Lettre 570 : Jacques Sylvius à Pierre Bayle

[Dublin, mai-juin 1686]

Extrait d’une lettre de M. Sylvius, médecin et membre de l’Académie de Dublin [1], écrite à l’auteur de ces Nouvelles, touchant une fille qui a plusieurs cornes en divers endroits du corps.

[Cornes de belier venues à une fille par tout le corps.] Il vous souvient sans doute, Monsieur, que le Journal des sçavans de M. Denis du 1 août / 1672 [2] rapporte l’excroissance ou la corne qui étoit venuë sous la jointure de la jambe d’un homme, pour y avoir négligé une playe pendant trois ans, et qu’à cette occasion il rapporte, après Schenkius [3], qu’à Palerme une fille poussa des cornes semblables à celles d’un veau. L’affaire dont il est ici question est de la même nature, mais elle va bien plus loin ; en voici l’histoire.

Une fille née de parens assez pauvres à Waterford en Irlande poussa des cornes peu après sa naissance, semblables à celles des beliers, non pas à la tête, mais aux jointures des bras, des pieds, des mains, et des doigts, et dans les parties les plus charnuës, comme les fesses ; et ce qui est le plus considérable, on les vit sortir en grande quantité de ses tetons, lors qu’elle eut 9. ans, qui est le temps où notre Société l’a vûë. Le corps de cet enfant est aride et consumé, trop sec et trop chaud ; la couleur des cornes est cendrée, mêlée de jaune, la substance ferme, sans puanteur : on les a voulu rogner ou arracher au commencement, mais elles sont revenuës ausi-tôt beaucoup plus grosses qu’auparavant. Cette histoire n’a point de rapport avec celle du gentilhomme italien dont le même Journal fait mention [4], qui fut incommodé d’une excroissance d’ongles aux mains, et aux pieds, comme des griphes, car ce sont de véritables cornes de belier par tous les endroits qu’on marque dans la figure.

[Hypothese de physique sur ce sujet.] On est fort en peine de sçavoir la nature de la matiere qui produit, et qui entretient ces cornes et ces excroissances : les uns veulent que ce soit le suc nerveux ; les autres, la serosité du sang ; mais malgré l’expérience que le Journal des sçavans rapporte pour la derniere, je prendrai la liberté de vous faire voir d’autres pensées là-dessus, lesquelles pour mieux établir, je prendrai la chose d’un peu loin.

Je m’imagine donc que les particules de l’œuf de la femme reçoivent de la semence virile une certaine disposition à se fermenter, et par conséquent à se disposer d’une maniere qu’à la fin le modele d’un corps humain en soit le résultat ; et parce qu’il y a dans la composition entiere de la semence de l’homme, et de l’œuf de la femme, une indéfinie diversité de particules, il s’en peut produire une indéfinie diversité de choses à proportion.

Je m’imagine aussi que dès que le mélange des deux principes commence à se fermenter, les particules de même grandeur et figure tâchent de donner dans les pores qui leur conviennent le plus, et qu’ainsi elles se tracent des chemins, mais que la plus grande portion, tant par son propre mouvement que par l’effort des parties qui la poussent par derriere, se fait un canal entier qui est la grande artere.

Mais parce que cette grande portion contenuë dans l’artere est composée de parties fort differentes en grandeur et en figure, et qui cherchent naturellement des voyes qui leur soient proportionnées en cela, elles s’écartent et se séparent les unes des autres, et forment par ce moyen diverses branches proportionnées à leur figure et à leur grosseur, d’où naît non seulement la diversité des branches, mais aussi celle des humeurs qui y passent. Par la même raison il se fait d’autres petites branches à droit[e] et à gauche des premieres, jusques à l’infini pour ainsi dire, de sorte que nous pouvons concevoir facilement que toute la machine de l’homme n’est qu’un tissu de vaisseaux, ou de tuyaux, qui selon la diversité presque infinie de leur divisions et de leur entrelassemens, forment ou les os, la chair, le foye, ou les reins, la ratte, etc. Et comme le / mélange des deux principes (sçavoir l’œuf feminin et la semence virile) qui se fermente, contient une infinie diversité de particules, il faut nécessairement que les unes ayent plus de disposition que les autres à se mouvoir d’un certain sens : et ainsi il doit se faire mille sortes de séparations dans les differens tuyaux dont je viens de faire mention, et cela d’autant plus que les liqueurs qui se meuvent dans ces tuyaux sont d’abord dans les branches fort larges, qui s’étrecissent peu à peu jusques à devenir des rameaux capillaires et insensibles. Voilà comment se peut faire la secretion générale des humeurs dans le corps de l’homme, et pourquoi le suc dont la chair se nourrit est different de celui qui nourrit les os, c’est que chaque petit tube par où passe la nourriture de chaque partie, a une contexture et une figure particuliere.

