Lettre 614 : François Janiçon à Pierre Bayle

[Paris,] Ce 26 aoust [1686]
† Je vous fis sçavoir il y a huit jours [1], Monsieur, la mort de Mr Mimbour [2]. Despuis cela j’ay appris qu’il a fait un testament par lequel il donne à son valet de chambre ses meubles • son ârgent, et ses ecrits. Et à l’égard du bien de son patrimoine qu’il avoit autrefois apporté dans la maison des jesuistes il en dispose en faveur des chartreux, je ne sçay si c’est ceux de Paris ou ceux de Metz, ce qui pourra bien • engendrer un procés entre les jesuistes et les chartreux. Sy je puis avoir une copie de ce testament je vous en feray part. M rs de l’Accademie françoise avoient déja oüy parler de ce que vous m’avez mandé* assavoir que leur Dictionnaire s’imprimoit au [p]aïs • où vous étes ; et pour cela ils avoient fait écrire à Mr le comte d’Avaux par Mr Renier leur secretaire et par Mr le president de Mesme frere de cet ambassadeur qui est de leur corps s’il n’y auroit point moyen d’empescher cet[te] impression [3]. Je croy que ce ministre n’a pas trouvé que [le] caractere dont il est revestu luy ait permis d’intervenir [là] dedans sans un ordre du Roy ; et c’est peut-étre pour cela qu’il a repondu qu’il n’avoit point oüy parler de cette impression, et qu’il ne croyoit pas qu’elle se fist. Cependant je suis persuadé que vous • en etes mieux informé que luy, et que vous ne m’en avez écrit que sur de bons memoires. Si ce livre est déjà achevé d’imprimer, ne l’anoncez point s’il vous plaist que je ne vous aye ecrit ce que j’ay à vous faire savoir sur ce sujet à quoy je ne tarderay pas longtems. J’ay appris que M e de Verne ma belle sœur [4] qui est partie de ce païs icy sans ma participation est arrivée en votre ville. Et comme elle a encore entre ses mains un billet par lequel il paroit que je / luy suis redevable d’une somme d’environ mil livres que je ne luy doi[s] plus[,] je vous supplie de luy demander cet écrit de ma part. De le couper en deux, et de m’en envoyer une des deux moitiés en reservant l’autre, jusques qu’à [ sic] ce que vous ayez sçeu que j’auroy receu la premiere. Vous pourrez scavoir où elle loge par Mr Acher libraire [5]. On a imprimé icy quelques dissertations d’un Mr Dupin dont vous avez veu la Bibliotheque des autheurs ecclesiastiques [6]. Il y en a une entre autres de fictitia pontificis romani infaillibilitate. Je ne sçay s’il pourra en obtenir un privilege[,] du moins ne doutai-je [ sic] pas que l’on ne luy fasse rayer le mot de • fictitia. Dabord que* le Dictionnaire de l’Academie sera imprimé je vous supplie de m’en envoyer un exemplaire par quelque occasion Rotterdam/ A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur en philosophie/ et en histoire/ A Rotterdam •

Notes :

[1] Cette lettre de Janiçon est perdue. L’identification du correspondant se fonde sur l’écriture du post-scriptum, car la lettre est écrite de la main d’un secrétaire – ce qui explique certaines erreurs de syntaxe entraînées par la dictée ; elle est confirmée par une allusion à une belle-sœur qui vient de fuir en Hollande – l’auteur de la lettre est donc bien un nouveau catholique – et par une allusion à une édition pirate du Dictionnaire de l’Académie, question sur laquelle Janiçon reviendra dans la lettre du 8 octobre 1686 (voir Lettre 642, n.16). Nous ne saurions expliquer la présence d’une croix en tête de la présente lettre. Il s’agit peut-être d’un subterfuge de Janiçon, puisque c’est là une convention pratiquée par les ecclésiastiques catholiques. Enfin, il vaut d’être souligné qu’une certaine confusion règne dans la classification des lettres de Janiçon à Copenhague, car les lettres écrites de la main de son secrétaire y sont classées à part comme étant d’un « Janiçon fils » distinct de Jacques-Gaspard Janisson du Marsin (qui a sa rubrique distincte). C’est par le contenu qu’on peut conclure qu’il s’agit en fait de lettres de François Janiçon.

[2] Louis Maimbourg mourut à Paris le 13 août 1686. Voir la « Digression sur Monsieur Maimbourg » que Bayle ajoute aux NRL, septembre 1686, art. IV.

[3] Le Dictionnaire de l’Académie ne devait paraître, à Paris chez la veuve de Jean-Baptiste Coignard, qu’en 1694. Cependant, dans sa lettre du 8 octobre 1686 (Lettre 642), Janiçon revient sur cette question et déclare : « J’ai fait voir à quelques-uns de M rs de l’Académie ce que vous m’avez écrit touchant l’impression de leur Dictionnaire qui se fait en vos quartiers... ». Il s’agit donc bien du Dictionnaire de l’Académie, dont une édition partielle avait été faite à Paris ; celle-ci fut piratée aux Pays-Bas sous l’adresse de Francfort : Grand Dictionnaire de l’Académie française, Première partie, suivant la copie imprimée à Paris (Francfort 1686, 4°), et sous le nom de Frideric Arnaud. Jean Le Clerc devait donner un compte rendu de cette édition dans la BUH, décembre 1686, art. XXV.

[4] Nous n’avons pas trouvé trace de cette M me de Verne, belle-sœur de François Janiçon.

[5] Sur Abraham Acher, libraire-imprimeur de Rotterdam, voir Lettre 600, n.22.

[6] Louis Ellies Du Pin (1657-1719), dont la Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques (Paris 1686-1691, 8°, 6 vol.) sortait des presses, venait de publier également ses De Antiqua Ecclesiæ disciplina dissertationes historicæ (Parisiis 1686, folio). Janiçon reviendra sur ce dernier ouvrage dans sa lettre du 8 octobre (voir Lettre 642, n.4).

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