Lettre 565 : Vincent Minutoli à Pierre Bayle

• [Genève, le 28 mai 1686]

Il se peut, mon tres cher Monsieur, que cette lettre vienne entre vos mains avant aucune de diverses autres que je vous ay écrites par occasion mais sans autre substance que de vous recommander quelques amis comme Mrs Peyler et Lister cheval[ie]rs anglois et Mrs Cotton et Tirel leurs gouvern[eu]rs [1] Messrs Le Comte et Magneville [2] proposans tres dignes d’estime, et possible quelques autres[.] Je veux croire cependant que vous aurez receu l’éloge de Mr Spon [3] que je vous envoyay il y a un peu plus de deux mois à la diligence de Mr Mose qui m’assure de vous l’avoir bien expedié sous le couvert de Mr Case qui se tient à La Haye, et méme de vous en avoir donné avis à droiture [4].

Je ne doute pas, tandis que je m’en souviens, qu’il ne vous aît averti charitablement de ne vous pas beaucoup ouvrir à un homme dont Mr vostre frere et moy deceûs par les apparences vous avions fait autrefois un assez bon rapport[,] mais une plus longue connoissance et la maniere de sa retraite tant de la Suisse que d’icy donnent lieu à ne se pas départir en sa faveur de la maxime qui veut qu’on ne se fie plus à des gens qui ont porté le froc et le caractere qu’on appele indelebile[,] et nous sommes souvent en sollicitude que Mr Jurieu et vous ne veniez sans le sçavoir à donner accez aupres de vous à de telles gens dont la societé ne peut être que pernicieuse[,] et quand je fay reflexion sur les manieres par lesquelles ce scelerat de Morfou s’insinua dans l’esprit du povre Ferrante Pallavicino [5][,] je croy qu’on doit tout tenir pour suspect et nous avons méme eu pendant un temps à apprehender quelq[ue] chose p[our] le povre Mr Spon défunt sur ce qu’il s’étoit tellem[en]t infatüé de ce Sol. [6] duquel je vous parle que lui ayant fait trop de confidence, il étoit venu à le craindre comme un homme qui avoit en main de quoy le perdre, il a gardé quelques unes de ces vies de grands hommes dont je vous disois que Mr Spon faisoit une compilation [7] et il y a apparence qu’il osera le mettre au jour sous son propre nom quoy qu’il n’aît fait qu’y donner quelque coup de lime qui est tout ce de quoy il est capable[,] quoy que non sans quelque teinture de son gasconisme. Le soin que j’ay de vôtre sureté et de vôtre repos m’a fait étre un peu long sur cet article.

Je fis il y eut hier 15 jours ma troisiéme courvée rectorale à nos promotions et comme l’an passé ce fut le traité de Mr Van Dalen De Oraculis [8] qui me fournit le sujet d’une dissertation par laquelle je tâchay de combattre son sentiment et de prouver que si bien il faloit avoüer qu’il y avoit bien eu là dedans de la fourberie humaine il ne faloit pas pourtant en exclurre l’intervention des demons : la matiere de celle de cette année m’a été fournie par l’occasion de la dispute qui se fait icy depuis quelques semaines pour donner / un success[eu]r à Mr le conseill[e]r Choüet en la chaire de philosophie [9] ce qui m’a donné lieu de faire un discours sur les combats des gens de lettres où comme dans une espece de carrouzel j’introduisis des quadrilles de grammairiens, de poëtes, d’orateurs, et de philosophes combattans à outrance ou pour la gloire ou pour quelque promotion et quoy que j’y fourrasse beaucoup de choses divertissantes, j’en retranchay pourtant les plus enjoüées Quod non conveniat luctibus ille color [10]. Ceux qui disputent icy pro Laureâ philosophicâ sont Mrs Sarrasin du Bourg-de-Four [11], Leger [12] et Beddevole [13] et si je m’interesse beaucoup pour le dern[ie]r par principe d’estime, je suis pourtant entierem[en]t à notre amy Mr Leger que j’estime le plus propre à s’en bien acquitter[ ;] nous avons cependant fort à craindre que le party de Mr Sarrasin qui est assez fort dans la compagnie ne l’emporte[ ;] ils ont déjà fait chacun une leçon de logiq[ue] et de physiq[ue,] chacun leur dispute de logiq[ue] et ils sont cette semaine à la 2 de de physique et quand la 3 éme sera faite on jugera et je ne manquerai pas de vous en apprendre le succez.

