Lettre 600 : François Janiçon à Pierre Bayle

[Paris,] Ce 22 jüillet 1686
Aussy tôt que j’eus reçü, Monsieur, vôtre lettre du 27 e du mois passé [1] je ne manquay point à faire ce qu’il falloit pour que le Mercure galant ne vous fust plus envoyé par la poste [2], et l’on m’assura qu’on n’avoit reçu aucun des billets par lesquels vous aviez donné avis qu’on ne se servist plus de cette voye là pour vous faire tenir ce livre. J’ay lû à quelques uns de M rs de l’Academie françoise l’endroit de vôtre lettre, où vous me témoignez la bonne volonté où vous êtes de leur faire tenir vos Nouvelles republicaines, quand ils vous auront indiqué une voye po[ur] cela. Quelques uns d’eux souhaiteroyent bien que ce fust par la poste, mais d’autres n’ont pas êté de cet avis, soit qu’ils les voyent par d’autres moyens, ou qu’ils croyent qu’ils ne conviendroyent pas entr’eux pour les pouvoir lire aussy tôt qu’ils le souhaiteroyent, ainsy vous et moy, Monsieur, sommes déchargez de blâme à leur égard en attendant qu’ils soyent déterminez. Je ne saurois désapprouver la résolution que vous avez prise de n’en plus envoyer à la personne par le moyen duquel j’en ay reçu quelquesfois* des exemplaires [3] ; puis qu’il a si mal reconnu l’ honnêteté* que vous avez euë pour luy, et qu’il n’a pas même daigné répondre au billet que vous lui écrivistes au sujet de feu Mr vôtre frere. Si vous croyiez que Mr Rinsant [4] trouvast bon que vous missiez quelquesfois sous son couvert quelque billet pour moy, je n’en serois pas fâché, d’autant plus que je suis assuré que vous n’y mettriez rien qui ne pust être lû / de tout le monde : et d’ailleurs je serois bien aise d’avoir une occasion de connoître une personne de son merite. Il est parti d’icy depuis quelques jours un marchand hollandois, à qui on a baillé* quelques pieces po[ur] les remettre à Mr Ferrand [5], qui ne manquera pas sans doute de vous en faire part. La plus grosse de ces pieces est manuscrite, et destinée pour Mr Joseph [6], qui • verra bien à quelle fin on la luy envoye, et de quel usage elle peut être. Les autres pieces sont imprimées, dont la principale est la feüille qui vous manque dans l’exemplaire en blanc de l’ Histoire de France de feu Mr de Cordemoy [7] ; les autres sont un placet présenté par Mr de Furetiere à M gr le chancelier sur son démêlé avec M rs de l’Academie [8], et un arrest du Conseil qui me servira d’excuse si je ne vous envoye pas le livre que vous m’avez demandé, puis qu’il est défendu par cet arrest, bien qu’il fust approuvé par deux docteurs en théologie [9]. On m’a aussi assuré qu’une nouvelle édition qui a êté faite depuis quelques mois des Pseaumes de feu Mr Godeau avec le plain chant, a êté défendüe par un autre arrest du Conseil, quoy que Thierry l’imprimeur en eust fait renouveller le privilége [10]. Je vous ay envoyé par Mastric quelques vers latins imprimez contenans quelques fables du Pere Comir jésuite [11], et d’un Mr Du Perrier [12], et une espece de défy formé entre ces deux autheurs. Ce Mr Du Perrier est un gentilhomme provencal, à qui l’Academie françoise adjugea il y a quelques années le prix de la poësie. Cependant je trouve qu’il réüssit bien mieux en vers latins que françois. Vous verrez si ces pieces meritent de trouver place dans vos Nouvelles. Je vous envoyay il y a trois semaines l’affiche de l’ Histoire des boucaniers [13], depuis cela j’ / ay voulu acheter le livre po[ur] vous l’envoyer, mais le libraire me témoigna qu’il avoit dessein de vous en faire un présent, et de vous écrire, souhaitant même bien que vous n’annonciassiez point ce livre, que vous n’eussiez reçu sa lettre. Je me suis mis en devoir de vous acheter celui que vous m’avez demandé du Pere Thomassin De l’unité de l’Eglise, et des moyens employez par les princes chrêtiens po[ur] y faire r’entrer ceux qui en êtoyent séparez [14] : mais on m’en a fait un présent à vôtre intention, et comme c’est le second que Mr Muguet [15] vous a fait, je croy que cela meriteroit bien que vous l’en remerciassiez dans la premiere lettre que je recevray de vous. Si vous voulez remettre un exemplaire de vos Nouvelles de jüillet des mains de Mr de Brieux [16], il poûra l’envoyer par la poste à un des parens de M ad sa femme avec qui il entretient commerce*, et nous sommes icy quelques gens qui nous associerons po[ur] en payer le port. Si le s[ieu]r de Leuze est en reste de quelque chose envers le s[ieu]r Maurice, je veux bien me charger de cette dette [17], ainsy il se trouvera qu’au lieu de me devoir quelque chose, ce sera moy qui vous seray redevable, si vous voulez bien luy payer en mon acquit ce qui luy est dû, comme je vous en supplie. Je vous prie aussy de faire savoir à Mr Joseph que j’ay oublié le nom du m[aitr]e cabinetier, à qui il m’avoit mandé* de m’addresser po[ur] ses affaires [18], et que sans cela il auroit déjà eü de mes nouvelles. Il y a plus de deux mois que je n’en ay point eu du parent que j’ay à Utrecht [19]. Je ne say si vous en êtes bien éloigné, si vous pouviez m’en apprendre quelque chose, et même luy faire part quelquesfois de ce que je vous écris. La déclaration de Mr Jurieu que vous avez inserée dans vôtre mois de may dernier m’a fait soupçonner qu’elle regarde Mr Alix [20], et je ne croy pas me tromper dans mes conjectures. L’abbé Bodran [21] est party d’icy depuis peu avec un de ses amis po[ur] aller en vos / quartiers, et comme il n’en reviendra point apparemment sans vous voir, ne luy témoignez point, s’il vous plaist, que nous ayions de commerce ensemble. Il a pris le nom d’un prieuré qu’il possede. Comme j’etois prest à cacheter cette lettre un de mes amis m’a fait esperer que je poûrois voir vos Nouvelles par une voye qu’il m’a indiquée, ainsy il ne sera pas nécessaire que vous vous serviez de celle de Mr de Brieu. Je vous supplie de lui faire bien des complimens de ma part aussy bien qu’à tous nos amis de delà*. Je poûray vous écrire quelque billet toutes les semaines sous le couvert de Mr Acher [22], avec qui vous vous accommoderez po[ur] le port. Quand vous m’écrirez en droiture*, faites vôtre addresse à Mr Benesche au logis de Mr Fager en la ruë S[ain]t Thomas du Louvre. A Monsieur/ Monsieur Bayle le professeur en philoso/ phie et en histoire/ A Roterdam

