Lettre 584 : Isaac de Beausobre à Pierre Bayle

A Desseau le 27 e juin 1686

[Je] ne scay Monsieur comment on m’aura aquitté avec vous au sujet de vos livres [et si] l’on aura bien suivi tous les ordres que je donnay pour cela avant que de partir [d’]Amsterdam [1]. Mr Desbordes [2] ne m’en a rien mandé* dans l’avis que j’ay receu du depart des autres livres que j’ay pris de luy et Mr de Superville [3] que j’avois prié de s’en informer ne m’a point encore fait de reponse. Mais Monsieur ce n’est pas sur cet article que je devrois etre le plus en pene ; on fait bien d’autres dettes avec vous pour peu qu’on ayt l’honneur de vous connaitre ; et sans conter ce que je vous dois avec tout le public qui reconnaist le mieux qu’il peut les bons livres que vous luy donnés je me trouve chargé de bien des obligations particulieres qui venant d’un homme de • grand merite m’embarasseroient fort s’il etoit aussi rigoureux creancier. Car enfin Monsieur je conte un peu sur vôtre bienveüillance et je me serois difficilement consolé de quitter Roterdam si je n’eusse crû qu’elle me suivroit au fonds de l’Allemagne et plus loin meme si la providence m’y vouloit envoyer. Je ne m’imagine pas pour cela que vôtre amitié soit d’aussi grande etendüe que vôtre reputation qui vole tous les jours en de nouvelles provinces portée par vos ouvrages. Ils penetrent partout où la langue franceoise est connüe. J’ose meme assurer que l’amour de les lire contribüe fort à l’etendre et qu’elle vous devra quelque jour une partie des conquêtes q[u’e]lle fait sur les langues etrangeres.

Cette connaissance de notre langue me rend le sejour de Desseau bien plus agreable qu’il n’eut eté Monseig[neu]r est un prince d’un fort grand commerce [4] qu’il e[ntret]ien[t] avec la derniere regularité. Il a des correspondances jusques parmi les Turcs et les Tartares et dans tous les Etats chretiens et comme la pluspart de ses nouvelles s’ecrivent en franceois et qu’il a la bonté de me les faire communiquer nous apprenons ce qui se passe de plus important dans notre monde ; nous avons meme la satisfaction de sçavoir ce qui se peut dire de ces relations long tems avant qu’on le publie outre quantité de particularités assés secrettes ou du moins qui ne sont pas sçües fort generalement ; vous qui etes au pays des profeties [5] ne scavés point peutetre celle qu’on a ecrit[e] à Mr le prince sur la maladie du Roy. Son correspondant luy mande qu’il a oüi dire à Paris à un homme de probité que le Roy commenceroit à se trouver mal le 1 er d’octob[re] ou de novemb[re] 85 et qu’il mourroit à pareil jour en 86. Celle de Mr van Buningue qu’on ecrivit en meme tems de La Haye vous est sans doute connüe [6] on mandoit que ses amis etoient surpris au dernier point de son mariage puis qu’outre la repugnance qu’il avoit toujours [temoignée] pour cette condition il leur avoit dit plus[ieurs] fois que son horoscope portoit qu’il [epouseroit] une putain et qu’il auroit le col coupé que pour le 1 er il feroit mentir le destin en ne [se] mariant jamais mais que pour l’autre il ne pouvoit l’empescher.

Je ne scay si vous p[ensés] / vous taire dans vos Nouvelles au sujet de la these des minimes de Marseille [7]. Ils n’attendront pas la mort du heros pour faire son apotheose [8] ; le Pere Rapin luy avoit deja donné de l’ineffable et de l’incomprehensible dans le petit traité dont vous m’avez fait un present [9] ; il en e[st de] ces loüanges outrées comme du fa[…]n sublime qui degenere dans le püerile et le ridicule ; dit Aristote des loüanges des dieux quand on les attribüe aux hommes [10] ; voyés Monsieur comme on fait ces remarques selon le tems. J’aurois porté cent fois les yeux sur ce mot sans y prendre garde mais venant de lire l’incription profane des theses je fus frapé de cet endroit que je trouvay au 12. chap[itre] du 1 er livre de la morale examinant ce que ce philosofe avoit dit du souverain bien.

Au reste Monsieur je n’ay pas dessein de vous fatiguer par des lettres trop frequentes et fort inutiles ; quoy que j’aye la commodité* de les envoyer jusques à La Haye sans qu’elles coutent à mes amis c’est les acheter trop cher que de prendre la pene de les lire et quelque fois peutetre celle d’y repondre. C’est pourquoy Monsieur je vous prie de me croire sur le temoignage de cette lettre comme sur celuy de mille autres plein d’estime et de consideration pour vous mais de la plus forte et de la plus parfaitte. Et pour finir à l’ordinaire c’est Monsieur que je suis tres passione[ment] votre tres humble et tres obeissant serviteur.

  De Beausobre ;

Mes complimens s’il vous plaist à Mrs Ferrand [11] et Maurice [12]. Je ne scay com[men]t je vous ay mandé la profetie de Mr van Buningue[.] J’ecrivois un peu sans y songer ; il est plaisant de vous dire des choses • de chés vous ; mettés cela au rang des fautes ou dans l’ errata car il seroit trop vilain de rayer cinq ou six lignes.

