Lettre 59 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Rouen,] le 26 juin 1674
M[onsieur] et t[res] h[onoré] p[ere],

Je ne sai si vous avez appris mon demenagement, mais au moins ai je eu le soin de vous l’ecrire dès le commencement de juin par 2 billets que j’adressai à Puylaurens [1]. Je vous disois que vous ne prissiez plus la peine de m’ecrire & agrave ; mon premier poste, que je le quittois pour plusieurs raisons, que j’en venois chercher un en Normandie, et que je tacherois de là de vous indiquer les voyes de commerce*, car enfin il faut s’entr’ecrire, et c’est une vie sauvage que la notre, l’on diroit que nous ne savons ni lire ni ecrire, et pis que tout cela, d’autant qu’il y a cent personnes idiotes et sans lettres, qui par le moyen d’un tiers se donnent reciproquement des nouvelles. Essayons si etans les uns et les autres en France, nous aurons plus d’expediens pour nous ecrire, que nous n’en avons eu etant vous autres en France, et moy … [2] Et comme ç’a toujours eté moi qui ay rompu la glace (co[mm]e il est bien raisonnable) voici que dés que je suis arrivé en Normandie, je vous decoche cette missive par la poste de Paris à Montauban. Je l’adresse là à celuy qui s’est marié dans votre ville et si vous trouvez que cet honnete homme ne soit pas assez fixe à Montauban pour retirer à toutes les fois les lettres que je luy adresserois [3], prenez la peine de m’indiquer dans ce meme lieu une personne plus propre, mais sur tout si vous voulez qu’on soit soigneux de vous envoyer mes lettres, remboursez exactement le port qui se monte assez pour la moindre lettre. Il faudroit commettre un marchant qui tint conte de ce qu’il debourseroit, et luy faire toucher ponctuellement, ou tous les six mois, ou plutot la somme qu’il auroit avancée. Les marchands sont par tout le vehicule, ou pour mieux dire le nœu de la communication. Et je m’etonne qu’apres tant de marchands que vous connoissez dans votre patrie, vous ayez eu de si insurmontables difficultez pour me donner de vos nouvelles. En passant à Lyon j’ay veu cent courtauts* de boutique qui m’ont offert de me faire tenir seurem[en]t des lettres où je voudrois pourveu que je voulusse les affranchir. Voilà donc la chose arretée de mon coté. J’adresserai mes lettres à Montauban. Pour vous il vous est encore plus facile. Vous avez un tailleur de votre connoissance à Paris [4]. Ecrivez luy et fourrez dans le paquet une lettre avec cette suscription A Mr Bêle ches Madame de La Rive [5] proche de S[ain]t Eloy à Rouen. Ditez luy en suitte qu’il l’envoye au bureau de Rouen et sans luy dire autre chose ni de pres ni de loin ( metuenda est enim eius modi hominum garrulitas [6] ) assurez vous que ma curiosité de savoir comment il vous en va sera satisfaitte. Je parle avec bien de la familiarité. Je vous en demande tres humblement pardon m[on] t[res] b[on] e[t] t[res] h[onoré] p[ere] et si je n’ecrivois pas incognito, s’il est permis de parler ainsi, les termes de respect et de deference ne manqueroient sans doutte* pas. S’il vous reste quelq[ue] charité pour moi, faitez que nos correspondances s’etablissent, car comme je suis par icy aux ecoutes* et comme au guet de la fortune [7], je ne pourrai de moins que* de recourir à vous, si toute autre voye me manque. Je n’ecris pas à m[on] f[rere] po[ur] le coup*, ni à m[a] t[res] h[onorée] m[ere] que j’embrasse mille fois, car comme ce n’est qu’un billet avanturier* et un enfant perdu qui va reconnoitre les chemins, il faut attendre le succez de son voyage, pour ecrire un peu amplement.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / f. m. d. s. E. / Au Carla

Notes :

[1] Ces billets ne nous sont pas parvenus. Le service des postes récemment créé ne desservait que les villes principales : voir Lettre 46, n.6. Bayle avait donc adressé ses lettres à un ami de sa famille, à Montauban, chargé de trouver une occasion – un voyageur, un commerçant – pour leur faire poursuivre leur chemin, sinon jusqu’au Carla même, bourg minuscule, du moins jusqu’au Mas d’Azil ou à Mazères, les bourgs de quelque importance les plus proches du Carla.

