Lettre 608 : Jacques Parrain, baron Des Coutures à Pierre Bayle

[Paris, juillet-août 1686 [1]]
Je ne scûs qu’hier, Monsieur, la maniere dont ma lettre vous avoit esté rendüe, j’en ay fort grondé le sieur Leonard [2] et il me dit pour raison que son correspondant n’etoit pas alors à Roterdam[ ;] c’est ce qui etoit cause qu’il avoit envoié ma lettre par la poste, à l’egard du compliment qu’il vous a fait ce n’est pas de ma part comme vous pouviés croire mais vous m’auriés obligé d’en user avec cet homme autrement que vous n’avés fait et j’aurois cru par là que vous voulés bien que j’aye commerce avec vous. Cependant je suis estonné que vous ne m’ayés pas fait la grace de m’escrire par la voie de ce correspondant ou par la poste[,] ce que j’aime croire encore mieux[,] ainsy que je vous l’ay mandé dans une des miennes. J’aurois esté bien aise de scavoir si ce que je vous ay escrit touchant le sieur Ferrand [3] a esté de vostre gout ou d’aprendre quelle tournure vous aurés donné[e] à ses expressions gotiques et surtout à un certain verset du p[saume] 105 [4] et si le livre que Mr l’abbé Cocquelin vous a envoié vous a plu [5][.] Je vous marqueray dans peu comme Ferrandus in Psalmos est un plagiaire et de quel autheur il a pris mot à mot sa paraphrase latine. J’ay deux tomes de L’Esprit de l’Ecriture s[ain]te [6] à vous envoier supposé que vous n’ayés pas recu ceux qui vous estoient destinez, mais une chose m’allarme[ :] vous y verrez que dans l’epistre dedicatoire je felicite mon amy sur l’excellent eloge qu’il fit de Mr le cardinal de Richelieu apres sa mort, • lorsqu’il fut eslu prieur de Sorbonne [7], j’ay tremblay que vous ne croiez que je sois de ce tems là ; admirez* Monsieur la foiblesse de l’homme, la jeunesse a mil[l]e deffauts et cependant l’on est desesperé de parroistre vieux, pardonez moy cette saillie et soufrés que je vous dise que je n’ay pas quarente ans, que malgré les persecutions de la fortune je n’en parois pas trente quoy que depuis l’age de quatorze j’aye sacrifié ma vie à l’armée et à toutes sortes de plaisirs[.] / C’est là vous donner quelque idée de mes traverses[.] Ces deux ocupations enferment bien des perils et ne donnent guerre le tems de cultiver les muses, cependant mes ennemis mesme[s] avouent que je scay de l’hebreu du latin et du grec au delà d’un homme de ma profession, que je scay tous les sistemes des philosophes et apres m’avoir contesté le titre de theologien, je croy qu’ils me l’accorderont avec le tems[.] Il ne me reste plus qu’à craindre qu’ils ne m’accusent d’estre sorcier, car où diable disent ils a t’il apris ce qu’il scait luy qui a passé toute sa vie dans la debauche[.] Vous ne scauriés croire combien je leur suis obligé car s’estant joins à Mrs du Port Roial leurs traverses n’ont fait qu’augmenter mon courage et ne vous ayant promis que deux tomes de la Genese, je vous l’envoiray toute entiere avant la fin de l’année et dans deux mois le premier tome de ma Morale universelle [8][.] Il se coule pourtant toujours de certains bruicts sourds[ :] quelle pitié, dit on, quel siecle où l’on soufre que l’explication de l’Ecriture saincte, et sa traduction soient entre les mains d’un homme d’espée, d’un traducteur de Lucrece, enfin d’un panegiriste d’Epicure[.] Je repons quelle faute que pas un theologien ne sache l’hebreu qui est la source de l’Ecriture, que pas un theologien ne puisse s’exprimer