Lettre 589 : Pierre Silvestre à Pierre Bayle

A Amsterdam ce 4 juillet 1686
Je [1] viens de recevoir la figure de M. Pujolas [2], qui s’estoit egarée si malheureusement[ ;] je vous l’envoye, Monsieur, afin que vous puissiez vous en servir, et publier toute la lettre dont vous n’avez donné qu’un precis [3]. Il me semble qu’il est necessaire de la publier toute entiere, ne fut ce que pour faire voir à l’auteur de la machine du mouvement perpetuel, que quand meme il auroit repondu à l’objection de M. Papin, il seroit encore bien loin de son compte, et qu’il a bien d’autres difficultez à resoudre. M. Pujolas me charge fort de vous faire ses complimens et me promet bien d’autres choses dont je ne manqueray point de vous faire part. J’ay receu Monsieur une lettre de Copenhaguen[,] elle vient de M. Buissiere [4] mon bon ami, qui vous fait • ses complimens. Sa lettre contient des choses qui meritent bien de trouver place dans vos Nouvelles, et c’est ce qui fait que je vous en envoye un extrait. Comme il s’agit encore de cette grossesse de six ans, cecy me determinera à faire sur cela une petite dissertation, comme je vous en ay parlé, mais nous pourrons reserver cela pour vos nouvelles extraordinaires [5]. Si je n’etois pas si occupé que je le suis, et si je n’etois pas obligé de retourner bientost à La Haye, je pourrois vous envoyer bien des memoires, entre autres les particularitez de la dissection d’un elan que j’ay faite à Honselaersdyck et • l’extrait d’un livre nouveau de M. Boyle dont voici le titre De specificorum remediorum cum corpusculari philosophiâ concordiâ. Cui accessit dissertatio de variâ simplicium medicamentorum utilitate usuque. / Authore Roberti Boyles nobili anglo, societatis regiæ socio. Londini impensis Sam. Smith. in 12. 1686 [6]. Je serois bien aise de faire l’extrait de ce livre et s’il n’est pas prest pour ce mois, (je croy pourtant qu’il le sera) vous pourrez s’il vous plaist le mettre dans votre catalogue et promettre d’en parler au long. J’ay veu encore un livre de M. Bohn professeur en anatomie et en chirurgie à Leipsic dont je ferois volontiers l’extrait si j’avois du loisir, j’ay veu ce qu’on en dit dans le mois de may du journal de Leipsic, mais je croy qu’on pourroit entrer dans un plus grand detail et trouver occasion de dire de jolies choses. • Le livre dont je vous parle est intitulé Circulus anatomico physiologicus sive œconomia corporis animalis etc in 4° Lipsiæ 1686[.] Ce M. Bohn est un fort habile homme auteur de plusieurs ouvrages, les voici si je ne me trompe, De insuficientiâ acidi et alkali in 12 • Meditationes physico medicæ de æris in sublunaria influxu, scil[icet] hunc nec secundum peripateticos nec chymicos materialem sedformalem falsem videri in 12 [7]. Celuy cy a esté reimprimé in 4° l’année passée avec un autre livre du meme auteur dont voici le titre Dissertationes chymico physicæ, chymiæ finem, instrumenta, et operationis frequentiores explicantes, in 4° Lipsiæ 1686. Je vous dis volontiers ces sortes de choses parce que comme vous l’avez remarqué plus d’une fois on est bien aise de scavoir l’histoire des livres, et que devant parler de celuy cy, il est bon de faire connoitre tous ceux qui viennent de l’auteur. Vous avez dit dans vos dernieres Nouvelles de juin qu’un / medecin de La Rochelle nommé Venette avoit trouvé le secret d’empecher que les vers ne se missent aux vaisseaux [i], je suis surpris que vous n’ayiez pas sceu sur cela une particularite bien considerable, c’est que la meme difficulté estant en Angleterre qu’en France pour les vers, • qui se mettent aux vaisseaux, cela engagea plusieurs personnes à mediter et à chercher un remede : à la verité le goudron dont on se sert garantit un peu les vaisseaux mais dans les voyages de long cours et lorqu’on est sous le [ sic] ligne le goudron se fond par l’ardeur du soleil, et les vers ne manquent pas de se mettre aux vaisseaux, de sorte que la difficulté en cela est de trouver un goudron qui ne fonde point, et qui tua meme les vers. Il y a deja plus d’un an que M.  