Lettre 603 : François Pinsson des Riolles à Pierre Bayle

A Paris ce 26 e juillet 1686
Le port d’une lettre est si excessif, que je tacherai toujours à trouver quelque occasion favorable pour vous remercier de toutes vos honestetez*. C’est ce qui m’a fait differé si longtemps, Monsieur, quoique j’eusse eu tout sujet de me presser si l’occasion se fut presentée. Vous avez si bien parlé des ouvrages que je vous ai envoiés et des autheurs du Berry [1] que je ne doute pas que je n’en recoive de grands complimens pour vous quand ils auront veu ce que vous en dites. Un de mes amis m’a fait la grace de me preter vostre mois de juin depuis deux jours je l’ai leu avec plaisir et copié ce qui regardoit • Mrs de La Thaumassiere et Catherinot [2] ausquels je ne manquerai pas de l’envoier au premier jour[ ;] en attendant je vous envoie le dernier ouvrage de Mr Catherinot [3] avec promesse de vous envoier les autres lors qu’ils paroitront et lors que je trouverai une occasion favorable quelque lente / qu’elle soit[.] Je ne vous dis rien touchant le Pere de La Mainferme [4] parce qu’il est en campagne depuis Pasques sans • sçavoir de quel costé il est[,] ainsi je n’ai peu lui faire part de ce que vous avez ecrit • au sujet de son livre ni mesme de ce que vous me mandez*[ ;] ce que je vous puis dire est que les deux autres volumes ne paroissent pas encore et qu’il ne • les publiera que les uns appres les autres[ ;] lorsqu’ils verront le jour je ne manquerai pas de vous les envoier[.] A mon egard Monsieur vous me faites beaucoup de grace d’avoir tant de consideration pour mon nom qui à la verité est connu parmi les gens d’etudes estant • petit fils de docteurs de droit à Bourges scavoir de Messieurs Bengy et Pinsson[.] [5] Mon pere qui est aujourdhui vivant a fait imprimer plusieurs ouvrages qui regardent principalement les matieres beneficiales et droit canonique et la regale dont il fera bientost imprimer un traitté parti / culier et quelques autres ouvrages [6][.] Il est advocat et mesme des plus anciens[,] pour moi je suis aussi advocat et travaille aux vies des jurisconsultes de Bourges et à la vie particuliere de Mr D’Hauteserre tres habile docteur en droit de • Tolose [7] homme tres vertueux et d’un rare merite et tres profonde doctrine[.] Je vous demande pardon du temps que je vous fais perdre et suis Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur. Pinsson des Riolles

Notes :

[1] Dans les NRL du mois de juin 1686, art. V, Bayle s’en était pris à plusieurs ouvrages de controverse, qui sont sans doute ceux que Pinsson des Riolles lui a envoyés puisque c’est dans le même article qu’il fait l’éloge des auteurs du Berry ; il cite les ouvrages suivants : David-Augustin de Brueys, Réponse aux plaintes des protestants contre les moyens que l’on employe en France, pour les réunir à l’Eglise, où l’on réfute les calomnies qui sont contenuës dans le livre [de Pierre Jurieu] intitulé « La Politique du clergé de France », et dans les autres libelles de cette nature (Paris 1686, 12°) ; Jacques Le Fèvre, Nouveau recueil de ce qui s’est passé pour et contre les protestans, particulierement en France, où l’on voit l’origine, le progrès, la décadence et l’extinction du calvinisme (Paris 1686, 4°). Ces deux ouvrages firent l’objet d’un compte rendu dans le JS, respectivement du 17 juin 1686 et du 9 septembre 1686, et avaient été annoncés ensemble dans les NRL, juin 1686, cat. v ; l’ouvrage de Brueys fut recensé dans les NRL, août 1686, art. I. Sur les auteurs du Berry, voir la note suivante.

