Lettre 617 : Robert Boyle à Pierre Bayle

de Londres ce 30 d’aout 1686
Monsieur Si nôtre ami Mr Cunigham [1] ne m’eut assuré que vôtre civilité n’est pas inferieure à vos autres belles qualités, j’eusse eté fort surpris de recevoir une lettre si obligeante d’une personne à qui je n’ay pas l’honneur d’estre connu [2]. Puis que je me hazarde de vous ecrire en une langue qui ne m’est pas naturelle, je n’ay garde d’oser repondre à vos complimens par les miens. Aussi sans vous rien dire de cette nature, je vous puis assurer que ce n’est pas seulement avec approbation, mais avec joye, que je trouve que vous recevez à Londres, parmi les beaux esprits, des applaudissemens aussi synceres et desinteressés qu’une personne moins modeste que vous en pourroit attendre dans son propre païs. Je n’eusse pas tant tardé que j’ay fait à vous temoigner la haute estime que je fais de votre merite, et la reconnoissance que j’ay des vos civilitez, si je n’eusse eté trompé par un libraire, qui m[e] fit esperer de temps en temps qu’en attendant un peu je pourrois accompagner cette lettre d’un livre que / j’avois dessein de vous presenter il y a quelques mois ; mais que je n’ay • receu que hier de la boutique du relieur [3]. Tel qu’il est je vous prie de l’accepter, et de croire que je vous l’envoye comme un hommage que je croy devoir à une personne si capable de juger de la philosophie, aussi bien que de la theologie et des Belles Lettres. Et je ne seroy pas surpris de voir critiquer un essay, que j’ay long tems negligé et supprimé ; et qui ne paroistroit pas à cette heure avec mon nom à la teste, si l’imprimeur de la traduction latine ne m’eut pas eté plus infidele que celui de l’original anglois. J’apprendray dans les Nouvelles dont vous enrichissez le public, quel jugement on en devra faire. Et cependant je vous supplie de croire, que l’autheur est sans complimens Monsieur votre tres-humble serviteur
Ro[bert] Boyle
J’ay prié Mr Furley marchand anglois assez connu à Roterdam [4] de vous mettre entre les mains le livret dont il est fait mention dans la lettre. A Monsieur Monsieur Bayle/ professeur en philosophie/ à Roterdam •

Notes :

[1] Sur Alexandre Cunningham (1654-1737), voir Lettre 481, n.6, et surtout Lettre 1420, n.3, ODNB, s.v., articles de J.W. Cairn et de B. Morgan, et Le Clerc, Epistolario, ii.44-45 (lettre 183, 1691).

[2] Boyle répond à la Lettre 572 de Bayle du 6 juin 1686.

[3] Il s’agit peut-être du traité de Boyle, De specificorum remediorum cum corpusculari philosophia concordia ; cui accedit dissertatio de varia simplicum medicamentorum utilitate usuque. Ex Anglico in Latinum sermonem traducebat D.A.M.D. (Londini 1686, 12°), que Bayle mentionne dans les NRL, septembre 1686, cat. v, et dont il rendra compte le mois suivant, art. VI. Cependant, au mois de septembre 1686, cat. v, il mentionne également un autre livre de Boyle : De ipsa Natura, sive libera in receptam Naturæ notionem disquisitio ad amicum (Londini 1686, 12°), dont il donnera un compte rendu approfondi en décembre 1686, art. III : puisque Boyle mentionne les éditions anglaise et latine de son ouvrage, il s’agit probablement de ce dernier titre.

[4] C’est la première mention dans la correspondance de Bayle de Benjamin Furly (1636-1714), qui devait jouer un rôle capital dans la vie intellectuelle et sociale du philosophe de Rotterdam. En effet, Furly, marchand quaker, s’installa à Rotterdam vers 1680 et y constitua une bibliothèque qui devint célèbre ; il accueillit de nombreux opposants aux Stuart, parmi lesquels Shaftesbury, Locke, Algernon Sidney, des libres penseurs tels que Anthony Collins et John Toland, des quakers tels que William Penn, Robert Barclay et George Fox ; il était également lié avec Gilbert Burnet, proche de Guillaume III d’Orange et futur évêque latitudinaire de Salisbury, avec William Popple, marchand, philosophe de la tolérance et traducteur de Locke, et avec Francis Mercure van Helmont ; il reçut des visites de Pierre Des Maizeaux, de Ludolph Küster et de Zacharie van Uffenbach. Il entretenait également un vaste réseau de relations aux Pays-Bas, avec des remontrants tels que Philippe van Limborch et Jean Le Clerc, avec un socinien tel que Noël Aubert de Versé, avec des imprimeurs tels que Charles Levier, Thomas Johnson et Jan Vroesen. Au club de « La Lanterne » (« De Lantaarn »), qu’il constitua avec Locke entre 1686 et 1688, Furly s’entretenait avec ses amis de tous les sujets sensibles, politiques, philosophiques, religieux et sociaux, de l’époque. Bayle fréquenta certainement ce cercle, mais nous en savons peu de choses, tout simplement parce que Furly résidait à Rotterdam et que ses contacts avec Bayle furent directs : il ne reste que quelques indices de leurs relations à travers la correspondance des uns et des autres ; une seule lettre (du 20 novembre 1705) a survécu de la correspondance entre Furly et Bayle. Voir W.I. Hull, Benjamin Furly and quakerism in Rotterdam (Swarthmore, Pa. 1941) ; S. Hutton (dir.), Benjamin Furly 1636-1714 : a quaker merchant and his milieu (Firenze 2007) ; W.H. Barber, « Pierre Bayle, Benjamin Furly and Quakerism », in De l’Humanisme aux Lumières. Mélanges en l’honneur d’Elisabeth Labrousse (Paris, Oxford 1996), p.623-633 ; L. Simonutti, « Toland e gli Inglesi del circolo di Furly a Rotterdam », in Filosofia e cultura nel settecento britannico (Bologna 2006, 2 vol.), i.249-269 ; et de la même, « Bayle et ses amis : Paets, Furly, Shaftesbury, et le club de “La Lanterne” », in A. McKenna et G. Paganini (dir.), Pierre Bayle et la République des Lettres. Philosophie, religion, critique (Paris 2004), p.61-78 ; F. Giannini, « La letteratura radicale nella biblioteca di Benjamin Furly », in C. Borghero et C. Buccolini (dir.), Dal cartésianismo all’Illuminismo radicale (Firenze 2010), p.241-261.

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