Guide a trouvé un secret pour cela [8], il communiqua d’abort sa pensée à M. Boyle qui l’approuva beaucoup. On en parla au roy d’Angleterre et on luy representa de quelle utilité pourroit etre cette invention. Le roy donna ordre qu’on en fit des experiences. Les premieres ont fort bien reussi car outre que • les vers ne se sont point mis à des planches frotées avec le remede de M. Guide, quoy qu’elles ayent esté tres longtems dans l’eau, outre cela dis je on avoit preparé un vaisseau marchand, qui ne prit point de vers pendant un voyage de six mois. Ces premiers succez encouragerent fort M. Guide et l’on ne doutoit pas que la chose estant bien averée, il ne receut une grande recompense. Je ne scay ce qui en sera arrivé, mais je scay bien que l’on en devoit faire une plus grande epreuve • sur quelque vaisseau qui feroit un plus long voyage, / et qui iroit dans les Indes. Tout ce que je vous dis icy je le scaye des amis de M. Guide, et j’en ay meme apris une bonne partie par des lettres qu’il ecrivoit à Paris[.] Si vous jugez à propos de publier le supplement je ne m’y oppose point mais je ne veux point s’il vous plaist estre nommé. • Comme c’est une chose dont je vous parle memoriter [9], peut estre y a t il quelque erreur de fait, que je ne voudrois pas qu’on m’imputat. Le plus seur seroit d’en ecrire en Angleterre, car par ce moyen on auroit un detail exact de tout, et l’on pourroit meme marquer le succez de cette invention. Je suis asseuré que M. Guide se feroit un plaisir luy meme de vous en apprendre toutes les particularitez. J’ay leu ces jours passez un petit livre dont je vous envoye un memoire, c’est pour estre inseré dans votre catalogue du mois prochain [10] : bien entendu si vous le trouvez de votre goust. J’ay failli à • oublier une chose qui me tenoit le plus au cœur, lors que j’ay commencé à vous ecrire, c’est de vous parler, Monsieur, du nouveau journal que l’on me dit qui va paroitre [11] ; je vous avoüe que j’ay esté surpris du projet de ces Messieurs, et que je le regarde comme plein de temerité. • Ces messieurs ont de l’esprit et de l’érudition, je l’avoüe mais sur cela leur grand fonds est la critique[,] la theologie et tout au plus les belles lettres. De bonne foy cela suffit il pour un journal ? D’ailleurs ils ne parleront que de livres, et à mon sens ce n’est pas le plus bel endroit des journaux que les livres. A la verité c’est ce qui les fait valoir dans la nouveauté, mais apres que ce grand feu est passé, et que les livres sont surannez, on ne s’empresse guere d’en lire les extraits. Le grand usage des journaux c’est qu’ils conservent un grand nombre de pieces fugitives, qu’ils ramassent des / experiences de physique, des observations anatomiques, chymiques, et astronomiques, des relations de voyages etc. En un mot qu’ils contiennent un agreable meslange de choses qui • non seulement peuvent contenter la curiosité, mais qui peuvent estre encore d’un grand usage pour la societé civile. C’est là ce qui a fait tant valoir, et les premiers Journaux des scavans [12], et les Transactions philosophiques de M.  Oldenburg [13], et c’est sur de si bons modeles que se doivent regler tous les journalistes. Je doute fort que les nouveaux venus prennent ce parti là, et d’ailleurs je conte que c’est une si grande peine que d’etablir des correspondances dans toute l’Europe, que je m’imagine par avance de voir echouer leurs premiers travaux. Le tems nous fera voir • si ma conjecture est bien fondée. Voilà Monsieur une grande lettre que je vous ecris et que je ne copieray point quelque pleine de ratures qu’elle soit : c’est là un privilege de la liberté philosophique, et de la bonté que je veux bien croire que vous avez pour moy. Sans cela je ferois bien plus de facon, et je n’exposerois point à vos yeux une lettre aussi mal batie que celle cy. Je la finiray par des asseurances d’etre toujours Mons r votre tres humble et tres obeissant serviteur Silvestre Vous permetrez bien d’asseurer icy notre cher M. Ferand [14] que je suis son serviteur. / Je n’ay pas eu le tems de copier la lettre de M. Buissiere [15], mais vous pouvez compter là dessus. Je vous l’envoyeray ponctuellement dans un jour ou deux.

