Lettre 578 : S.V.A. à Pierre Bayle

[La Haye le 19 juin 1686]

Monsieur

Vos Nouvelles de la republicque des lettres sont reçeues comme elles meritent de l’admiration de tous les sçavants. Vous nous y donnez la cognoissance des bons livres bien mieux que n’a fait un autre par un traité [1] et vous nous en fournissez des extraits fort pertinents. Sur tout me semble votre critique nette solide spirituelle et ravissante de sorte qu’ils ont mal servi la Republicque des Lettres qui vous en ont voulu detourner.

Mais je n’aÿ pû remarquer que vous traitez souvent des livres flamens [2] je ne m’en souviens que d’une seule fois et pour les livres de medicine [3] il y en a mais non pas en grand nombre ; c’est ce qui m’a fait si hardi de vous envoÿer ce petit present c’est un recueuil des cas tres-rares en medicine et d’un homme fort-experimenté. L’ auteur est deja connu au monde sçavant par la premiere centaine de ses observations qu’il publia il y a environ quattre ans [4] dont ont [ sic] a fait mention avec honneur en Allemagne comme dans les Acta eruditorum publicata lipsia du mois de mars 1686 pag[e] 159 et dans les Miscellanea academiæ naturæ curiosorum decuria II anno quarto anni 1685 pag[e] 120 [5]. Il merite beaucoup des medicins et des philosophes en fournissant des cas extraordinaires qui donnent à raisonner et qui excitent à une plus exacte recherche des effets de la nature. L’auteur tient par tout cet ordre qu’il propose premierement le fait et apres qu’il l’accompagne de quelques remarques ausquelles il fait ordinairement entrer deux choses : l’authorité des autres ecrivains et ses sentiments soutenus per [ sic] des raisonnemens. Pour faire voir tout ce qu’il ÿ a de rare dans cet ouvrage il faudroit copier les deux volumes c’est qui n’est pas de notre dessein ni la matiere d’une lettre. Pour une petite étincelle il est à remarquer que dans la premiere Centaine obs[ervation] 2 il nous donne l’histoire d’un enfant qui nâquit sans cerveau et ne laissa pas de mouvoir ses membres par vingt-quattre heures. /

Dans l’obs[ervation] 34 il parle de la boue d’un aposthume causé par une pleuresie qui se vuidoit par le ventre et obs[ervation] 35 de la boue d’une plaie qu’un soldat avoit reçue d’un[e] epée par la poittrine au poumon qui se vuidoit par l’urine. Dans l’obs[ervation] 72 il parle au long d’une femme qui accoucha d’une petite chienne bien formée demeurant neanmoins grosse dont il donne la raison en latin il ajoute plusieurs exemples tres-rares des semblables accouchemens et obs[ervation] 73 il fait mention d’une mola dont une vierge accoucha à vin[g]t quattre ans icÿ à La Haÿe au mois d’août de l’an 1681 et obs[ervation] 77 d’une petite fille d’un an qui souffroit ses fleurs de mois en mois comme les mariables.

Dans la 2 e Centaine dont la moitié ne vient que de sortir de dessous la presse obs[ervatio] id[em] il nous decouvre comment une femme qui avoit avalé une boule de plomb pour se soulager du mal qu’on appelle miserere mei l’a pû rendre par l’urine. Mais il est fort remarquable ce qu’il nous donne dans l’obs[ervation] 32 d’un enfant qui est venu au monde sans nombril où il explicque fort au long comment un fetus se nourrit comment il tire et reçoit son haleine par la bouche dans le ventre de sa mere : il avance là un fait fort considerable pour prouver son sentement qu’il a observé luÿ-méme et qui n’est pas encor remarqué comme il croit par aucun auteur ; sçavoir que les veaux avant que de sortir du ventre de leur mere ont dans leur bouche un corps glanduleux que nos paÿsans appellent une ratelle mais qu’il vaudroit mieux nommer un[e] esponge ; par ce qu’il est espongieux et que l’auteur a fait arracher de la bouche d’un veau avantque la tete fût sortie et dont il nous donne icÿ le dessein : il nous montre l’effet de cette esponge et quoÿ qu’on n’a point encor observé que les enfants en ont autant il dit qu’au lieu de cela ils ont tousjours la langue entre les gencives et entre les levres laquelle étant prolongée et retirée tour à tour comme on fait en sucçant laisse entrer en la bouche la liqueur qui environne le fetus goute à goute pour le nourrir. L’explication de ce corps glanduleux avec ses vases tant arteres que veines sert admirablement à prouver le nourrissement du fruit par la bouche ce qui est une nouvauté de douse ou treise ans mais nous avons / lieu d’esperer que cette observation l’éclai[r]cissera beaucoup et que les scavans la prendront à cœur. L’observ[ation] 45 contient aussi un fait fort remarquable mais ce que l’auteur raconte dans ses remarques sur l’obs[ervation] 40 d’une fille qui sortant du ventre de sa mere étoit grosse d’un[e] autre fille et en accoucha le huictieme jour de sa naissance est tout à fait surprenant et presque incroÿable ; il finit cette premiere partie de la 2 e Centaine par un curieux recueuil du basilisq[ue].