 

A Monsieur/ Monsieur Baile professeur/ en philosofie et en histoire/ à Rotterdam •

Notes :

[1] Isaac de Beausobre (1659-1738) né à Niort avait étudié la théologie à Saumur et était devenu pasteur à vingt-deux ans. Condamné par contumace pour avoir brisé le sceau royal apposé sur la porte de son temple il se cacha puis chercha à gagner l’Angleterre. N’y parvenant pas il se rendit en Hollande. Par la suite il accepta le poste de chapelain de la princesse d’Anhalt-Dessau fille de la princesse d’Orange et s’installa à Dessau en 1686 : ses explications dans la présente lettre font croire que son installation était toute récente. Il devait quitter Dessau en 1693 pour Berlin où allait se dérouler l’essentiel de sa carrière. Voir Haag 2 Chaufepié s.v. et M.-C. Pitassi « “Des explications de l’Ecriture plus raisonnables que dans les sermons” : autour du Nouveau Testament de Jacques Lenfant et Isaac de Beausobre » in H. Bost et C.Lauriol (éd.) Refuge et Désert : l’évolution théologique des huguenots de la Révocation à la Révolution française (Paris 2003) p.143-56.

[2] Henri Desbordes l’imprimeur des NRL de Bayle.

[3] Daniel de Superville (1657–1728) fils de Jean et de Marthe Pilet fit ses études à Saumur s’attacha à la philosophie cartésienne et fit sa théologie sous la direction d’ Etienne de Brais avant de partir en 1677 pour Genève où il poursuivit ses études sous la direction de Louis Tronchin. En 1683 témoin des prémices de la Révocation il était sur le point de s’exiler en Angleterre lorsqu’il reçut sa vocation pour Loudun. Le 22 juillet 1685 il fut arrêté et après trois mois de détention expulsé aux Pays-Bas où il s’établit à Rotterdam ; il y fut nommé pasteur extraordinaire de l’Eglise wallonne en janvier 1686 ; sa femme et sa fille parvinrent à le rejoindre un peu plus tard. Il refusa différentes offres : une chaire à Berlin qui lui fut proposée par l’ Electeur de Brandebourg la place de chapelain du maréchal de Schomberg et la vocation qui lui fut adressée par l’Eglise de la Savoie à Londres. Enfin en 1691 l’Eglise wallonne de Rotterdam lui créa une place de pasteur ordinaire qu’il occupa jusqu’en 1723. Voir Haag s.v. et H. Bost Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam (Paris 2008).

[4] Jean-George II prince d’Anhalt-Dessau († 1693).

[5] Allusion sarcastique à l’ouvrage de Jurieu L’Accomplissement des prophéties : voir Lettre 519 n.4.

[6] Sur Coenraad van Beuningen (1622-1693) voir Lettre 313. En 1686 Van Beuningen ancien maire d’Amsterdam dont le comportement devenait de plus en plus excentrique épousa sa voisine Jacoba Victoria Bartolotti van den Heuvel (1639-1718) de dix-huit ans sa cadette connue pour ses mœurs légères. Leur mariage fit scandale et prit une tournure sinistre lorsque Van Beuningen perdit l’esprit et que sa femme dut l’attacher au lit pour l’empêcher de vagabonder dans les rues d’Amsterdam en annonçant la fin du monde.

[7] Nous n’avons su découvrir la nature de la thèse soutenue chez les minimes de Marseille à propos du Grand Condé.

[8] Il s’agit ici du Grand Condé puisque c’est lui qui fait l’objet des éloges de Rapin (voir la note suivante). En effet le prince s’était retiré à Chantilly depuis sa dernière campagne militaire en 1674 ne faisant plus que de rares apparitions à la Cour. Il devait mourir le 11 décembre 1686. Bossuet devait prononcer son oraison funèbre début 1687 représentant le prince en « guerrier de Dieu ». Voir G. Mongrédien Le Grand Condé (Paris 1959) ; B. Pujo Le Grand Condé (Paris 1995) ; et sur la clientèle du Grand Condé : K. Béguin Les Princes de Condé. Rebelles courtisans et mécènes dans la France du Grand Siècle (Paris 1999).

[9] Allusion à l’ouvrage du Père René Rapin Du grand et du sublime dans les mœurs que Bayle avait annoncé dans les NRL février 1686 cat. xii et dont il donne un bref compte rendu en mars 1686 cat. viii : voir aussi Lettre 531 où Rapin s’explique sur son éloge du grand Condé.

[10] Citation de l’ Éthique à Nicomaque i.12.3  : « on les juge communément ridicules parce qu’ils [elles] se réfèrent à nous-mêmes » [le grec est du masculin].

[11] Sur le marchand Ferrand chez qui Bayle avait logé voir Lettres 201 n.10 et 204 n.3.

[12] Sur M. Maurice marchand rotterdamois qui servait d’intermédiaire pour la correspondance entre Bayle et Henri Justel voir Lettre 292 n.2.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 166497

Institut Cl. Logeon