Il n’y a pas d’autres nouvelles dans notre academie si ce n’est q[ue] Mr Beddevole avoit commencé par l’approbation du magistrat d’y faire des leçons d’anatomie mais qui n’ont pas eu suite par le manque d’écoliers[,] les bruits qui ont menacé cette ville et qui Dieu mercy se dissipent de plus en plus, nous en ayant fort destitüés mais nous en verrons revenir beaucoup d’Allemagne d’Anglet[er]re et de vos quartiers d’ abord* qu’on aura la certitude que ces nuages seront écartéz. On s’est cependant mis en train de se fortifier et de se munir tout de bon et quoy que Mr le Resident fasse sçavoir de la part de son maître à nôtre magistrat que la Fr[an]ce ne nous a nullement en veüe et qu’elle veut entretenir inviolablem[en]t l’alliance qu’elle a avec les Cantons [14][,] on a resolu de ne se point desister des travaux commencez qu’on ne les aît mis en état. La resistance que l’on a trouvée dans les vallées a un peu rallenty ces Mrs les dragons [15] dont il y a eu un bon nombre de tüez mais il faut attendre qu’on en sçache plus precisém[en]t la quantité[.] La division qui se mit d’abord parmy ces povres evangeliques[,] dont les uns vouloient accepter les offres du prince et les autres non[,] est ce qui leur a fait un tres grand mal puis qu’autrem[en]t on n’auroit jamais pû penetrer dans le païs ny gagner aucun de leurs postes. Ils sont encore en quelq[ue] nombre dans des lieux inaccessibles d’où[,] si tant est que les vivres ne leur manquent pas absolûm[en]t[,] on espere qu’ils regagneront tout le reste aussi bien à cette 28 éme persecution qu’ils ont fait dans les precedentes dont quelques unes les avoient mis encore plus bas qu’on ne le suppose aujourd’huy[ ;] on se contente maintenant de les tenir / bloquez pour les faire perir et [...]r par famine et autres souffrances mais on ne desespere pas qu’ils ne se soûll[even]t encore, ils ont un secret de faire de la poudre qui garde sa force trois jours et il ne leur manque pas de quoy en faire toûjours de la nouvelle. Demain qui est le jour de poste de Turin nous en pourrons apprendre quelque particularité[.] On nous les avoit souvent donnez pour entierement perdus[ ;] cependant on a sceu de temps à autre le contraire.

Comme je n’ay pû voir de vos Nouvelles de la rep[ublique] des lettres que jusqu’au mois de mars de l’an passé, on m’a promis de m’envoyer dès demain la nouvelle année, quel regal, bon Dieu, pour un homme qui en est aussi affamé que moy ! Je ne meritois pas l’honneur que vous m’avez fait de parler de moy dans un des articles de janv[ie]r 1685 [16] et je voudrois bien que mes dissertations pussent soûtenir le grand jour[ ;] je les y produirois comme vous m’exhortez à le faire mais je suis trop convaincu de leur insuffisance à contenter le goût du siecle qui ne veut plus rien que d’extremement élaboré et vous sçavez que les travaux continüels de ma profession[,] de la predication et de la conduite de 8 enfans avec beaucoup d’autres embarras n’en donnent guere le loisir à un homme qui se sent bien éloigné de cette heureuse facilité qui vous fait étre l’admiration de tous ceux qui sçavent ce que c’est que d’écrire[.] Autrefois j’étois comme le seul depositaire de tous ces riches tresors dont vous faites part maintenant à tout le monde et l’on me couroit apres tous les ordinaires* pour me demander la communication de ce que j’avois receu de vous [17], mais il n’étoit pas juste que toutes ces belles choses ne fussent pas plus publiques et qu’elles ne se répandissent pas dans le monde par un plus vaste canal[ ;] mais je m’arréte car je sçais que vous me châtiez toutes les fois que je veux toucher cette corde et je vous demande de vos nouvelles personnelles et particulieres comme aussi que vous me fassiez la grace de m’en apprendre de nôtre cher Mr Bânage [18] et de Mr d’ Heuqueville [19].

