Lettre 611 : Henri Justel à Pierre Bayle

[Londres,] le 8 aoust [16]86
J’ay donné au correspondent de votre libraire [1] un catalogue des meilleurs livres anglois imprimez ici depuis peu, afin qu’on vous les envoye. Vous en pourrez enrichir votre journal [2]. J’ay appris qu’un Mr Le Clerc vouloit faire la mesme chose que vous [3], ce qui est un effet de l’envie. Je ne doute pas qu’il ne tombe parce que je ne pense pas qu’il y ait personne qui puisse approcher de vos Nouvelles de la république des lettres. J’ay donné à Messieurs de l’Academie l’exemplaire de vos Nouvelles que v[ou]s leur avez envoyé [4] dont ils vous sont obligez. On ne travaille pas ici comme on a faict, chaque chose a son temps. Je donnerai à Mr Cailloué [5] tout ce qu’il y aura de nouveau. On m’a écrit de Paris qu’un homme avoit apporté à Mons r le duc de La Vieuville une estoffe qui est transparente et flexible comme de la toile [6][,] cela me paroist si extraordinaire que j’ay de la peine à croire ce qu’on m’en a ecrit à moins que je n’en aye un petit morceau pour en pouvoir juger. On imprime deux relations de Siam et quelques observations qu’a faictes un jesuite qui estoit allé en ce pays là pour aller à la Chine [7]. On aura à la S[ain]t-Michel une description des bains de Bath en latin avec des figures [8][,] ce sera un livre assez curieux. Vous aurez veu une petite relation du Cap de Bonne Esperance [9] où il y a des choses curieuses. Le dictionnaire en grec barbare de Mr Du Cange sera bientost achevé à Lyon [10] à ce qu’on m’a dit. Le Pere Coroner qui a faict les beaux globes dont v[ou]s avez oui parler[,] faict traduire en francois une relation de la Morée avec les plans de toutes les villes [11]. Il y en a une ici avec la carte du pays : mais elle est courte. Mons r Wallis a sous la presse une logique [12] qui sera differente de celle que nous avons / connu[e,] il est un bon mathematicien, il fera quelque chose de particulier. Mr Newton de Cambrige doit aussi donner bien tost son Traitte du mouvement des planetes [13]. Les amis de Mr Alix ont eu bien du chagrin de la declaration de Mr Jurieu qui a dit les choses comme elles sont. Mr de La Rocque vous en a escrit à ce qu’il m’a dit. Il est dans les interests et les sentimens de Mr Alix qui fait ce qu’il veut ici et qui a soin de ses interests aussi bien que les autres [14]. Je suis Monsieur votre tres humble et tres obeissent serviteur J A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie/ A Rotterdam

Notes :

[1] Le correspondant de Reinier Leers est sans doute le marchand rotterdamois Nicolas Maurice, qui logeait avec Bayle et d’autres marchands ( Jean Ferrand, le sieur Cossart) chez Andries van der Horst « op de Leuvehaven » depuis 1684 et qui était l’intermédiaire habituel entre Bayle et Justel à Londres : voir Lettre 600, n.17. Il est possible que Nicolas Maurice ait servi d’intermédiaire également pour Henry Desbordes, l’autre « libraire » de Bayle. Il se peut également que le correspondant désigné par Justel soit Jean Cailloué, libraire de Londres, qu’il mentionne un peu plus loin : voir ci-dessous, n.5.

[2] Bayle ne semble pas avoir exploité dans les NRL ce catalogue envoyé par Justel : deux ouvrages anglais font l’objet de comptes rendus dans les mois qui suivent cette lettre : William Petty, Deux Essais d’arithmétique politique (Londres 1686, 4°) au mois d’octobre 1686, art. III, et Gilbert Burnet, Reflexions on Mr Varillas’s « History of the revolutions that have happened in Europe in matters of religion (Amsterdam 1686, 12°), dans le même numéro à l’art. IX.

[3] Sur le lancement par Jean Le Clerc de la Bibliothèque universelle et critique, voir Lettre 582, n.6.

[4] Bayle envoyait les NRL à la Royal Society, en échange des Philosophical Transactions, depuis quelque temps déjà : voir Lettre 562.

[5] Jean Cailloué était un protestant normand originaire d’une famille de libraires. A la suite de la Révocation, il s’installa comme libraire à Londres (dans le Strand, près Exeter Exchange), où il exerça de 1686 à 1701 : voir E. Frère, Manuel du bibliographe normand (Rouen 1858-1860 ; Genève 1971), i.171.

[6] A la suite des Compagnies des Indes orientales hollandaise et anglaise, créées dès le début du XVII e siècle, la Compagnie française des Indes orientales fut fondée par mesure gouvernementale en 1664. Arrivèrent alors en France les indiennes, les toiles et les mousselines blanches. Le mot mousseline cependant fut tiré du nom de la ville de Mosul en Iraq, où cette étoffe fut fabriquée pour la première fois. Les célèbres mousselines de l’Inde étaient tissées à la main à partir de fils très fins. Parmi elles figurait la mousseline transparente connue sous le nom de ab-i-rawan ou « de l’eau qui coule ». C’est sans doute de celle-ci qu’il s’agit dans la lettre de Justel. On comprend mal, cependant, le rôle du duc de La Vieuville, puisqu’il ne peut s’agir de Charles (vers 1580-1653), autrefois surintendant des Finances ; il se peut qu’il s’agisse de son fils, également nommé Charles (1626-1689), qui devint en 1686 gouverneur de Philippe, duc de Chartres, petit-fils de France.