Notes :

[1] Pierre Silvestre (ou Sylvestre) (1662 ?-1718), médecin huguenot d’origine bordelaise, se trouvait à Paris au moment de la Révocation et réussit à s’enfuir en Hollande en se dissimulant parmi les domestiques de nobles allemands qui s’y rendaient. Il devint médecin du prince d’Orange, qu’il accompagna en Angleterre fin 1688. Après avoir été médecin de Schomberg en Irlande, il s’établit à Londres et devint fellow de la Royal Society en novembre 1699. Lié à Saint-Evremond, il en hérita les papiers et il procura, avec Des Maizeaux, une édition posthume des Œuvres meslées de cet écrivain (Londres 1705, 4°, 2 vol.).

[2] Moïse Pujolas était cousin de Pierre Coste (1668-1747) et originaire d’Uzès comme ce dernier. Vraisemblablement, il était médecin ; il s’intéressait aux mathématiques et à la physique et, réfugié en Angleterre à l’époque de la Révocation , il devint fellow de la Royal Society le 18 décembre 1695. Il fut naturalisé Anglais le 10 juillet 1696, le même jour que Pierre Silvestre, et, en 1728, il devint gouverneur de l’hôpital français de Londres, charge qui incomba à Paul Buissière – autre réfugié huguenot originaire d’Orange – l’année suivante. Voir D.C.A. Agnew, Protestant exiles from France in the reign of Louis XIV ; or, the Huguenot refugees and their descendants in Great Britain and Ireland (2e éd. révisée, London 1886, 3 vol.), ii.65 ; J.S. Burn, The History of the French, Wallon, Dutch and other foreign Protestant refugees settled in England, from the reign of Henry VIII to the Revocation of the Edict of Nantes (London 1846), p.183.

[3] Bayle avait publié un « Extrait du journal d’Angleterre [les Philosophical Transactions] du mois de décembre 1685 contenant la description et les usages d’une nouvelle manière d’élever les eaux » par Denis Papin ( NRL, mai 1686, art. VIII), auquel il ajoutait une note intitulée « Autre difficulté sur le mouvement perpétuel », où se prolongeait la discussion ouverte par Moïse Pujolas, dans l’art. VII des NRL d’avril 1686. Une lettre de Pujolas à Silvestre sera encore insérée dans les NRL de janvier 1687 : voir Lettre 669, n.5.

[4] Paul Buissière, frère de Pierre, originaire d’Orange, chirurgien de l’armée pendant l’occupation française d’Utrecht (hiver 1672-1673), suivit Frédéric-Charles de La Rochefoucauld, comte de Roye, au Danemark en 1683 et l’accompagna plus tard en Angleterre. Comme la Révocation lui interdisait de revenir en France, Buissière se fit naturaliser Anglais en octobre 1688 et s’établit alors à Londres. Il devint fellow de la Royal Society le même jour que Pierre Silvestre. Buissière vivait encore en 1737 et, en dépit de son âge avancé, il fut l’un des médecins appelés au chevet de la reine Caroline. Buissière avait déjà été mentionné dans les NRL, octobre 1685, art. X, in fine ; voir aussi Lettre 303, n.3.

[5] Bayle, qui avait publié la lettre de Buissière concernant cette « grossesse extraordinaire » dans les NRL de septembre 1685, art. VI, y revient dans les NRL d’octobre 1686, art. X, in fine. Sur le projet de Bayle de créer des recueils de « Nouvelles extraordinaires », voir Lettre 593, n.3.

[6] Robert Boyle, De specificorum remediorum cum corpusculari philosophia concordia : cui accessit dissertatio de varia simplicium medicamentorum utilitate, usuque ex anglico in latinum sermonem traducebat D.A.M.D. (Londini 1686, 12°), qui devait être traduit en français en 1689 sous le titre : Nouveau traité de Boyle, sur la convenance des remèdes spécifiques avec la philosophie des corpuscules et sur l’usage et les propriétez des médicamens simples, de la traduction de Rostagny (Lyon 1689, 12°).Voir NRL, juillet 1686, cat. vi, in fine, et octobre 1686, art VI.

[7] Johannes Bohn (1640-1718), professeur de médecine à l’université de Leipzig, publia entre autres : Circulus Anatomico-Physiologicus, seu Œconomia Corporis Animalis, hoc est, Cogitata, Functionum Animalium potissimarum Formalitatem et Causas concernentia (Lipsiæ 1686, 4°), ouvrage mentionné dans les Acta eruditorum, mai 1686, p. 225-230 ; Meditationes physico-chymicæ de æris in sublunaria influxu (Lipsiæ 1678, 8°) ; Epistola ad D. Joelem Langelottum ; de alcali et acidi insufficientia pro principiorum seu elementorum corporum naturalium munere gerendo (Lipsiæ 1675, 8°) ; Dissertationes chymico-physicæ Chymiæ finem instrumenta, et operationes frequentiores explicantes. Quibus accessit tractatus de æris in sublunaria influxu (Lipsiæ 1685, 4°).