[Application de cette hypothese à l’accident en question.] Pour appliquer cette doctrine à la matiere présente, je dis que les deux principes dont j’ai parlé contiennent beaucoup de parties visqueuses et glutineuses, aussi bien que le sang, et cela afin d’entretenir la fermentation, et d’empêcher que les plus subtiles ne s’envolent trop tôt. Il faut donc que ces parties glutineuses se fassent des chemins et des tuyaux, qui leur soient proportionnez en figure et en grandeur. Si donc il arrive que l’assemblage des deux matieres qui doivent former le fœtus, ait plus de parties visqueuses qu’il n’en devroit avoir naturellement, elles ne manqueront pas de se former plusieurs pores et vaisseaux à proportion, ensuite de quoi le corps venant à se nourrir, les particules visqueuses du chyle se rendront dans ces vaisseaux, et nourriront continuellement les parties qui se sont formées d’une pareille matiere.

Je dirai en passant, qu’il me semble que les ongles se produisent d’une matiere visqueuse jointe à des particules volatiles, laquelle s’étant fait un passage est poussée jusqu’aux extremitez du corps par son propre mouvement, et par l’effort des particules qui la pressent par derriere. Etant aux extrêmitez, et poussée par derriere, elle se fait enfin des ouvertures par où passent les particules volatiles, trainant avec soi les visqueuses ; celle-ci à cause de l’air qui leur donne quelque consistance s’arrêtent là, et pendant que les volatiles se dissipent, y forment les ongles.

Je m’imagine présentement qu’à la conception de cette fille, il s’est trouvé dans les matieres dont son corps a été formé plus de ces parties visqueuses, et beaucoup moins d’aqueuses pour les dilayer, qu’il n’en faloit. Or la ramification tant pour la conformation des vaisseaux, que pour la secretion des humeurs, s’étant faite proportionnément à cela, le chyle qui s’est fait ensuite a été plus visqueux à cause de la constitution des vaisseaux, glandules et pores faits par des parties d’une semblable figure. Mais comme il y a aussi dans ce même chyle beaucoup de parties volatiles et spiritueuses, il n’y a point de doute qu’elles ne se soient conglobées avec les autres ; car ces deux sortes de parties ayant des rameaux flexibles, et les spiritueuses pouvant pénetrer d’abord les pores des visqueuses, il faut qu’en se fermentant ensemble elles s’unissent exactement. Les molecules qu’elles ont formées ont pû s’avancer d’abord vers les doigts des pieds et des mains, parce que la matiere qui devoit faire les ongles leur avoit déja frayé le passage ; et s’étant jointes avec elle, elles ont formé des cornes au lieu d’ongles, tant à cause de leur quantité qu’à cause de leur figure et mouvement, qui ont dilaté les pores jusques à la proportion convenable. Après cela par tout où elles ont trouvé des pores approchans, elles y ont fait une même production, / et ces pores n’ont pû leur manquer, parce qu’y ayant eu dès le commencement, selon ma supposition, beaucoup de parties visqueuses, les chemins propres ont été tracez, et les tubes convenables appropriez.

Voilà, Monsieur, à peu près mon opinion touchant cette affaire-ci. Si je n’ai pas frappé au but, au moins donnerai-je occasion à ceux qui voyent plus clair là-dedans que moi, de nous la développer plus distinctement.

Notes :

[1] Jacques Sylvius (c.1648-1689), inscrit à l’Université de Leyde en 1667, agréé docteur en médecine de Trinity College, Dublin, le 15 juillet 1684, fut auteur du Novissima idea de febribus et earundem dogmatica (Dublin 1686, 12°).

[2] Sur Jean-Baptiste Denis (vers 1640-1704), un familier de l’académie de Habert de Montmort, correspondant de Samuel Sorbière et de Henry Oldenburg, qui se fit connaître à Paris par ses expériences touchant la transfusion sanguine, voir Lettre 18, n.26. Son Recueil des mémoires et conférences fut lancé en février 1672, profitant de la langueur du JS sous la direction de l’abbé Galloys. Mais ce dernier sut réagir et faire interdire son concurrent. Les « Conférences sur les sciences présentées à Monseigneur le Dauphin » furent insérées dans l’édition du JS de 1672 imprimée à Amsterdam chez Pierre Le Grand en 1683 in-12° : la « Seconde conférence » du 1 er août 1672 comporte, en effet, une « Description envoyée par le cardinal de Medicis au Père Libelli, maistre du Sacré Palais à Rome, touchant une corne prodigieuse, qui est venue sous la jambe d’un homme » ; cet article reprenait le sujet d’un article du JS du 18 février 1686. Sur Jean-Baptiste Denis et ses conférences, voir Dictionnaire des journalistes, s.v., art. de J.-P. Vittu, et Dictionnaire des journaux, n° 1177.

[3] Joannes Schenckius ou Johann Schenck von Grafenberg (1530-1598) publia un traité médical qui le rendit célèbre : Observationum Medicarum rararum novarum, admirabilium et monstrosarum (Friburgi Brisgoiæ 1584-1597, 8°, 7 vol.), ouvrage qui connut une autre édition avec planches (Francofurti 1600-1609, folio, 7 vol.) : l’ouvrage est cité comme une autorité dans la « conférence » de Jean-Baptiste Denis.

[4] Allusion à une autre anecdote ajoutée à la fin de la « Description » dans la « Seconde conférence » de Jean-Baptiste Denis.

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