mon esprit[.] Cependant il y a quelqu’ agrement parceque cela est tout à fait bien ecrit. J’avois vu vostre eloge Monsieur sur La Morale d’Epicure [7] quand je me donnay / l’honneur de vous escrire. Il y a beaucoup d’esprit et tout y est di[gn]e de l’aimable tour que vous donnez aux choses, neantmoins je vous advertis de prendre garde à vous, vous vous estes faict un furieux adversaire, le Pere Heliodore capucin n’a pas pris en jeu vostre critique [8], fremuit homo cucullatus [9], il vous a fait une response qui est entre les mains de Mr l’abbé Cocquelin [10], qui luy a dit aussi bien que beaucoup d’autres que cela etoit inutile et moy j’ay encheri mais tout bas nec certare pares [11], car depuis Lucrece je suis tout à fait perdu chez ces Mrs[,] mais inutilitez [12] [ sic] le bon pere vous veut aller attaquer jusqu’à Rotterdam.

Il se prepare icy un autre ouvrage qui a pour titre Nouveau recueil contre les protestans particulierement en France où l’on voit, l’etablissement, le progres[,] la decadence et l’extinction de l’heresie [13]. Il y a une epitre aussy peu digne de ce grand prince mais l’ autheur[,] qui la croit une piece • achevée quoy qu’elle ne m’ait paru que l’extrait d’un factum[,] est si charmé d’avoir appellé les Algeriens les demons du Nort que je le croi incapable d’aucune autre joie hors celle de la possession de quelque benefice car il est docteur. Vous aurez de quoy exercer vostre plume.

Comme toutes les vues que l’on me donne icy sont peu certaines et que mon caractere n’est guerre courtisan[,] / je croy estre le premier septembre à Rotterdam affin d’aprendre de vous et de vos scavants quelque notion nouvelle où de là je pour suivray ma route[.] Faictes moy la grace de m’escrire souvent[,] je suis charmé de vos lettres [14] puisque je suis Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Des Coustures

Je vous enverray à la premiere commodité un ouvrage de la facon de Mr l’abbé Cocquelin chancellier de l’université et de l’Eglise de Paris[.] C’est l’ Interpretation des pseaumes [15].

 

A Paris ce 1 may 1686. •

Notes :

[1] Il s’agit des deux volumes de L’Esprit de l’Ecriture Sainte, avec des réflexions (Paris 1686, 12°, 2 vol.). Des Coutures avait annoncé l’envoi de ces volumes dans sa lettre du 5 février 1686 : voir Lettre 507, n.4.

[2] Sur Jean Ribou, libraire-imprimeur, voir Lettre 462, n.8.

[3] Il s’agit ici des deux ouvrages annoncés par Des Coutures dans sa lettre du 5 février (Lettre 507) : La Genèse avec des reflexions qui éclaircissent ce qu’il y a de plus difficile dans le sens litteral. Traduction nouvelle (Paris 1687, 12°, 4 vol.), où il traduit le texte de la Vulgate, ajoute des réflexions et signe l’épître dédicatoire, et La Morale universelle, contenant les éloges de la morale, de l’homme, de la femme et du mariage (Paris 1687, 12°) ; ce dernier ouvrage devait finalement paraître en un seul volume.

[4] Isaac-Louis Le Maistre de Sacy, La Genèse traduite en françois, avec l’explication du sens littéral et du sens spirituel (Paris 1682, 8°, 2 vol.).

[5] Allusion aux deux précédents ouvrages de Des Coutures, son édition de Lucrèce, De la nature des choses. Traduction nouvelle (Paris 1685, 12°), annoncée avec éloge dans les NRL, juillet 1685, cat. iv, et La Morale d’Epicure, avec des réflexions (Paris 1685, 12°), dont le compte rendu élogieux parut dans les NRL, janvier 1686, art. V : voir Lettre 507, n.3 et 4.

[6] Jacques Parrain Des Coutures, La Morale universelle contenant les éloges de la morale, de l’homme, de la femme et du mariage (Paris 1687, 12°).

[7] Voir les NRL, janvier 1686, art. V.

[8] Il s’agit du compte rendu très sarcastique que Bayle avait consacré à l’ouvrage du Père Héliodore de Paris, capucin, De l’Obligation de revenir à l’union de l’Eglise, avec une réfutation des principaux fondemens de la Religion Prétenduë ; une exhortation de revenir à cette union, et trois manieres de se servir de cet ouvrage, pour convaincre ceux de la Religion Prétenduë, qu’ils sont obligez de revenir à cette union sous peine de damnation (Paris 1686, 12°), dans les NRL, janvier 1686, art. VII.

[9] « l’homme au capuchon a enragé ».

[10] Sur l’abbé Nicolas Cocquelin, curé de Saint-Merri, chancelier de l’Université de Paris et ami intime de Des Coutures, voir Lettre 483, n.5.

[11] « n’étant pas tous les deux d’égale force dans la dispute ». On croit entendre dans la formule latine de Des Coutures l’écho inconscient ou burlesque d’un vers des Bucoliques, vii.5, de Virgile, où il s’agit de deux bergers d’Arcadie « d’égale force dans le chant ( cantare pares) et prêts à se répondre ».

[12] Nous lisons « inutilitez » ; le sens appelle « inutilement ».

[13] Jacques Le Fèvre, Nouveau Recueil de tout ce qui s’est fait pour et contre les Protestants particulièrement en France où l’on voit l’établissement, le progrès, la décadence et l’extinction de la R. P. R. (Paris 1686, 12°). Sur cet ouvrage flatteur pour la politique religieuse de Louis XIV, par lequel l’auteur aurait cherché une augmentation de sa pension, voir Lettre 449, n.27, et 455, n.16. Bayle y fera une allusion très ironique dans les NRL, juin 1686, cat. v.

[14] Toutes les lettres de Bayle à Des Coutures sont perdues.

[15] Nicolas Cocquelin, Interpretation des Pseaumes de David, et des cantiques qui se disent tous les jours de la semaine dans l’office de l’Eglise. Avec un abregé des veritez et des mysteres de la religion chrétienne (Paris 1686, 12°).

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