Notes :

[1] L’auteur de la lettre est François Janiçon : cette identification est rendue certaine par le contenu de la lettre : il y est parlé de « Mr Joseph », pseudonyme pour désigner Jurieu convenu dans une lettre antérieure de Janiçon (Lettre 366). La lettre de Bayle du 27 juin 1686 à laquelle il est fait mention est perdue, comme le sont toutes les lettres de Bayle à Janiçon datant d’avant l’année 1695.

[2] Bayle recevait régulièrement un exemplaire du Mercure galant envoyé par Donneau de Visé en échange des NRL : voir Lettres 449, p.455, et 463, p.26.

[3] C’est certainement le Père François d’Aix de La Chaize, le confesseur du roi, qui est ainsi prudemment désigné. Bayle s’était adressé en vain à lui pour faire libérer son frère Jacob, alors emprisonné à Bordeaux : voir Lettre 468, n.8.

[4] Pierre Rainssant, le correspondant de Bayle qui était devenu le directeur du cabinet des médailles du Roi : voir Lettre 388.

[5] Sur le marchand Jean Ferrand, chez qui Bayle logeait à Rotterdam, voir Lettres 201, n.10, et 204, n.3.

[6] Pseudonyme de Pierre Jurieu dans la correspondance entre Janiçon et Bayle : voir Lettre 366.

[7] Sur l’ Histoire de France (Paris 1685-1689, folio, 2 vol.) de Géraud de Cordemoy, ouvrage achevé par son fils Louis-Géraud, voir Lettres 239, n.20, et 352, n.10.

[8] Furetière publia à trois reprises un Placet et très-humble remonstrance à M gr le chancelier (s.l.n.d. [1686], 4°) de quatre, huit et douze pages respectivement, concernant la querelle suscitée par la publication de son Dictionnaire ; sur ce dernier ouvrage, voir Lettre 383.

[9] Il nous est impossible d’identifier cet ouvrage, la lettre de Bayle étant perdue et aucun indice supplémentaire n’étant fourni par la correspondance.

