Lettre 588 : R. D. M., ami de Jean Boscager, à Pierre Bayle

• [Paris, le 3 juillet 1686 [1]]
Monsieur On vient de donner au public un livre qui a pour titre : Institution du droit romain et du droit françois divisée en quatre livres par un autheur anonyme, avec des remarques pour l’intelligence de l’ouvrage, par François de Launay avocat en Parlement et professeur royal du droit françois [2]. Cet ouvrage n’auroit pas vû si tôt le jour sans l’infidelité de quelques copistes, à qui on l’avoit confié manuscrit pour le transcrire ; et nous l’aurions dans un meilleur ordre q[u’il] n’est pas, si l’on n’avoit point prevenu le dessein que l’auteur avoit de nous le donner luy même. Quelque imparfait qu’il soit, il peut passer sans contredit pour un chef-d’œuvre en son genre, et des gens capables d’en juger, qui l’avoi[e]nt vû longtems avant que l’on pensât à l’impression, en ont rendu ce témoignage. Vous y verrés, Monsieur, une grande erudition et sacrée et profane, une profonde s[c]ience des loix /
divines et humaines, et un tour et une delicatesse dans l’expression toute particuliere. Les matieres y sont traittées avec un ordre et une netteté, que tous ceux qui avoi[e]nt travaillé avant cet auteur sur de semblables sujets, n’avoi[e]nt point connuë. Mais ce n’est pas à moy • à dire icy mon sentiment, c’est à vous, Monsieur, qui estes juge competant, et qui nous faites voir tous les jours un discernement si juste sur toute sorte d’ouvrages. Je me contenteray de vous dire que nous sommes redevables de ce travail au savant Monsieur Bôccager [3] un des plus habiles jurisconsultes de nôtre siecle, qu’il le composa pour le fils d’un grand ministre (M. de Seignelay) premierement en latin, et ensuite le traduisit en nôtre langue. Je ne vous parleray point, Monsieur, des remarques que l’on y a faites ; il y a des personnes fort habiles qui assurent que le texte estoit assés clair par luy même sans commentaire et qu’on auroit fort bien pû s’en passér. Mônsieur de Launay nous dit que ce qui l’a obligé d’y travailler est parcequ’ayant apris que l’auteur estoit mort depuis plusieurs années, il estoit à croire qu’il n’avoit pas traitté dans toute son / étenduë ce qui concerne nôtre jurisprudence françoise, à laquelle il est arrivé plusieurs changemens dépuis ce tems là etc. Vous jugerés, Monsieur, par la lecture de l’ouvrage[,] de la force de cette raison, et de l’utilité de ces remarques. Au reste il est bon que l’on sache qu’il s’est trompé, lorsqu’il nous a dit que l’auteur de l’ Institution du droit françois estoit mort, ou qu’il a fait semblant d’ignorer qu’il fut encore en vie : je puis vous assurer, Monsieur, qu’il se porte tres bien à l’âge de quatrevingt deux ans, et s’il ne falloit que des vœux pour prolonger ses jours, on n’auroit que bien tard le chagrin de le voir enlever de ce monde, j’en feray toute ma vie pour un si excellent homme qui m’a • honoré de son amitié, et à qui j’ay de sensibles* obligations.
Je suis Monsieur vôtre très humble et tres obeïssant serviteur. RDM
A Paris le 3 e juillet 1686.
 
A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie./ A Rotterdam •

Notes :

[1] Cette lettre accompagne l’envoi d’un livre dont Bayle rend compte dans les NRL de septembre 1686, art. I.

[2] Jean Boscager, Institution du droit romain et du droit françois divisée en IV livres, par un auteur anonime. Avec des remarques pour l’intelligence de l’ouvrage, par François de Launay (Paris 1686, 4°).

[3] Jean Boscager (1681-1687), jurisconsulte, né à Béziers, voulut d’abord étudier la théologie à Paris mais son oncle Laforêt lui donna le goût de la jurisprudence. Boscager suivit le comte d’Avaux dans son ambassade à Venise, puis succéda à son oncle dans sa chaire de droit. Il mourut d’une chute sur sa terre d’Homonvilliers à trente km de Paris le 14 ou 15 septembre 1687. Il traduisit en français pour le fils de Colbert l’ Institution du droit romain et du droit françois, qui parut anonymement en 1686 avec des notes de François de Launay. Après sa mort, on publia De Justitia et jure (Parisiis 1689, 8°) et Series institutionum Imperatoris Justiniani, ex ipsis juris princip. accuraté contexta. Opus posthumum J. Boscagerii. Regio principi Ludovico Burgundiæ duci oblatum (Parisiis 1707, 12°).

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