Lettre 580 : Pierre Bayle à Jacques Lenfant

A Roterdam le 21 de juin 1686

J’ai compris Monsieur par ce que m’a dit M. Leers qui n’est de retour de son voiage que depuis 4 ou 5 jours [1] que ma derniere lettre ne vous a pas eté rendüe [2] car si cela eust eté vous ne vous fussiez pas plaint de ma negligence. Je me souviens comme de ce que j’ai fait aujourd’hui que peu de jours apres que j’eu reçu votre derniere (c’etoit avant que nos marchands deussent partir pour Francfort) je vous fis reponse et je fus si ardent à cela que je ne voulus pas differer jusques au depart de M. Leers. Si depuis ce tems là je ne suis pas retourné à la charge ce n’est pas je vous asseure faute de me bien souvenir de vous et avec toute l’estime et l’amitié possible comme vous le pourroient temoigner tous ceux qui m’ont veu apres vous avoir entretenu à Heidelberg et nommement M. Jacquelot. Qu’est ce donc c’est 1° que j’attendois de vos lettres 2° accablement et surcharge d’occupations. Je ne sai pas comment ma derniere reponse [se] soit perdue mais n’en parlons plus cela ne serviroit qu’à me chagriner en me renouvellant l’image des reflexions que vous avez du faire sur ma paresse : parlons donc d’autre chose.

M. Jaquelot s’est fait admirer ici : j’ai été charmé de son esprit : il est passé depuis peu en Angleterre [3] à ce qu’on m’a dit : c’est sans doute sur la nouvelle de l’etablissement d’une nouvelle Eglise dont M. Allix sera le 1 er ministre [4]. M. Allix est là dans une tres grande estime : je souhaitte qu’il se serve du bienheureux loisir qu’il y a ( Deus nobis haec otia fecit [5]) pour ecrire de beaux livres comme il peut. Le docteur Boileau l’a attaqué tout nouvellement à l’occasion de Ratramne qu’il soutient n’avoir eu que des sentimens conformes à l’Eglise romaine [6].

Nous avons depuis peu 2 Cours de théologie : l’un selon les arminiens par M. Limborch leur professeur à Amsterdam [7] : l’autre selon les reformez qui est un ouvrage posthume de M. Heidanus [8] autrefois professeur à Leyde : il etoit cartesien et coccéien. Je n’ai pas encore vu comment il manie les matieres de la liberté mais par le titre des chapitres il traite de pur pelagianisme le molinisme et l’arminianisme. Je pense bien que les jesuites crieront à la calomnie ne pouvant pas avec honneur souffrir qu’on les taxe d’une doctrine que l’Eglise qu’ils croient infaillible a fulminée mais je ne pense pas que les arminiens se fassent une affaire de cette accusation : comme ils n’ont pas meilleur opinion des anciens conciles que des modernes ils ne feront pas difficulté d’avoüer que Pelage aiant eté ignoramment condamné c’est une marque de saine doctrine que d’embrasser la sienne.

Le Pere Mallebranche a le chagrin que ses livres ne peuvent plus entrer en France [9] et qu’à cause de cela personne ne les veut imprimer en ce pays. L’inquisition est devenüe effroiable en France contre les bons livres.

J’apprens que M. Fabrice est fort occupé dans les affaires politiques depuis le changement de maitre [10] : à propos de cela faites moi la grace de m’instruire d’une chose dont nos Gazetttes nous ont fort parlé. Est-il vrai qu’un jesuite ait eté blessé faisant l’esprit dans la chambre de M. l’ Electeur palatin et lui annonçant comme de la part de Dieu de chasser tous les heretiques [11] ? Je voi ici quantité d’habiles gens qui n’en doutent pas : quelques autres en doutent et les uns et les autres seront fort aises d’etre asseurez de ce qui en est. Ainsi Monsieur je vous supplie tres humblement de m’aprendre ce qu’il y a de certain dans cette affaire.

Je vous prie aussi d’avoir la bonté de faire mettre à la poste l’incluse pour Berne. Mes baisemains s’il vous plait à M. et Mad e de Chadirac s’ils sont encore à Heidelberg sans oublier M. Darassus.

Nous sommes ici dans un grand calme mais les mauvaises nouvelles tantot vraies tantot fondées sur des conjectures / nous persecutent horriblement ainsi il n’y a nul lieu au monde où on puisse vivre content car si le present vaut quelque chose vous trouvez des gens d’esprit qui vous prouvent que tout ira mal à l’avenir. Je vous souhaitte toute sorte de biens et d’avantages et suis de tout mon coeur Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur. Bayle

Notes :

[1] Reinier Leers revenait d’un voyage à Paris où il avait rencontré Richard Simon : voir O.S. Lankhorst Reinier Leers (1654-1714). Uitgever en boekverkoper te Rotterdam (Amsterdam-Maarssen 1983) p.100.

