Lettre 605 : Pierre Rainssant à Pierre Bayle

Ce dernier juillet [16]86 en Cour
J’ay receu le livre que vous m’avez envoyé, Monsieur ; il est tel que vous me l’avez mandé*. L’auteur est curieux de medailles, mais il ne les connoit point, et n’est que fort mediocrement versé dans l’antiquité [1]. Vous me donnez bien de l’envie de voir les journaux de Mr Le Clerc [2]. S’il repond au P[ère] Simon [3], obligez [moi] de m’envoyer ce qu’il aura fait. Je doute que le P[ère] Simon soit aussi habile homme que luy ; mais nescit in scientia retinere modum [4] ; et c’est ce qui le fait aller trop loin. Monsieur de Montausier a rendu icy de bons offices à Mr Rou [5], je suis fasché que cela n’ait eu meilleur effect. • J’envoyay à Paris vostre lettre aussi tost que je l’eus receuë [6]. Il me semble qu’à la fin de ma lettre sur le sujet d’ Atticus, au lieu où je parle des edifices de Pericles, / il seroit mieux de dire des portiques, que des edifices, ce mot cy estant trop general. En effect c’estoient des portiques. Je suis fort aise que cette lettre [7] vous soit agreable, puisqu’elle est pour vous. Je voudrois adjouter sur la fin que j’ay cru ne pouvoir mieux vanger Atticus qu’en vous addressant sa deffance, parce que vos journaux estant leu[s] des sçavans et de ceux mesme qui ne le sont pas, il n’y aura personne qui ne sçache qu’Atticus a esté injustement attaqué, etc. Vous adjouterez à cela ce qu’il vous plaira, et ce qui vous viendra en pensée. Je souscris à tout, par ce que je vous aime et que je vous honnore. Le P[ère] Du Molinet [8], à qui je me suis plaint du livre du Fueillant [9], m’a asseuré qu’il l’avoit envoyé aux chartreux mesmes, pour / sçavoir s’il estoit de la derniere edition et qu’on l’avoit asseuré que ouy. J’en fais chercher un autre, quand on l’aura trouvé, je vous en envoyeray le livre et l’année, et je verray mesme à la bibliotheque du Roy la difference des deux impressions, afin de vous donner contentement. Mons r Roulié le fils [10] vous aura envoyé les Entretiens de Mad lle de Scudery [11], au moins me l’a t’il promis. Il est marié depuis huit jours à la fille de Mr Dacquin premier medecin du Roy [12]. A Monsieur/ Monsieur Baile, professeur/ en philosophie et en histoire/ A Roterdam

Notes :

[1] Nous ne saurions identifier avec certitude l’ouvrage dont il s’agit ici, car les lettres de Bayle à Rainssant sont perdues. Cependant, il est possible que ces propos portent sur la publication de Guillaume Marcel, Histoire de l’origine et des progrès de la monarchie françoise suivant l’ordre des temps (Paris 1686, 12°, 4 vol.), puisque Gijsbert Kuiper commentera longuement cet ouvrage dans une lettre ultérieure et sa critique portera notamment sur l’interprétation des médailles : voir Lettres 644, n.2, et 649. Bayle devait annoncer cet ouvrage dans les NRL, août 1686, cat. viii, et devait en donner le compte rendu le mois suivant, art. VI.

[2] Sur le lancement de la Bibliothèque universelle et critique par Jean Le Clerc, qui paraissait depuis le mois de janvier 1686, voir Lettre 582, n.6.

[3] Sur la réponse de Jean Le Clerc à Richard Simon, voir Lettre 593, n.12.

[4] « il ne sait pas garder de la mesure dans l’érudition ».

[5] Sur les promesses d’intervention du duc de Montausier auprès du roi en faveur de Jean Rou, afin de faire publier ses Tables chronologiques, voir Lettres 564, p.390, et 582, p.453.

[6] Cette lettre étant perdue, nous ne saurions préciser à quel correspondant parisien de Bayle elle était destinée ; il est possible qu’il s’agisse de François Bernier ou de François Janiçon, puisqu’ils recevaient régulièrement des lettres de Bayle par l’intermédiaire de Rainssant.

