Lettre 612 : Pierre Rainssant à Pierre Bayle

En Cour ce 14 e aoust [16]86
J’ay receu Monsieur, vostre lettre du premier de ce mois [1] et vos deux journaux dont j’ay donné l’un à Mons. l’abbé de La Rocque [2] qui m’est venu voir ces jours cy. J’ay grand desir d’avoir la Vie de Sixte cinq de la derniere impression [3]. Vous me ferez plaisir de me l’envoyer. J’ay autrefois lû la premiere avec beaucoup de plaisir. La petite critique de Monsieur Burnet [4] sera bonne sans doute tout ce que ce docteur écrit estant excellant. Il est quelque fois un peu descheu en des endroits où il auroit mieux fait d’estre plus reserré, mais il recompense cela par d’autres choses donc on luy pardonne volontiers. Je crois que la relation du voyage de ce docteur à Rome [5] sera une piece tres curieuse, je vous la demande avec empressement quand elle paroistra. Nous aurons comme je crois une bonne critique de Monsieur Le Clerc sur la response que luy aura fait[e] le Pere Simon [6]. Il faut que ce dernier soit fort habile s’il peut se soutenir contre un tel antagoniste. C’est un grand dommage que Monsieur Le Clerc ne scache pas retenir son esprit dans de justes bornes [7]. N’apprenez vous rien de Monsieur Perisonius, ne donnera t’il pas bien tost son Aulugelle. J’ay depuis peu releu ses deux petits volumes [8] et j’y ay pris beaucoup de plaisir. J’en ay mesme conferé la pluspart des sujets de critique avec les originaux. / Il seroit à souhaiter qu’il continuast son dessein sur les livres de l’Empire aussi bien qu’il l’a fait sur ceux de la Republique. Cet homme a un discernement merveilleux, un jugement tres solide, et est tres exempt de la pedantrie dont la pluspart des critiques se sont gastez. Lorsque j’yray à Paris je verray Mons. Jannisson pour l’amour de vous. J’ay fait tenir vostre lettre à nostre philosophe aussi tost que je l’ay receuë et je l’ay addressée à Mons. Turet [9] qui loge à present aux galleries du Louvre. Il me dit dernierement que Monsieur Bernier logeoit encore dans son appartement de la place Dauphine mais qu’il y avoit partie faite avec Monsieur Thevenot [10] de le mener à la campagne et que pendant ce temps là on feroit transporter les meubles de sa chambre dans une chambre voisine de chez Mons. Turet, où on le meneroit coucher apres luy avoir donné à souper au retour de ce voyage. Ce bon homme Bernier est un homme d’habitude, il ne sçauroit quitter la place Dauphine, • ni vivre sans Monsieur Turet. Mais voicy bien des bagatelles. Je finis donc et suis tout à vous, Rainssant /  Un certain Monsieur Du Four que je n’ay pas l’honneur de connoistre m’envoye depuis deux mois un lardon* auquel il a adjouté depuis quelque temps une assez mechante gazette [11]. Je luy ay promis de luy payer son lardon et l’ayant voulu faire à Monsieur Thiery libraire [12] comme il m’en avoit prié, Monsieur Thiery m’a dit qu’il ne le connoissoit point. Ce Mons. Dufour me mande* depuis huit jours de payer ses lardons à Monsieur Ribou libraire [13] à quoi je m’offriray sur la fin de cette semaine que je dois aller à Paris. Mais je m’attend qu’il ne sçaura combien il faut pour trois mois, et j’ay perdu l’adresse de Mons. Dufour. On m’assure, cependant que c’est Mons. Desbordes qui imprime pour luy [14]. Je vous prie donc Mons. de prier Mons. Des Bordes qu’il dise à Mons. Dufour • que passé les trois premiers mois qui expireront dans environ 3 semaines il ne m’envoye plus ni lardons ni gazettes et que s’il n’a pas nouvelles de Mons. Ribou il me mande combien je dois luy payer pour ces trois mois. Je vous en seray tres-obligé.

Notes :

[1] Toutes les lettres de Bayle à Rainssant sont perdues.

[2] Bayle envoyait les NRL régulièrement à Rainssant et à l’abbé Jean-Paul de La Roque, rédacteur du JS : voir Lettres 325 et 333.