[7] Il s’agit des ouvrages suivants : abbé de Choisy, Journal du voyage de Siam fait en 1685 et 1686 (Paris 1687, 12° ; éd. D. van der Cruysse, Paris 1995) ; Alexandre de Chaumont, Relation du voyage du chevalier de Chaumont, ambassadeur de France, vers le Roy du Siam (Paris 1686, 2°) ; Guy Tachard, S.J. (1651-1712), Voyage de Siam des Pères jésuites envoyés par le Roy aux Indes et à la Chine, avec leurs observations astronomiques et leurs remarques de physique, de géographie, d’hydrographie et d’histoire (Paris 1686, 4°).

[8] En 1676, avait déjà paru l’ouvrage de Robert Pugh, Bathoniensium et Aquisgranensium thermarum comparatio, variis adjunctis illustrata (Londini 1676, 8°) ; il devait être suivi en 1691 par celui de Thomas Guidott, De thermis Britannicis tractatus. Accesserunt observationes hydrostaticæ, chromaticæ, et miscellaneæ unius-cujusque balnei apud Bathoniam naturam ... exhibentes. (Observationum centuria, pleniorem in thermarum Bathoniensium naturam inquisitionem complectens, etc.) (Londini 1691, 4°). On ne sait si Justel annonce une nouvelle édition du premier ouvrage, ou bien s’il a eu vent de la préparation du second.

[9] Il s’agit dans doute de l’ouvrage de Willem ten Rhijne (ou Rhyne) (1647-1700), de Deventer, éminent médecin de la Société des Indes Orientales (voir Lettre 293, n.13) et conseiller en justice, Schediasma de Promontorio Bonæ Spei ejusve tractus incolis Hottentottis (Scafusii [Schaffhausen] 1686, 8°).

[10] Charles Du Fresne Du Cange (1610-1688), Glossarium ad scriptores mediæ et infimæ græcitatis... auctore Carolo Du Fresne domino Du Cange,... accedit Appendix ad glossarium mediæ et infimæ latinitatis, una cum brevi etymologies linguæ gallicæ ex utroque glossario (Lugduni 1687-1688 folio, 2 vol.).

[11] Le Père Vincenzo Maria Coronelli est connu comme le fabricant des globes de Marly : offerte à Louis XIV en 1683, cette paire de globes terrestre et céleste mesure 3,87 mètres de diamètre sans le mobilier. Avec ce dernier, l’ensemble culmine à 8 mètres de hauteur pour près de 5 mètres de diamètre. Les globes de Marly, parfois également nommés globes de Coronelli, ne sont pas les seuls produits par le cartographe italien. Un globe terrestre de 108 cm de diamètre orne la bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris. Il existe plusieurs exemplaires de ce type de globes, surnommés les « 110 de Coronelli ». Justel signale ici l’ouvrage de Coronelli, Description geographique et historique de la Morée reconquise par les Venitiens : du royaume de Negrepont et d’autres lieux circonvoisins (Paris 1686, 8°), piraté aux Pays-Bas sous un titre légèrement différent : Mémoires historiques et géographiques de la Morée, Négrepont et des places maritimes jusqu’à Théssalonique recueillis et enrichis des cartes des païs et des plans des place, traduit de l’italien (Amsterdam 1686, 12°). Un compte rendu de cet ouvrage devait paraître dans le JS du 23 décembre 1686.

[12] John Wallis, Institutio logicæ, ad communes usus accomodata (Oxonii 1687, 8°) : voir Lettre 601, n.6.

[13] Ce « Traitté du mouvement des planètes » d’ Isaac Newton n’est autre que son célèbre ouvrage intitulé Principia mathematica qui, publié en 1687, portait l’ imprimatur, daté du 5 juillet 1686, de Samuel Pepys, président de la Société royale de Londres.

[14] La tension était vive entre Pierre Allix et Pierre Jurieu. Déjà, l’année précédente, après la publication par Jurieu de son « Mémoire communiqué par M. ... pour montrer le rapport des trois dimensions du corps avec les trois personnes de la nature divine », dans les NRL, juillet 1685, art. III, Allix avait envoyé une lettre très critique : « Réponse au parallele des trois personnes de la Trinité et des 3 dimensions du corps, contenue dans une lettre écrite à l’auteur de ces Nouvelles le 19 aout 1685 » (Lettre 458), publiée dans les NRL, aout 1685, art. X ; et Jurieu avait réagi par sa « Réplique de M. ... aux remarques publiées dans les Nouvelles du dernier mois contre le parallele de la Trinité avec les trois dimension de la matiere », publiée ans les NRL, septembre 1685, art. X. Ensuite, comme nous l’avons relevé à propos d’une remarque de Janiçon (Lettre 600, n.20), lors de la publication par Allix de ses Réflexions critiques et théologiques sur la controverse de l’Eglise, Bayle, dans son compte rendu publié dans les NRL, février 1686, cat. ix, avait osé rapprocher la position théologique de l’auteur du « système » de Jurieu ; celui-ci avait vivement réagi par une « Déclaration » publiée dans les NRL, mai 1686, art. III, pour refuser ce rapprochement et pour condamner sévèrement les « nouveautés » proposées par Allix : « On doit donc savoir qu’il y a déjà entre l’auteur des Réflexions et moi cette difference universelle, qu’il affecte par tout de dire des choses nouvelles et entierement héterodoxes ; et pour moi, je me fais un devoir de suivre, autant qu’il m’est possible, les principes des Eglises reformées que je croi[s] très-orthodoxes. » C’est à cette « Déclaration » que Justel fait allusion dans la présente lettre. Sur la doctrine de Jurieu, voir A. Minerbi Belgrado, Sulla Crisi della teologia filosofica nel seicento. Pierre Jurieu e dintorni (Milano 2008).

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 190755

Institut Cl. Logeon