Je ne doute Monsieur que vous n’obligiez infiniment les gens de votre Republicque si vous plait de donner un petit gout de ce qu’il y a de rare dans les observations et remarques de cet auteur. Au reste comme je ne suis ni medicin ni Francoÿs je me trouve obligé de vous demander pardon de la temerité de vous entretenir si longtemps d’une matiere et en une langue qui me sont étrangeres toutes deux. Mais la gloire de notre pais me fait agir : si nous sommes la patrie des Beotiens nos hommes ne laissent pas de faire effort pour devenir grands et pour donner des beaux exemples et je ne voÿ pas que notre auteur dans cet ouvrage aÿt moins reussi qu’on fait en Allemagne France et Angleterre.

Si la main d’un inconnu vous surprend Monsieur soÿez assuré qu’on vous admire plus que vous sçavez et si tous vos amis venoient vous faire leurs complimens de bouche ou par escrit vous seriez tousjours accablé des visites et des lettres et votre temps seroit inutilement perdu : afin donc que je ne fasse ce tort à la Republÿque de Lettres je finis en vous priant de vouloir croire que je suis Monsieur votre tres h[umble] et tres affectioné serviteur et admirateur l’inconnu S. V. A.

à La Haÿe ce 19 juin 1686 •

Notes :

[1] Allusion à un ouvrage annuel sur la République des Lettres : il s’agit peut-être de la publication citée par l’auteur un peu plus loin dans la présente lettre : Miscellanea curiosa sive ephemeridum medico-physicarum germanicarum Academiae imperialis Leopoldinae naturae curiosorum decuriae I[-III] : voir ci-dessous n.5.

[2] L’auteur de cette lettre un Hollandais habitant La Haye aux initiales S.V.A. nous reste inconnu.

[3] Bayle avait consacré plusieurs articles des NRL à des auteurs flamands : T. J. Van Almeloveen Inventa nov-antiqua id est brevis enarratio ortus et progresss artis medicae ( Traité de l’origine et du progrès de la médecine) : juin 1684 art. II ; J. Broen Exercitatio physico-medica de duplici bile veterum ( Traité de médecine) : février 1685 art. IV ; Th. Craanen Œconomia anmialis ad circulationem sanguinis … Item generatio hominis ex legibus mechanicis ( Traité de l’œconomie animale et de la génération de l’homme) : juin 1685 art. V ; A. Nuck De ductu salivali novo de saliva ( Traité de la salive) : septembre 1685 cat. v et novembre 1685 art. V ; R. Vieussens Neurographia universalis ( Description anatomique de tous les nerfs de l’homme) : novembre 1685 art. III ; Th. Craanen Lumen rationale medicum ( Pratique de médecine réformée) : février 1686 cat. vi. Il avait également publié deux lettres « flamandes » : « Excerptum ex epistola ab Antonio Leeuwenhoeck » (« Lettre sur la génération de l’homme ») : septembre 1684 art. I : « Excerptum ex epistola ab Antonio Leeuwenhoeck » (« 2 e Lettre sur la génération de l’homme ») : octobre 1684 art. VI.

[4] Voir Cornelius Stalpart van der Wiel (1620- ?) célèbre médecin et chirurgien de La Haye auteur des Observationes rariores medicae anatomicae et chirurgicae. Accedit de unicornu dissertatio (Leiden 1687 8°) déjà paru en hollandais (La Haye 1682-1686 8°) ; traduction française par Planque (Paris 1758 12° 2 vol.). L’auteur de la lettre donne à penser qu’il existe deux ouvrages distincts de Stalpart van der Wiel mais il s’agit des deux volumes de la version hollandaise dont la traduction latine devait paraître l’année suivante.

[5] Les Acta eruditorum publiés à Leipzig dirigés par Otto Mencke. Il s’agit ensuite d’un périodique savant allemand portant le titre Miscellanea curiosa sive ephemeridum medico-physicarum germanicarum Academiae imperialis Leopoldinae naturae curiosorum decuriae I[-III] continens celeberrimorum virorum tum medicorum tum aliorum eruditorum in Germania & extra eam Observationes medico-physico-chymico-mathematicas dont la publication fut complexe : Decuriæ I 1670-1679 : Francofurti et Lipsiæ H. J. Frestchii 1684-88 4° (T. IV : Vratislaviæ et Brege. J. C. Jacobi. 1680 4° 10 années en 4 vol.) ; Decuriæ II 1682-1691 : Norimbergæ W. M. Endteri 1683-1692 4° 10 années en 8 vol. ; Decuriæ III 1694 à 1703 : Lipsiæ et Francofurti G. P. Andreani s. d. à 1706 4° 10 années en 5 vol.). Bayle avait mentionné les Miscellanea curiosa ( Mélanges curieux ou le journal de médecine et de chymie de l’Académie des curieux de la nature en Allemagne) dans les NRL octobre 1685 art. IV.

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