[3] Sur cet ouvrage de Gregorio Leti, voir Lettre 528, n.5.

[4] Sur la critique de Varillas par Gilbert Burnet, Reflections on Mr. Varillas’s History of the Revolutions that hav[e] happ[e]ned in Europe in matters of Religion. And more particularly on his ninth boo[k] that relates to England (Amsterdam 1686, 12°), voir Lettres 595, n.11, et 632, n.1.

[5] Gilbert Burnet, Some letters containing an account of what seemed most remarkable in Switzerland, Italy etc, written by G. Burnet, D.D. to T[he] H[onourable] R[obert] B[oyle]. To which is annexed his answer to Mr. Varillas (Amsterdam 1686, 12°), ouvrage annoncé par Bayle dans les NRL, octobre 1686, art. IX, in fine.

[6] Sur la bataille entre Simon et Le Clerc, voir Lettres 593, n.12, et Lettre 639, n.6.

[7] Jugement que Rainssant a déjà exprimé dans sa lettre du 31 juillet (Lettre 605).

[8] Il ne semble pas que ce prolifique érudit hollandais ait jamais édité Aulu-Gelle. Les « deux petits volumes » auxquels Rainssant fait allusion sont probablement les Dissertationum trias quarum in prima de constitutione divina super ducenda defuncti fratris uxore ; secunda de lege Voconia, feminarumque apud veteres hereditatibus ; tertia de variis antiquorum nummis agitur (Daventriæ 1679, Amstelodami 1685, 12°) et les Animadversiones historicæ in quibus quamplurima in priscis Romanorum rerum, sed utriusque linguæ autoribus notantur, multa etiam illustrantur atque emendantur varia denique antiquorum rituum eruuntur et uberius explicantur (Amstelodami 1685, 12°).

[9] Bayle envoyait donc une lettre à François Bernier, « notre philosophe », par l’intermédiaire de Rainssant, qui la faisait suivre par l’intermédiaire de Turet, ami du philosophe.

[10] Sur Melchisédec Thévenot, garde de la bibliothèque du roi, voir Lettre 306, n.4.

[11] Il s’agit sans doute de Jean-François Du Four (1655 ?-1696 ?), né dans le canton de Berne. En 1685, il avait épousé Elisabeth Meijer et résidait à Amsterdam. En 1687, il devait comparaître devant le bailli d’Amsterdam pour avoir imprimé et acheté des gazettes françaises, en particulier une Histoire journalière et véritable, qui est sans doute la gazette qu’évoque ici Rainssant. En 1689, il devait travailler à la Gazette de Rotterdam, qui allait passer aux mains de la veuve Saint-Glen dès l’année suivante. En 1690, il s’installa à La Haye, devenant citoyen de la ville, et obtint le privilège d’imprimer et d’éditer la gazette française fondée l’année précédente sous le titre : Histoire journalière de ce qui se passe de plus considérable en Europe, qui devait être reprise après sa mort par sa veuve jusqu’en 1701. Voir Dictionnaire des journalistes, n° 260 ; Dictionnaire des journaux, n° 611 (art. de H. Bots). Sur les lardons, Lettre 260, n.3.

[12] Denis Thierry, imprimeur-libraire parisien de la rue Saint-Jacques : voir Lettre 389, n.1., et J.-D. Mellot et E. Queval, Répertoire d’imprimeurs-libraires XVI e-XVIII e siècle (Paris 1997), s.v.

[13] Jean Ribou exerça comme imprimeur-libraire, entre 1653 et 1696, « au bout de la galerie des Prisonniers »,« dans la Salle royale (coté de la place Dauphine) ». Il fut petit gendre de Pierre Rocolet, auquel il succéda dans sa boutique en 1662. Voir J.-D. Mellot et E. Queval, Répertoire , s.v.

[14] Henry Desbordes, imprimeur-libraire d’Amsterdam dans le Kalverstraat entre 1680 et 1711, imprimeur des NRL de Bayle, serait donc aussi l’imprimeur de l’ Histoire journalière et véritable : voir Lettre 276, n.6, et I.H. Van Eeghen, De Amsterdamse boekhandel, 1680-1725 (Amsterdam 1965), iii.87-91.

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