que d’une maniere que personne n’entend et qu’il faille qu’un homme d’espée rende la theologie intelligible[.] Quelle folie de trouver mauvais qu’un homme d’epée ait traduit Lucrece que deux prestres ont l’un expliqué et l’autre traduit [9], quelle ignorance de blasmer Epicure, que s[ain]t Hierosme, Maxime de Tir, s[ain]t Gregoire, et Gerson ont fait passer pour un tres honneste homme[.] Je ne m’estonne / pas du bruict, je continue mon tr[a]vail et meprise le reste[.] Je ne decide rien dans ma Genese[ ;] je me sers de l’ de mon philosophe [10], et laisse au lecteur la liberté de son jugement et j’ay moderé la pompe de mon stile, mais dans ma Morale je me donne carriere[.] Je ne recois personne pour maistre, je ne suis pas toujours les regles de l’Academie pour les mots et pour les phrases et je fay quelque fois des periodes et des expressions à ma maniere. Je ne songe plus ou je n’ose songer à sortir de France[.] Je n’en n’ay pas perdu l’envie mais l’execution peut estre ne me seroit pas heureuse[,] c’est assez vous en dire[.] Nous parlons quelque fois de vous Mrs Bernier [11], L’Emeri [12] et moy, le dernier recommance son cours de chimie. Mandez* moy je vous prie vostre avis sur le terme uter, Mr Pelisson met outre, Mr de Sacy vaisseau, j’ay mis peau de bouc qui est sa propre signification ; ce verset 9 du 3 e ch[apitre] Ille sciens etc est scabreux [13]. Voiés si cette version vous plaist, mais comme il scavoit que connoissant la femme de son frere, les enfans quelle auroit de luy ne luy appartiendroient pas, il aimoit mieux estre coupable d’un crime enorme que de donner à son frere une posterité[.] Idem v[erset] 20 opilio le Port Roial met maistre des troupeaux[ ;] cela me semble ridicule, opilio veut dire berger, mais je ne scay si l’on peut dire berger des troupeaux, ou si le pasteur de ses troupeaux seroit mieux dit. L[ivre] 39 v[erset] 6 il y a dans l’hebreu et reliquit omnia quæ sibi in manu Joseph et non cognoscit secum quicquam nisi panem quem ipse comedens et erat Joseph pulcher etc[.] Observés s’il vous plaist qu’il y a une virgule devant et Joseph ce qui montre que ce verset est lié et fait une proposition suivie de sa consequence et que dans la Vulgate il y a Joseph autem c’est ce qui m’a fait suivre l’hebreu et embrassé ce sentiment different de celuy de tous les traducteurs, et quoy qu’il • eut faict Joseph le maistre de tout ce qu’il possedoit, Joseph se contentoit seullement de pain pour sa nouriture et cependant il ne laissoit pas que d’avoir le visage admirablement beau et le regard tres charmant [14][.] L[ivre] 38 v[erset] 29 quare divisa est propter te maceria, il y a dans l’hebreu cur divisisti, super te divisio, vous scavez tous les sens differens que l’on donne à ce passage[,] je les met dans ma reflexion[.] Les Septante au lieu de maceria mettent •  ; le caldeen • autrement, mais ce maceria ou proprement membrana quam secundas vocant medici barriere faictes[ ;] voila comme j’ay mis[ :] Pour quoy avés vous percé la membra[ne] qui vous separoit [15]. Je vous demande vostre advis là dessus[ ;] escrivez moy par la poste[,] je ne m’embarasse pas de cela[,] adressez moy vostre lettre chez le sieur Maurice Villery à l’image s[ain]t Chrisostome rue s[ain]t Jacques car je vais desloger à la fin du mois pour aller demeurer dans [L’]Isle[.] Je suis Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Des Coustures