[2] Cette lettre est perdue certainement car la dernière lettre que nous avons de Bayle à Jacques Lenfant date du 6 juillet 1685 (Lettre 436). Depuis cette date est intervenue la querelle feutrée entre Bayle et Le Clerc à propos du compte rendu par Bayle de la réponse de Le Clerc à Richard Simon sous le titre : Défense des « Sentiments de quelques théologiens de Hollande » contre la réponse du prieur de Belleville (Amsterdam 1686 8°) ; cette querelle fut commentée amèrement dans la correspondance entre Le Clerc et Jacques Lenfant : voir les échanges entre Bayle et Le Clerc Lettres 443 445 447.

[3] Jaquelot qui avait quitté la France à la Révocation était parti de Heidelberg pour La Haye au début de 1686. Son voyage en Angleterre n’est attesté que par la présente lettre de Bayle à Lenfant (voir Chaufepié s.v.). S’il s’y rendit il n’y resta guère et revint à La Haye où il fut nommé pasteur des Nobles.

[4] Pierre Allix avait dû comme pasteur de Charenton quitter Paris dans les vingt-quatre heures qui suivirent la Révocation de l’édit de Nantes et le royaume de France dans les quinze jours. Il partit pour l’Angleterre et obtint de Jacques II une patente pour établir à Londres une Eglise française celle de Threadneedle Street où les offices furent conduit en anglais : voir Lettre 481 n.8 et Chaufepié s.v.

[5] « [C’est un] dieu [qui] nous a fait ces loisirs » voir Virgile Bucoliques I1.6.

[6] Ratramne de Corbie (800 ?-868 ?) fut moine à Corbie élève de Paschase Radbert ; engagé dans les luttes théologiques de son temps en particulier sur la prédestination et l’eucharistie il tenait que le corps du Christ monté à la droite du Père est identique au corps matériel du Jésus historique. Ratramne insiste sur le fait que le sacrifice du Christ ne peut être renouvelé. Ceci le conduit à un dualisme où le corps du Christ se distingue nettement du Christ : voir son Traité du corps et du sang du Seigneur composé en latin il y a plus de huit cens ans par Ratramne ou Bertram... traduit en françois avec des remarques (Paris 1686 12°) traduit par Jacques Boileau (1635-1716) et J.-P. Bouhot Ratramne de Corbie : histoire littéraire et controverses doctrinales (Paris 1976). Pierre Allix avait publié un ouvrage intitulé : Ratramne autrement Bertrand prêtre « Du corps et du sang du Seigneur » en latin et en françois (Quevilly 1672 4°) ; il fut attaqué par Jacques Boileau chanoine de la Sainte-Chapelle doyen de la Faculté de Sens un proche de Port-Royal : Disquisitio theologica de sanguine corporis Christi post resurrectionem authore theologo Parisiensi (Parisiis 1681 8°) dont la traduction venait en effet de paraître : Traité du corps et du sang du Seigneur composé en latin il y a plus de huit cens ans par Ratramne ou Bertram prestre religieux de l’abbaye de Corbie traduit en françois (Paris 1686 12°). Sur Jacques Boileau voir Dictionnaire de Port-Royal s.v.

[7] Philippe van Limborch (1633-1712) célèbre professeur au séminaire arminien d’Amsterdam ami de Jean Le Clerc de John Locke et de Benjamin Furly. Voir P.J. Barnouw Philippus van Limborch (The Hague 1963) et l’article que lui consacre W. van Bunge dans le DEDP p.615-617.

[8] Abraham Heidanus (1597-1678) célèbre ministre calviniste et professeur de théologie à l’Université de Leyde. Il défendait le cartésianisme et fut exclu de sa chaire pour cette raison en 1676. Voir J.A. Cramer Abraham Heidanus en zijn cartesianisme (Leiden 1889) et l’article que lui consacre Han van Ruler dans le DEDP p.397-402. Bayle consacre une courte notice au Corpus theologiæ christianæ (Leyde 1686 2 vol. 4°) d’ Abraham Heidanus : NRL juin 1686 cat. viii.

[9] Ce bruit était infondé comme le dira Bayle dans sa réponse à Lenfant le 9 juillet 1686 : « Quant au Père Malebranche il n’est point à proprement parler tombé en disgrace. Tout ce qu’il y a c’est qu’on croit communément que les objections de M. Arnauld sont plus fortes que les réponses du Père et que celui-ci ne trouve plus d’imprimeur. » Depuis la Recherche de la vérité tous les ouvrages de Malebranche avaient été imprimés hors de France ; tous les écrits de la polémique avec Antoine Arnauld avaient été imprimés à Rotterdam.

[10] Sur la mort le 26 mai 1685 de Charles II de Wittelsbach Electeur du Palatinat et sur la succession recueillie par Philippe-Guillaume de Bavière duc de Neubourg catholique voir Lettre 430 n.1 et 2.

[11] Cette nouvelle surprenante fit sans doute l’objet d’un article dans la Gazette d’Amsterdam mais l’état incomplet des exemplaires connus de ce périodique pour cette époque est un obstacle à la recherche precise de la source.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 122531

Institut Cl. Logeon