J’espere qu’un fort honnete jeune homme de vôtre ville qui est le brave Mr Sismus fils de Mr le medecin [20] vous aura veû à son retour et vous aura fait entendre qu’un de mes plus grands plaisirs est de m’entretenir sur votre sujet je vous prie de le saluer de ma part, je vous prierois de l’aimer pour l’amour de moy mais il a assez en luy méme de quoy gagner votre affection. Son compatriote d’Amsterdam qu’il a laissé chez moy où il demeurera jusqu’en [octo]bre [21] le salüe aussi tendrement, et moy qui suis tout à vous vous embrasse de toute mon ame. M.

mardy 18 may 86 [22].

J’oubliois de vous remercier du soin [que vous avez] eu de retirer le billet de Mr votre frere qu’on vous aura remis avec ma [quittance] [23].

 

• A Monsieur/ Monsieur Vander-Horst sur le/ Leewen-haven/ A Rotterdam

Notes :

[1] « Mrs Peyler et Lister, chevaliers anglais et Mrs Cotton et Tirel, leurs gouverneurs » : nous n’avons pas pu identifier ces personnages.

[2] Il s’agit peut-être de Mathieu Le Conte, originaire d’Alençon, étudiant en philosophie à l’Académie de Genève le 15 mai 1685 : voir Stelling-Michaud, iv.294. Pierre de Magneville, originaire de Bayeux, s’inscrivit le 25 décembre 1684 à Genève, où il commença ses études en théologie le 13 mars 1685 ; il reçut un témoignage honorable le 19 mars 1686 et arriva le 26 mai 1686, à l’âge de vingt ans, à Leyde comme proposant : voir Stelling-Michaud, iv.393.

[3] Voir Lettre 517, où Minutoli faisait l’éloge de Jacob Spon ; la substance de la lettre allait paraître dans les NRL, juin 1686, art. II.

[4] Sur Henri Moze, voir Lettres 371, n.3, et 517, n.3. Nous n’avons su identifier ce M. Case qui résidait à La Haye.

[5] Sur Ferrante Pallavicino, voir Lettre 103, n.12.

[6] Il s’agit sans doute ici de Jean-Baptiste de Solizor (ou Solisor), dont Minutoli avait auparavant vanté les qualités : voir Lettre 399, p.299 et n.10.

[7] Sur ce projet de Jacob Spon, qui devait prendre la forme d’un « supplément » de Plutarque, voir Lettre 382, n.24.

[8] Bayle avait consacré le tout premier compte rendu de son périodique, NRL, mars 1684, art. I, à l’ouvrage d’ Antonius van Dale, De Oraculis ethnicorum, dissertationes duæ : quarum prior de ipsorum duratione ac defectu, posterior de eorumdem auctoribus (Amstelodami 1673, 8°) : voir Lettre 227, n.25.

[9] C’est Antoine Léger qui devait remporter le concours pour succéder à Jean-Robert Chouet à la chaire de philosophie à l’Université de Genève : voir Lettre 536, n.4.

[10] « parce que cette couleur ne convient pas au deuil », voir Ovide, Tristia, I. 6 : Non est conveniens ille color.

[11] Sur Jean Sarasin, voir Lettre 536, n.4.

[12] Sur Antoine Léger, voir Lettres 40, n.9, et 536, n.4.

[13] Sur Dominique Beddevole, voir Lettres 398, n.1, et 536, n.4.

[14] En 1679, Louis XIV imposa à la république de Genève, alliée du Corps helvétique, un résident permanent. Le premier titulaire de ce rôle d’ambassadeur de second rang et de collecteur de renseignements, Laurent de Chauvigny, fut révoqué dès 1680. C’est Roland Dupré qui lui succéda, qui fut en poste au moment de la Révocation et qui y demeura jusqu’en 1688, date à laquelle il fut remplacé par Charles François d’Iberville . Voir F. Barbey (éd.), Correspondance de Roland Dupré, second Résident de France à Genève : 1680-1688 (Mémoires et documents. Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, t. 29, Genève 1906) ; « Le rôle des résidents de France à Genève », in Genève au temps de la révocation de l’édit de Nantes, 1680-1715 (Genève-Paris 1985), p.76-122 ; F. Brandli, « Le résident de France à Genève (1679-1798) : institution et pratiques de la diplomatie », Dix-huitième siècle, 37 (2005) : Politiques et cultures des Lumières, p.49-68.

