Lettre 591 : Pierre Bayle à Alexandre de Dohna-Schlobitten

[Rotterdam, le 7 juillet 1686]
Monsieur, J’ai eu l’honneur de voir Monsieur le comte de Ferassieres et Monsieur le comte Christophle [1], ce qui m’a donné une joye incroiable, mais je n’ai pas eu le bonheur de vous voir depuis mon depart de Copet. Si j’avois eu cet avantage, je gouterois avec une satisfaction plus entiere les nouvelles favorables et glorieuses que j’ai aprises de vous Monsieur [2]. Je m’en informe soigneusement, et je prens un interet singulier à tout ce qui vous concerne, et j’ai apris avec des sentimens de joye que je ne vous saurois exprimer, que vous joignez une pieté exemplaire et une devotion solide à toutes les grandes qualités qui sont hereditaires aux seigneurs de la maison de Dona. Je louë Dieu Monsieur de vous avoir fait ces beaux presens, car c’est de lui et de sa grace que procedent principalement les talens qui nous font preferer les plaisirs de la terre, à la pratique des vertus [3]. Il y a longtemps que je me voulois donner l’honneur de vous ecrire non seulement pour vous asseurer de mes tres humbles respects, mais aussi pour vous supplier tres humblement de vous souvenir de moi, et de me conserver quelque part dans votre affection, mais la distance des lieux ne me permettant pas de savoir bien precisement où vous etes d’un sejour fixee [4], et le peu de sejour que Monsieur le comte de Ferassieres fait à La Haye emporté par son humeur martiale dans les campagnes contre les Turcs [5], m’ont privé jusqu’ici de cet honneur. Agreez Monsieur que je me serve aujourd’hui de l’occasion que m’offre un de Messieurs les comtes de Dona etablis en Prusse, et que je vous assure des vœux que je fait [ sic] à Dieu pour votre illustre Maison, et pour votre prosperité en particulier. Honorez-moi de vos ordres je vous en suplie si je puis en quelques [ sic] maniere vous temoigner avec quel respect je suis Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle
à Rotterdam le 7 Juillet 1686.

Notes :

[1] Sur la rencontre avec Ferrassières, annoncée par Amélie de Dohna, voir Lettre 547, n.4 ; sur Christophle (ou Christophe) de Dohna, qui, apparemment, avait accompagné son frère, voir Lettre 23, n.2.

[2] La lettre par laquelle Bayle avait appris ces bonnes nouvelles concernant la situation d’ Alexandre de Dohna-Schlobitten à Berlin ne nous est pas parvenue ; il allait devenir premier ministre de Prusse en 1691 et gouverneur du futur roi Frédéric-Guillaume I er en 1695, avant d’etre éloigné de la Cour en disgrace entre 1701 et 1711.

[3] Etonnant lapsus de Bayle ou de l’éditeur Borkowski. On s’attendrait plutôt à la formule : « de la grâce de Dieu procèdent les talents qui nous font préférer la pratique des vertus aux plaisirs de la terre ».

[4] Il s’agit sans doute d’une erreur de transcription de l’éditeur Borkowski.

[5] Depuis le traité de Moscou du 6 mai 1686, établissant la paix avec la Pologne, la Russie adhérait à la Sainte Ligue (Saint-Empire, Pologne, Venise) contre l’empire ottoman. Bayle suivait les péripéties militaires de ces campagnes dans les gazettes et devait donner sa vision du rapport de forces politiques en Europe dans ses deux écrits anonymes : Lettre d’un nouveau converti et l’ Avis aux réfugiez.

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