[2] Bayle prend garde de ne pas préciser qu’il arrivait de Genève, pour le cas où sa lettre tomberait dans des mains inconnues et, peut-être, hostiles.

[3] La femme du destinataire montalbanais était donc originaire du Carla ; mais une identification plus précise de ce couple n’a pas été possible.

[4] Ce tailleur réformé, originaire du Carla et installé à Paris, s’appelait Ribaute. Toutefois, dans la capitale, il semble avoir pris le nom de Carla.

[5] Veuve de Daniel de La Rive (1594-1668), un négociant rouennais qui l’avait épousée en secondes noces, Catherine Roussel était cousine germaine de Jacques Moisant des Brieux, et apparentée à la haute société de la ville et spécialement au milieu parlementaire. Elle avait deux fils, David (1652-1677), dit M. de La Rive, et Jérémie (1656-1721), dit M. de Lamberville, l’élève de Bayle. Jérémie ne tenta pas d’émigrer à la Révocation. En 1695, il épousa Suzanne Le Gendre, veuve de M. Le Chappelier dont elle avait un fils, né vers 1681, et fille du richissime négociant Thomas Le Gendre, qui, après avoir abjuré, avait été anobli, faveur exceptionnelle qu’il dut à son rôle économique de premier plan. Son mariage faisait de Jérémie de La Rive le beau-frère du pasteur Philippe Le Gendre, ministre de l’Eglise wallonne de Rotterdam après la Révocation. En 1697, après la Paix de Ryswick, Jérémie de La Rive et sa femme firent un voyage à Rotterdam (on les trouve parrain et marraine d’un de leurs neveux, fils du pasteur Philippe Le Gendre). En 1699, ils figurent sur un rôle des nouveaux convertis de la paroisse Saint-Eloy à Rouen, mais quatre ans plus tôt, leur mariage n’avait pas été célébré par le curé et, quand M. de Lamberville mourut en 1721, à Rouen, ce fut en protestant : sa fortune passa alors à ses neveux Dumont de Bostaquet. On voit là que les huguenots les plus riches et les mieux apparentés purent échapper aux persécutions, du moins dans certaines provinces. Nous devons ces renseignements au pasteur Denis Vatinel, spécialiste du protestantisme normand.

[6] « Car les bavardages d’un homme de cette espèce sont à craindre. » Bayle semble avoir redouté que « le tailleur » ne jase inconsidérément, mettant par là involontairement les autorités sur la piste du relaps. Quand il le connaîtra mieux, il aura toute confiance dans le tact du tailleur. On admirera la candeur du stratagème adopté, c’est-à-dire, le changement d’orthographe du nom, inspiré par la prononciation du nord de la Loire. Dans la diction méridionale le « ay » est une diphtongue. On dit encore de nos jours Ba-ï-le pour ce nom de famille assez répandu dans le sud-ouest.

[7] Il est clair que Bayle ne souhaitait pas s’éterniser à Rouen et que Paris l’attirait. C’était Jean-Robert Chouet qui lui avait trouvé une place auprès du jeune Jérémie de La Rive. C’est certainement David de La Rive que Chouet mentionne dans une lettre à Louis Tronchin, écrite de Paris le 13 mai 1674, en en parlant comme d’un ami, en compagnie duquel il va prochainement faire le voyage de Rouen : voir Budé, Vie de J.-R. Chouet, p.186, et Lettre 67.

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