Notes :

[1] Cette lettre n’est pas datée, mais son contenu montre qu’elle est postérieure à la Lettre 571 et qu’elle précède la Lettre 636.

[2] Des Coutures avait précisé qu’il envoyait sa lettre précédente par l’intermédiaire du libraire-imprimeur Frédéric Léonard : voir Lettre 571, n.20.

[3] Sur la traduction des Psaumes par Ferrand et Macé, voir Lettre 571, dans laquelle Des Coutures ridiculise leur traduction « littérale » par comparaison avec la « paraphrase » de l’abbé Cocquelin. Dans les NRL d’août 1686, art. I, Bayle, rendant compte de la Réponse aux plaintes des protestans de Brueys, ironisait sur les efforts pédagogiques du clergé catholique : « Mais quelques [ sic] résolus que puissent être les protestans à ne jamais approuver les manieres des convertisseurs de France, ils doivent du moins avouer que l’on tâche de retenir par l’instruction ceux que l’on a emportez par d’autres voyes. C’est dans cette vuë qu’on fait imprimer, dit-on, cent mille exemplaires du N. Testament du P. Amelotte, pour en donner à qui en voudra. On a imprimé aussi un prodigieux nombre d’exemplaires des Pseaumes qu’on a nouvellement traduits en françois. J’en ai vû deux differentes traductions ; l’une est de M. Cocquelin, chancelier de l’Eglise et de l’université de Paris, et se vend chez Frederic Leonard ; l’autre a été faite par M. Ferrand, et se vend chez Pralard. Le latin de la Vulgate se voit à côté du françois, dans l’une et dans l’autre version. La premiere est beaucoup plus élegante que l’autre, parce que M. Ferrand s’est trop attaché à la servitude de la lettre : il a eu ses raisons, comme il le fait voir dans sa préface, où il débite aussi de fort sçavantes observations touchant la Vulgate. M. Cocquelin, au contraire, quoi qu’il n’ait pas eu dessein de paraphraser, a voulu rendre le sens de l’original d’une maniere qui fût plus intelligible et plus agréable à ses lecteurs. Il montre dans sa préface fort éloquemment les divines et inépuisables beautez qui se trouvent dans les Pseaumes. Ces deux differentes traductions partagent les sçavans de Paris ; et cette émulation ne sera pas peut-être inutile à la Republique des Lettres. » ( OD, i.614b). Le mois suivant, Bayle devait insister sur sur les enjeux confessionnels de ces traductions (voir Lettre 647, n.1).

[4] Des Coutures défendait, depuis quelque temps déjà, l’ Interprétation des Psaumes de son ami l’abbé Cocquelin et poursuivait de ses sarcasmes le style « baroque » de la Paraphrase des Psaumes de Ferrand et Macé : voir Lettres 571, 636, 647. Il s’agit ici d’un verset du Psaume 105 que nous ne saurions identifier plus précisément.

[5] A moins qu’il s’agisse tout simplement de sa Paraphrase des Psaumes, il est difficile de savoir précisément quel ouvrage Cocquelin a pu envoyer à Bayle, puisque sa lettre est perdue. Il venait de publier une brochure de sept pages contre les frais des repas organisés lors de la prise du bonnet de licence : Ad sacram theologiæ Facultatem Cancellarii Ecclesiæ et Academiæ Parisiensis expostulatio, 1686, mais il est difficile de penser qu’il ait envisagé d’envoyer un tel écrit à Bayle. Il s’agit peut-être du discours qui venait de paraître dans le JS du 17 juin 1686 : Oratio percelebris habita X calend. martii an. 1686, discours prononcé par le chancelier Cocquelin devant les étudiants de licence de la Faculté de théologie de Paris, dont l’ abbé de La Roque affirme qu’il avait « quelque chose de singulier, tant par son éloquence, qui, quelque naturelle qu’elle lui soit [à Cocquelin], n’a pourtant jamais paru avec tant d’éclat, que par le tour fin et délicat dont il traita son sujet à propos des matieres du temps et par la belle poësie dont il l’accompagna ».

[6] Sur cet ouvrage de Des Coutures, voir Lettres 507, n.4, 555, n.1, et 571, n.1.