[2] Dans le même article des NRL, juin 1686, art. V, après sa critique des ouvrages de controverse, Bayle poursuit : « Heureux M. de La Thaumassière, avocat de Bourges, d’être dans une province où les imprimeurs ne seront pas détournez de travailler à son Histoire du Berri ! Il a déjà publié plusieurs ouvrages sur les coutumes de Berri et de Lorris, qui ont été approuvez. Lui et M. Catherinot, avocat du Roi à Bourges, s’attachent merveilleusement à éclaircir tout ce qui fait la gloire de leur province. On l’a pu connoître à l’égard de M. Catherinot, par plusieurs traitez dont le Journal des savans a fait mention, et qui sont remplis de remarques très-curieuses. » Il s’agit de Pierre-Gaspard Thaumas de La Thaumassière (1631-1702), avocat et échevin de Bourges, Les Anciennes et Nouvelles Coutumes locales de Berry (Bourges 1679, folio) ; son Histoire de Berry (Bourges 1689, folio) devait paraître quelques années plus tard (sur lui, voir aussi Lettre 501, n.4) ; et de Nicolas Catherinot (1628-1688), conseiller au présidial de Bourges depuis 1658, érudit local qui avait publié de très nombreuses petites plaquettes de quatre ou huit pages, parmi lesquelles Les Alliances de Berry (S. l. n. d., 4°) ; Annales académiques de Bourges ([Bourges 1684], 4°) ; Annales ecclésiastiques de Berry ([Bourges 1684], 4°) ; Annales thémistiques de Berry ([Bourges 1684], 4°) ; Annales typographiques de Bourges ([Bourges 1683], 4°) ; Antiquités romaines de Berry ([Bourges 1682], 4°) ; Le Calvinisme de Berry ([Bourges 1684], 4°). Catherinot était un correspondant du JS : voir, par exemple, les numéros du 21 février 1684, du 3 avril 1684, et du 30 juillet 1685, où ses travaux font l’objet d’annonces brèves et élogieuses ; voir aussi son éloge dans le JS du 30 août 1688.

[3] Il est impossible d’identifier avec précision le « dernier ouvrage » de Nicolas Catherinot, dont les petites publications paraissaient très fréquemment sans nom de lieu ni de date : voir la note précédente.

[4] Le Père Jean de La Mainferme avait publié en 1682 des Dissertationes in Epistolam contra B. Robertum de Arbrissello [...] : scelerate confictam a Roscellino hæretico, sub nomine Goffridi, Vindocinensis abbatis (Salmurii 1682, 8°) ; le premier volume d’une nouvelle édition augmentée et améliorée de cet ouvrage venait de paraître sous le titre : Clypeus nascentis Fontebraldensis ordinis contra priscos et novos ejus calumniatores (Salmurii et Parisiis 1684, 8°) ; deux autres volumes devaient paraître par la suite, l’impression étant achevée en 1692. Bayle venait de donner le compte rendu de ce premier volume dans les NRL, avril 1686, art. II, d’où sa question concernant la suite.

[5] François Pinsson des Riolles était fils de François Pinsson, qui était le gendre d’ Antoine Bengy. Les historiens semblent confondre souvent les Pinsson père et fils. L’éminence de la famille est liée au contexte historique de la décadence de la Faculté de Droit de Bourges, qui avait connu des années de gloire sous la direction de Baron, Duaren, Baudouin, Hotman et Cujas. Antoine Bengy (1564-1616), disciple de Cujas, accéda à une chaire en 1593, en même temps que Gilles Desjardins (?-1609), qui prenait le nom latin d’Ægidius Hortensius, modèle sans doute du professeur caricaturé par Charles Sorel ( Francion (1623), éd. F. Garavini, A. Schoysman et A.L. Franchetti (Paris 1996), p.171). François Pinsson obtint une chaire en 1611 ; éditeur des œuvres de Charles Du Moulin (1500-1566), Omnia quæ extant opera. Editio novissima (Parisiis 1681, folio, 5 vol.), il publia également des ouvrages sur la régale (voir la note suivante). Sur la Faculté de Droit de Bourges à cette époque, voir L. Raynal, Histoire du Berry, depuis les temps les plus anciens jusqu’en 1789 (Bourges 1844-1847, 4 vol.), iii.442-449 ; voir aussi M.-C. Tucker, Maîtres et étudiants écossais à la faculté de droit de l’université de Bourges (1480-1703) (Paris 2001).

[6] François Pinsson publia une Dissertation historique de la régale sur les archevêchés et évêchés de France, et pour savoir si elle peut et doit être étendue sur les abbayes (Paris 1676, folio), et un Traité singulier des régales, ou des droits du Roi sur les bénéfices ecclésiastiques, ensemble la conférence sur l’édit du contrôle et la déclaration des insinuations ecclésiastiques avec plusieurs autres instructions sur les matières bénéficiales [...] Inventaire des indults, pièces, titres et mémoires emploiez et servans de preuves au Traité singulier des régales ou des droits du Roi sur les bénéfices ecclésiastiques (Paris 1688, 4°, 2 vol.), dont il est dit qu’une partie était due à la plume de son beau-père Antoine Bengy.

[7] L’ouvrage de François Pinsson sur Antoine Dadine d’Auteserre (ou d’Hauteserre), membre d’une véritable dynastie de jurisconsultes et professeur à l’université de Toulouse, ne semble pas avoir vu le jour ; sur ce dernier, voir Lettre 83, n.18, et P. Tamizey de Larroque, Lettres inédites d’Antoine Dadine d’Auteserre (Paris, Bordeaux 1876).

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 166548

Institut Cl. Logeon