[10] Les premières éditions de la Paraphrase des pseaumes de David, en vers françois par Antoine Godeau datent de 1648 et de 1658. Il s’agit ici d’une nouvelle édition destinée aux « nouveaux convertis », ce qui impliquait un tirage très important : Paraphrase des pseaumes de David, en vers françois, par Antoine Godeau, évesque de Grasse et Vence ; et mis en chant, par Thomas Gobert, maistre de la musique de la chapelle du Roy, et chanoine de la Sainte Chapelle du Roy. Nouvelle Edition reveuë et corrigée (Paris 1686, 12°), imprimée, en effet, par Denis Thierry (« ruë saint Jacques, devant la ruë du Plâtre, à l’enseigne de la ville de Paris ») avec privilège. Cette édition, achevée d’imprimer le 30 novembre 1685, avait été autorisée par Louvois mais elle souleva, à la dernière minute, des problèmes et, sur ordre exprès du roi, le Parlement en interdit l’utilisation le 14 janvier 1686, les exemplaires étant mis sous scellés le 20 février. Douze ans plus tard, en 1698, Edme Couterot, autre libraire-imprimeur parisien (« ruë saint Jacques, devant la ruë du Plâtre, au bon Pasteur »), devait ressortir les invendus de 1686 après avoir changé le premier cahier liminaire. Voir D. Launay, « La Paraphrase des Psaumes de Godeau et ses musiciens », Revue de musicologie, L (1964), p.30-75, et J.-M. Noailly, « La Paraphrase des Pseaumes par Antoine Godeau, éléments bibliographiques », Psaume, 7 (1992), p.165-171 ; D. Launay, La Musique religieuse en France du concile de Trente à 1804 (Paris 1993), p.342-343.

[11] Jean Commire (1625-1702), jésuite et poète néo-latin, entra au noviciat le 3 octobre 1643, puis enseigna à Paris les belles-lettres, la rhétorique et la théologie. Il participa à la guerre pamphlétaire contre la Hollande. Depuis 1672, il publiait des fables latines, dont une version française paraissait par la suite. « L’Ane juge » de La Fontaine, par exemple, est une traduction de l’ Asinus judex de Commire ; Claude Buffier traduisit, sous le titre « La Boussole et le gouvernail », la fable de Commire intitulée Acus nautica et gubernaculum ; l’abbé Saurin traduisit, sous le titre « La conspiration des chiens avec les loups, fable », le poème de Commire intitulé Fœdus canum cum lupis, fabula. Les fables de Commire paraissaient régulièrement dans de petites plaquettes imprimées par François Muguet, André Cramoisy, Guillaume de Luynes, S. Benard, Richard Lallemant... Il s’agit ici de la petite plaquette de huit pages que Commire venait de publier chez André Cramoisy : Ad Iambum, ut Carolum Pererium V. Cl. admoneat fabulam jamdudum promissam in lucem edere (Parisiis 1686, 8°), qui contient sa fable Mus, feles, et muscipula.

[12] Dans la petite plaquette publiée par Jean Commire en 1686 (voir la note précédente) se trouve également deux poèmes de Charles Du Périer (?-1692) : Ad Joannem Comirium, Societ. Jesu, ne deinceps rudes et dissonos Phædri iambos in exarandis fabulis imitetur et Leo æger, vulpes et lupus. Fabula, sous le titre Iambo respondet Pererius. Sur Charles Du Périer, voir aussi Lettres 132, n.22, et 618, n.15.

[13] Sur cet ouvrage d’ Oexmelin, Histoire des avanturiers et des boucaniers, annoncé dans les NRL, juillet 1686, cat. vii, voir Lettre 595, n.14.

[14] Louis Thomassin, oratorien, Traité de l’unité de l’Eglise et des moyens que les princes chrétiens ont employés pour y faire rentrer ceux qui en étoient séparés (Paris 1686-1688, 8°, 2 vol.), dont un compte rendu devait paraître dans le JS du 5 août 1686, et dans les NRL, novembre 1686, art. V.

[15] François Muguet (1630 ?-1702), fils de l’imprimeur lyonnais Louis Muguet, arriva à Paris en 1653 et devint apprenti chez Pierre II Des Hayes, dont il épousa la nièce, Catherine Pillé, en octobre 1655 ; il succéda à Des Hayes en 1659. Ancien protégé de Nicolas Fouquet, il devint imprimeur ordinaire du roi en 1661, imprimeur de l’archevêque de Paris en 1664, imprimeur du Parlement en 1683 ; à partir de cette même date, il dirigea l’imprimerie royale de Versailles spécialisée dans les documents pour l’armée et les bâtiments du roi, direction qu’il confia ensuite à son fils François-Hubert (1667 ?-1742) ; il devint premier imprimeur du roi en 1686, enfin huissier et imprimeur du clergé de France en 1690. Etabli rue de la Harpe à l’enseigne « Aux Trois Rois », il était l’imprimeur attitré des ouvrages de Louis Thomassin et des éditions ad usum Delphini ; il était également l’imprimeur attitré des bénédictins et détenait un privilège de cinquante ans pour la publication de l’édition bénédictine des œuvres de saint Augustin. Voir J.-D. Mellot et E. Queval, Répertoire d’imprimeurs-libraires, XVI e-XVIII e siècle (Paris 1997), n° 2825 ; C. Volpilhac-Auger (dir.), La Collection « ad usum Delphini », p. 130, 133-134 ; H.-J. Martin, Livre, pouvoirs et société à Paris au XVII e siècle, 1598-1701 (Genève 1969), p.674.