[7] L’ouvrage de Des Coutures, L’Esprit de l’Ecriture Sainte, est dédié « à Monsieur l’abbé Cocquelin, chancelier de l’Eglise et de l’université de Paris, chanoine de la même Eglise, Docteur de la Maison et Société de Sorbonne ». Aux p. [8]-[10] de l’Epître dédicatoire (non paginée), Des Coutures s’adresse ainsi à Cocquelin : « L’Empire des Lettres estoit désolé par la perte du grand cardinal de Richelieu, sa douleur estoit aussi violente qu’elle estoit juste, vous la voulustes soulager en loüant son glorieux protecteur avec cet art et cette delicatesse dont Horace a fait l’eloge d’Auguste ; l’excés et l’affectation des loüanges sont suspectes [ sic], celles que vous donnastes à ce heros estoient si justement ménagées qu’on en voyoit éclater la verité ; l’esperance d’estre recompensé ne vous animoit point, vous n’aviez point d’autre but que de rendre justice à la belle vie de ce fameux ministre, et de luy marquer encore après sa mort, au nom de tous ces sçavans qui vous avoient choisi pour leur chef une reconnoissance immortelle. C’est là une marque assurée de la grandeur de vostre ame tout-à-fait éloignée de ces personnes dont l’humeur servile n’a de l’encens que pour ceux qui peuvent payer la bassesse de leur flatterie. » Nous n’avons pas réussi à identifier ce discours de Cocquelin consacré à l’éloge de Richelieu, mais la présentation d’un autre discours, publié dans le JS du 17 juin 1686, où Cocquelin fait l’éloge de la révocation de l’édit de Nantes, peut donner une idée de l’occasion d’un tel discours et de l’éloquence du chancelier de la Sorbonne : « C’est la coutume dans la Faculté de théologie de Paris, qu’avant que de donner le bonnet à ceux qui sortent de leur Licence, on les fait présenter par un docteur à M. le chancelier de Notre-Dame. Le docteur qui presente ces licentiez fait un petit discours à leur louange, auquel Mons gr le chancelier répond par un autre discours. Comme celui que M. l’abbé Cocquelin a fait cette année en pareille occasion a eu quelque chose de singulier, tant par son éloquence, qui quelque naturelle qu’elle lui soit, n’a pourtant jamais paru avec tant d’éclat, que par le tour fin et delicat dont il traita son sujet à propos des matieres du temps et par la belle poesie dont il l’accompagna : on a cru qu’on ne pouvoit mieux commencer que par cette piece ... ».

[8] Sur l’opposition des « jansénistes » de Port-Royal à ces ouvrages de Des Coutures sur l’Ecriture sainte, voir Lettres 483, p.111-112, et 571, p.418.

[9] Allusion à Michel de Marolles, abbé de Villeloin, traducteur de Lucrèce : Le Poëte Lucrèce, latin et françois, De la traduction de M. de M. (Paris, 1650 [1651], 8°) ; et, en ce qui concerne le commentaire, sans doute à Pierre-Daniel Huet, Epiphora, idyllium ad Lucretiani carminis legem exactum (Caen 1654, 4°), plutôt qu’à Tanneguy Le Fèvre, Lucretius, cum conjecturis, emendationibus et notulis perpetuis (Saumur 1662, 4°).

[10] L’ d’Epicure, allusion à son affirmation qu’« il est possible » qu’il se produise une déviation dans le mouvement des atomes (en vertu d’une certaine indétermination dans son système cosmologique).

[11] C’est la première fois que des contacts sont mentionnés entre ces deux philosophes épicuriens, le baron Des Coutures et François Bernier, ce dernier confortablement installé chez M me de La Sablière : voir Lettres 504, n.6 et 7, 535, et 557, n.9.

[12] Sur Nicolas Lémery, auteur d’un Cours de chimie publié en 1675, voir Lettre 347, n.10.

[13] Tout ce passage concerne l’épisode de la Genèse dans lequel Onan, qui, en application des lois du lévirat, devait épouser Thamar, veuve de son frère Er (Genèse 38), préféra « laisser sa semence se perdre dans la terre » (v. 9) et se trouva puni de mort par Dieu.

[14] Genèse 39, Vulgate : « nec quicquam aliud noverat nisi panem quo vescebatur erat autem Ioseph pulchra facie et decorus aspectu ».

[15] Genèse, 38, 29 : « quare divisa est propter te maceria et ob hanc causam vocavit nomen eius Phares ». Au lieu de traduire directement le mot hébreu perets, brèche, la Septante fait allusion à ce qui a subi la brèche, c’est-à-dire le , « clôture », « barrière ». La Vulgate porte maceria, « muraille » et, figurément, « membrane », « arrière-faix », « secondines » (du latin secundæ), « placenta ».

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