[15] L’édit de Fontainebleau s’appliqua naturellement aux possessions françaises cisalpines, Val Pragela et Val Cluson, d’où de nombreuses familles s’exilèrent en Savoie. En janvier 1686, le duc Victor Amédée II, cédant à son oncle Louis XIV, promulgua un édit bannissant les pasteurs, interdisant les cultes protestants de l’Église vaudoise du Piémont et imposant le baptême catholique. Commandées par le maréchal Nicolas de Catinat, les troupes de dragons français basées à Pignerol étaient prêtes à intervenir. Les vaudois, après avoir envisagé l’exil, optèrent pour la résistance armée. En trois jours, leurs défenses furent détruites et les vaudois capitulèrent le 3 mai 1686. Au moment où Minutoli écrit, les derniers résistants sont traqués et exécutés, tandis que les colonnes de prisonniers sont emmenées hors des vallées. Les rescapés devaient bénéficier de transactions menées par la Suisse pour leur permettre de s’y réfugier, et c’est des bords du Léman qu’ils entreprirent, en 1689, leur « glorieuse rentrée ». Minutoli est très attentif au déroulement de ces événements. Sur ce contexte et le rôle discuté que jouera par la suite le correspondant de Bayle dans la rédaction du récit de la « glorieuse rentrée », voir O. Fatio, « Genève et les vaudois entre 1686 et 1689 », et E. Campi, « Vincenzo Minutoli e l’Histoire du retour », dans A. de Lange (éd.), Dall’Europa alle valli valdesi (Turin 1990), p.97-113 et 363-378.

[16] Dans son compte rendu, NRL, janvier 1685, art. IV, de l’ouvrage de Jacob Spon, Histoire de la ville et de l’Etat de Genève (Utrecht 1685, 12°), Bayle ajoute à la fin : « Il [Spon] n’oublie pas l’inscription d’une statuë du Dieu Sylvain qui fut trouvée l’an 1678 et sur laquelle Monsieur le Professeur Minutoli fit aussitôt une savante dissertation, qu’il prononça le jour que l’on distribuë les prix. Il obligeroit fort tous les curieux, s’il la faisoit imprimer, comme ses amis l’y exhortent. » Dans les NRL, mai 1686, cat. v, in fine, Bayle annonçait l’éloge de Jacob Spon par Minutoli, et il devait le publier, tiré de la Lettre 517, au mois de juin 1686, art. II.

[17] Minutoli se souvient des temps où un petit cercle littéraire s’était formé autour de Bayle et Basnage à Genève et où Bayle lui envoyait ses premières œuvres et ses premières essais de critique littéraire : voir les lettres de Bayle à Minutoli entre le mois de juin 1672 (Lettre 14) et novembre 1674 (Lettre 65) ; cette correspondance intense se poursuivit jusqu’en août 1677 (Lettre 141).

[18] Jacques Basnage était établi à Rotterdam depuis octobre 1685 : voir Lettre 537, n.10.

[19] Sur Guillaume de La Basoge, baron de Heuqueville, ancien étudiant à Genève, voir Lettre 289, n.11.

[20] « M. Sismus, fils de M. le médecin » : il existait une famille rotterdamoise du nom de Sismus, sur laquelle on a très peu d’informations : un certain Dirck Sismus eut un fils Jacobus (1640- ?), qui devint médecin, se maria deux fois et, de son second mariage avec Cornelia Velsenaer en 1671, eut deux fils, Egbert et Gerard. Un autre Dirck Sismus (?-1738) fut schepen de Rotterdam en 1709 et 1710. Voir E.A. Engelbrecht, De vroedschap van Rotterdam, 1572-1795 (Rotterdam 1973), p.177.

[21] Nous n’avons su identifier cet ami amstelodamois de Sismus qui séjourne à Genève.

[22] Minutoli date sa lettre en style julien, car, en grégorien, le 18 mai 1686 tombait un samedi : nous datons donc la lettre du 28 mai 1686.

[23] Sur cette dette de Joseph Bayle et sur les difficultés que Pierre et Jacob éprouvaient pour la rembourser, voir Lettre 289, p.177. La quittance de Minutoli est perdue.

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