[16] Jacques Moisant de Brieux, le lettré huguenot et poète latin qui s’était retiré à Caen pour s’y consacrer aux belles lettres, était décédé en 1674 ; il s’agit ici très probablement de son fils Robert, que Bayle désignait en 1679 comme un « ministre sans Eglise » qui « se distingue si fort par sa maniere de precher scabreuse et toute composée de bonds et de sauts » : voir Lettre 164, p.135 et n.9. Robert Moisant de Brieux (?-1695) avait été pasteur de Senlis jusqu’en 1685, et avait épousé Anne Madeleine Masclari en 1675 ; à la date de cette lettre, il s’était réfugié en Hollande et venait d’être nommé pasteur extraordinaire à Rotterdam : voir Lettre 105, n.51.

[17] Il s’agit probablement du M. Deleuze, huguenot parisien, déjà désigné par Janiçon : voir Lettre 449, n.29. « M. Maurice » est sans doute le marchand rotterdamois Nicolas Maurice, qui logeait avec Bayle et d’autres marchands ( Jean Ferrand, le sieur Cossart) chez Andries van der Horst « op de Leuvehaven » depuis 1684, et qui était l’intermédiaire habituel entre Bayle et Justel à Londres : voir H.C. Hazewinkel, « Pierre Bayle à Rotterdam », in Pierre Bayle, le Philosophe de Rotterdam. Etudes et documents, dir. P. Dibon (Amsterdam, Paris 1959) p.20-47.

[18] Janiçon était en correspondance directe avec Jurieu , mais leurs lettres ne nous sont pas parvenues.

[19] Il s’agit ici du fils de François Janiçon, François-Michel, qui avait été accueilli par son oncle Michel Janiçon ; celui-ci, pasteur à Blois avant la Révocation, venait d’être nommé pasteur extraordinaire à Utrecht le 11 mars 1686 et s’y était installé le 16 mai : voir H. Bots, « Les pasteurs français au Refuge », n°213. Bayle devait entrer en 1697 en correspondance avec un autre fils de François Janiçon, Jacques-Gaspard Janisson (ou Janiçon) du Marsin, qui passa quelques années en Hollande avant de retourner à Paris et d’abjurer.

[20] Dans les NRL du mois de février 1686, cat. ix, Bayle avait proposé un petit commentaire sur l’ouvrage anonyme de Pierre Allix, Réflexions critiques et théologiques sur la controverse de l’Eglise, où l’on fait voir la fausseté des sentimens de l’Eglise romaine sur ce sujet, par l’Ecriture sainte et par les Peres (Philadelphie 1686, 12°), en concluant : « Ses principes à l’égard de la nature de l’Eglise sont assez conformes à ceux de M. Jurieu, comme on verra dans le livre dont voici le titre : Le Vrai Systéme de l’Eglise, et la véritable analyse de la foi [...] (Dordrecht 1686, 8°). » C’est contre cette dernière affirmation que Jurieu s’éleva dans une déclaration qui fut publiée dans les NRL, mai 1686, art. III, où il soulignait tout ce qui le séparait de l’auteur des Réflexions : Janiçon ne se trompe donc pas dans l’attribution de ce dernier ouvrage.

[21] Il s’agit sans doute du géographe Michel-Antoine Baudrand, abbé de Rouvres, qui avait établi une nouvelle édition du Lexicon geographicum de Ferrarius : voir Lettres 124, n.13, et 149, n.6. Il avait été secrétaire du cardinal Antoine Barberini, qu’il avait accompagné aux conclaves de 1655 et 1667. Il publia, parmi de nombreux autres ouvrages, Geographia ordine litterarum disposita (Parisiis 1681-1682, folio, 2 vol.) et composa un ouvrage partiellement traduit de celui-ci, Dictionnaire géographique et historique, qui fut publié après sa mort par le Père Jean Gelé (Parisiis 1705, folio, 2 vol.).

[22] Abraham Acher (vers 1653-1743), réfugié huguenot de Dieppe, imprimeur-libraire à Rotterdam à partir de 1686 ; il avait imprimé les thèses présidées par Bayle (voir Lettre 363, n.13), et fut l’un des imprimeurs auxquels Jurieu eut régulièrement recours. Voir M. Evers et al., « Lijst van Rotterdamse boekverkopers tot 1800 », in H. Bots, O.S. Lankhorst et C. Zandbergen (dir.), Rotterdam Bibliopolis. Een rondgang langs boekverkopers uit de zeventiende en achttiende eeuw (Rotterdam 1997), p.483-519, 488.

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