[7] Avec sa lettre du 25 juin 1686 (Lettre 582), Rainssant avait envoyé à Bayle sa « défense » de Pomponius Atticus contre les remarques de Saint-Réal dans son Césarion ou entretiens divers (Paris 1684, 12°) qui avaient été relevées par Bayle dans son compte rendu dans les NRL, octobre 1684, art. VIII. La « lettre » de Rainssant sur Atticus fut publiée dans Le Retour des pieces choisies, ou bigarrures curieuses (Emmerick 1687, 12°) et très favorablement commentée dans le compte rendu de cet ouvrage dans les NRL, décembre 1686, art. IV. Dans ce même recueil, on trouve les « Réflexions sur la lettre de l’auteur des Doutes », réflexions qui sont de Bayle et qui portent sur l’ouvrage de Fontenelle, Doutes sur le système physique des causes occasionnelles (Paris 1686, 12°). La présence de l’écrit de Bayle dans ce recueil – comme aussi celle de la lettre de Rainssant et d’autres écrits dont il sera question par la suite dans la correspondance (voir Lettres 642, n.18, et 652, n.1) – confirme que Bayle est lui-même responsable de cette publication, qui se fit sans doute à Rotterdam chez Reinier Leers.

[8] Il s’agit sans doute de Claude Du Molinet (1620-1687), chanoine régulier, auteur de Réflexions historiques et curieuses sur les antiquitez des chanoines tant séculiers que réguliers (Paris 1672, 1673, 1674, 4°) et d’un catalogue des ouvrages rares de la bibliothèque des génovéfains à Paris : Tractatus singulares bibliothecæ S. Genovefæ Paris[iensis] de rebus sacris, antiquis, physicis (Paris 1681, 12°).

[9] L’exemplaire de la « chronologie » du Père feuillant Pierre de Saint-Romuald envoyé par Rainssant au mois de février 1686 (voir Lettres 526, n.2, et 549, n.14) ne semble pas avoir donné satisfaction. En effet, Rainssant précisait (Lettre 526, p.300) que l’exemplaire qu’il avait trouvé comportait trois volumes : il s’agissait donc de l’ Abrégé du Trésor historique et chronologique (Paris 1660, 12°, 3 vol.) et non pas des Annales chronologiques et historiques contenant les choses les plus remarquables qui sont avenues de jour en jour, de mois en mois, et d’an en an, depuis le commencement des siècles jusqu’à la présente année 1665 (Paris 1665, 12°, 2 vol.).

[10] Sur M. Rouillé, directeur général des Postes, voir Lettre 464, n.5 ; il devait envoyer deux ouvrages à Bayle : voir Lettre 610.

[11] Madeleine de Scudéry, La Morale du monde, ou conversation par M. de S.D.R. [second titre :] Conversations morales. De l’espérance, l’envie, la paresse, la tyrannie de l’usage, la colère, l’incertitude (Paris 1686, 12°), dont Bayle devait donner un bref compte rendu à la fin du mois dans les NRL, juillet 1686, cat. ix ; il devait citer de nouveau cet ouvrage au mois de septembre 1686, art. I.

[12] Antoine Daquin (ou d’Aquin) ( ?-1696), premier médecin de Louis XIV et comte de Jouy-en-Josas, était le fils de Louis-Henri Daquin, médecin de la reine Marie de Médicis ; son grand-père paternel, né dans la religion juive, se convertit au catholicisme à Aquino, en Italie, d’où son nom d’Aquin, puis Daquin. Antoine Daquin fit ses études de médecine à Montpellier et fut reçu docteur le 18 mai 1648. Il épousa Marguerite Gayant, la nièce d’ Antoine Vallot, premier médecin de Louis XIV ; cette parenté lui permit d’obtenir la charge de premier médecin de la reine, puis, après la mort de Vallot, de lui succéder, le 18 avril 1672, comme premier médecin du roi. Le soutien de la favorite, M me de Montespan, le servit dans cette désignation. Daquin était bon médecin, mais il se montra maladroit : « grand courtisan, mais riche, avare, avide, voulant établir sa famille en toutes façons ». Il osa réclamer au roi l’archevêché de Tours pour un de ses fils abbé : « ce fut l’écueil où il se brisa ». Le 2 novembre 1693, le comte de Pontchartrain vint chez lui, par ordre du roi, lui annoncer qu’il devait quitter la Cour sur-le-champ, avec défense d’y revenir et d’écrire au roi. Guy-Crescent Fagon, qui avait travaillé à la perte de Daquin dans l’intention de lui ravir son poste, avec la complicité de la nouvelle favorite, M me de Maintenon, était nommé archiatre à sa place, le même jour. Après sa disgrâce, Daquin se retira vraisemblablement à Moulins ; il mourut obscurément à Vichy, le 17 mai 1696. Voir J.J. Peumery, « La disgrâce d’Antoine Daquin, premier médecin de Louis XIV (1693) », Vesalius, II, 2 (1996), p.79-85.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 166497

Institut Cl. Logeon