[i] NRL, juin 1686, art. V, in fine : « L’auteur du Journal [des savants] rapporte dans le lieu cité ci-dessus [le 20 mai dernier], que M. Venette, médecin de La Rochelle, lui a écrit qu’un de ses amis a trouvé le moyen d’empêcher que les vers des mers du midi ne percent le fond des vaisseaux qui font des longs voyages, qu’on en a déja fait des experiences, et qu’on n’attend plus qu’à en faire plusieurs autres avant que de publier le secret. » C’est en fait dans le JS du 13 mai 1686 que La Roque rapporte cette « decouverte singulière faite du costé de La Rochelle » par M. Venette, docteur en médecine et doyen des médecins, agrégé au Collège royal de La Rochelle.

[8] Sur Philippe Guide, voir Lettres 470, n.2 et 3, et 546, n.13. La correspondance de Boyle ne fait aucune mention de Guide : voir The Correspondence of Robert Boyle, éd. M. Hunter, A. Clericuzio et L.M. Principe (London 2001, 6 vol.) ; la communication évoquée ici a dû être orale. On notera cependant l’ouvrage de Guide, De la vertu singulière du vin rouge, pour guérir la rétention d’urine. Observations des bons et des mauvais effets du quinquina dans les fièvres intermittentes, etc. en deux lettres à l’Honorable R. Boyle (Londres 1684, 16º). Il est impossible d’identifier le traitement que Guide proposait pour protéger le bois contre les mollusques perforants.

[9] « de mémoire ».

[10] Il est impossible d’identifier avec certitude le petit livre dont Silvestre envoie un mémoire à Bayle pour le catalogue des NRL : cependant, puisqu’il s’intéresse aux ouvrages médicaux, il se peut qu’il s’agisse de l’ouvrage de Jan Muys, Podalirius redivivus, sive Dialogus inter Podalirium et Philiatrum, in quo juxta normam philosophiæ solidioris multa medico-chirurgica examinantur et illustrantur (Lugduni Batavorum 1686, 12°), annoncé dans les NRL, juillet 1686, cat. vi.

[11] Sur la Bibliothèque universelle et historique, périodique publié par Jean Le Clerc en collaboration avec Jean Cornand de La Crose et avec Jacques Bernard, qui paraissait déjà depuis le mois de janvier 1686, voir Lettre 582, n.6.

[12] Sur le JS, lancé en 1665 par Denis de Sallo et dirigé ensuite successivement par l’abbé Gallois (1666-1674), par l’abbé Jean-Paul de La Roque (1674-1687), par Louis Cousin (1687-1701) et par l’abbé Jean-Paul Bignon (1701-1714, 1723-1739), voir le Dictionnaire des journaux, n° 710 (art. de J.-P. Vittu).

[13] Henry Oldenburg (1618-1677), né à Brême, fit des études de théologie à Utrecht avant de devenir précepteur. Un voyage diplomatique le conduisit auprès de Cromwell en Angleterre, où il resta. Il fut nommé fellow de la Royal Society et en devint le premier secrétaire en 1662 ; en 1665, il lança les Philosophical Transactions et entretenait un vaste réseau de correspondance ; il était en relation avec Samuel Sorbière et fréquentait à Paris l’« académie » de Henri de Montmor, un des hauts lieux de la vie scientifique et philosophique de l’époque. Voir A.R. Hall et M. Boas Hall (éd.), The Correspondence of Henry Oldenburg (Madison, London, Philadelphia 1965-1986, 13 vol.) ; M. Boas Hall, Henry Oldenburg. Shaping the Royal Society (Oxford 2002) ; J.-P. Vittu, « Henry Oldenburg, “grand intermédiaire” », dans C. Berkvens-Stevelinck, H. Bots et J. Häseler (dir.), Les Grands Intermédiaires culturels de la République des Lettres. Etudes de réseaux de correspondances du XVI e au XVIII e siècle (Paris 2005), p.183-209 ; I. Avramov, « Oldenburg and Philosophical Transactions book reviews », in Les Périodiques savants dans l’Europe des XVII e et XVIII e siècles, site-web : http://www.histnet.cnrs.fr/research... et « The birth of Philosophical Transactions : Henry Oldenburg and the market for “philosophical communication” », in Andree Despy-Meyer (dir.), De Diversis Artibus, Collections of Studies from the International Academy of the History of Science (Turnhout, Belgium 2002), vol. 62 (N.S. 25), p.265-270.

[14] Sur le marchand Jean Ferrand, chez qui Bayle logeait à Rotterdam, voir Lettres 201, n.10, et 204, n.3.

[15] Cette lettre de Paul Buissière à Pierre Silvestre ne nous est pas parvenue. Voir une lettre du même au même, datée du 25 août 1685, dont Bayle avait publié un extrait dans les NRL, septembre 1685, art. VI, et octobre 1685, art. X, in fine.

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