Lettre 618 : Charles-César Baudelot de Dairval à Pierre Bayle

[Paris, le 31 août 1686 [1]]
Monsieur Je crois que vous avez des-ja receu un paquet par le moyen d’un galant homme qui s’est bien voulu donner la peinne de le porter [2]. Il y avoit deux ou trois livres et entre autres celuy Des Amazones dont vous m’aviez parlé [3]. Vous dites quelque chose du livre de mon parent dans le mois de juillet [4] mais je ne scay si c’est aprez avoir receu mon paquet ou non. Voicy deux petites pieces que je vous envoye encor par la voye de Mr Rainssant [5]. L’une est de Mr Petit autheur Des Amazones sur un proceds qu’il a gagné depuis peu [6] et l’autre est de l’abbé de S[ain]t Ussans de qui nous avons des-ja quelques petits ouvrages co[mm]e des Contes nouveaux[,] une petite critique de la Berenice de Mr Racine[,] une commedie en prose intitullée Les Bouts-rimez tout cela sous le nom de S[ain]t Glatz. Il va encor nous donner un volume de billets en vers qui sera un recueil d’une maniere toute nouvelle [7], voyla tout ce que je scay pour le present si ce n’est que Mr Baillet nous donne la moitié de sa 2 e partie en 5 volumes [8][,] que Mr Thiers connu par plusieurs ouvrages d’un caractere assez outré temoin sa Cloture des religieuses / en a imprimé un sur les jeux et les divertissemens [9][,] que Mr l’abbé Fleury en donne un sur la maniere d’étudier tres curieux [10][,] que Mr l’evesq[ue] de Pamiers a fait graver ses medaillons et ses plus belles medailles pour nous les donner en suitte avec une espece de commentaire [11]. C’est demain dimanche que les ambassadeurs de Siam [12] auront audiance du Roy[,] j’en verray la ceremonie si je peus. Je ne vous dis rien touchant les petites pieces que je vous envoye car je crois qu’elles vous seront assez agreables d’elles mémes sans recommendation et que selon votre ordinaire* vous en ferez votre profit comme il faut • dans vos Nouvelles [13]. • Rien n’est plus couru icy que vos ouvrages et les volumes ne reviennent pas la plus part du tems fort entiers entre les mains de leurs maistres aprez avoir passé par les mains de tant de gens que c’est une chose surprenante. Il n’y a pas jusques aux dames que votre reputation et le bruit commun engagent à vous lire avec une satisfaction si particuliere qu’elles vous scavent un gré extreme de ce que vous leur rendés faciles et • / intelligibles cent choses qui ne le sont point ailleurs que dans vos Nouvelles. Je vous proteste Monsieur que j’en connois un bon nombre des plus spirituelles qui trouvent ce que vous dites si fort à leur gouts [ sic] qu’un homme comme moy qui voudra faire sa cour auprez d’elles et auprez de vous ne manquera pas de dire que vous écrivez pour les graces. En effet vous scavez l’art de plaire à tout le monde et à ceux méme dont vous n’épousez pas les sentimens ou dont vous n’avez pas envie de proner le merite et les lumieres[.] Mr Parisot est un de ceux là [14][.] Il parle autant qu’il peut de ce que vous avez dit de luy comme de la chose du monde qui luy est la plus avantageuse et croit avoir a[c]quis par là le titre de scavant et de bel esprit de la méme maniere qu’un nommé Du Perrier poete et Santeuil de S[ain]t Victor de la méme profession ont pris un poeme de Mr Menage où il leur accorde le s[c]eptre poëtique [15]. Vous trouverez cette piece parmy les dernieres dans la • 8 ou 9 e edition • de ses poesies qui se fait en Hollande. On nous donnera bien tost une nouvelle Relation du royaume de Siam faitte par le pere Tachart jesuitte avec 50 ou 60 figures [16]. Celle qui se • debite aujourdhuy a eté ecritte par Mr l’evesq[ue] d’Ax sur les memoires de Mr le chevalier de Chaumont [17] et baucoup de gens auroient mieux aimé les receuils tous nuds de • l’ambassadeur que le verbiage qu’on y a mis. Et méme celuy qui les a rapsodez ainsy en a osté une infinité de bonnes choses pour les laisser au / jesuitte et pour faire sa cour à la societé dans l’esperance de quelq[ue] meilleur morceau qui l’approche autant de la Cour que son parent s’en éloigne car il doit retourner à ce que l’on dit avec les ambassadeurs. L’abbé de Lionne [18] les accompagnera aussy dans leur retour ce que l’on conjecture parce qu’il ne fait point coupper une barbe qu’il porte jusques à la ceinture ce qui est en usage ce me semble dans les parties les plus reculées de l’Orient chez les bonzes et les talapoints. Aussy bien que parmy quelques ordres de nos moines. Mais je vous interromps trop lontems d’une occupation meilleure. Pardonnez moy s’il vous plaist cette liberté que j’ay prise et faites moy la grace de croire que je suis avec toute l’admiration et tout l’attachement possible votre tres humble et tres obeissant serviteur[.] Baudelot de Dairval

Notes :

[1] Cette lettre est datée d’une autre main « jan[vie]r 1686 » mais elle est postérieure à la Lettre 604 et elle a été écrite la veille de l’audience accordée par Louis XIV à l’ambassade de Siam du 1 er septembre 1686 : voir ci-dessous n.12.

[2] Dans sa lettre du 29 juillet 1686 (Lettre 604), Baudelot de Dairval mentionne cet intermédiaire mais ne le nomme pas.

[3] Sur cet ouvrage de Pierre Petit, De Amazonibus dissertatio, et les autres ouvrages contenus dans le paquet de Baudelot de Dairval, voir Lettres 604 et 610, n.2.

[4] Il s’agit de l’ouvrage de l’abbé Jacques Petit, Les Veritez de la religion prouvées et défendues contre les anciennes hérésies par la vérité de l’eucharistie (Paris 1686, 8°), que Bayle avait mentionné dans les NRL au mois de juillet 1686, art. I, in fine, et plus longuement au mois de septembre 1686, art. IV : voir Lettres 599, n.4, et 604, n.16. A en juger par la modération des allusions de Bayle à cet ouvrage de controverse catholique, on peut penser qu’il avait déjà reçu la lettre de Baudelot de Dairval du 29 juillet (Lettre 604) et que c’est par égard pour celui-ci qu’il évoquait sans agressivité l’ouvrage de son parent.

[5] Cette lettre et les livres qu’elle accompagnait avaient donc été envoyés par l’intermédiaire de Rainssant, c’est-à-dire par celui de Rouillé fils, directeur général des Postes : voir Lettres 605 et 610, la lettre de Rouillé qui accompagnait le premier paquet de Baudelot de Dairval.

[6] Pierre Petit, De Amazonibus dissertatio qua an vere extiterint, necne, variis ultro citroque argumentis et conjecturis disputatur (Lutetiæ Parisiorum 1685, 12° ; Amstelodami 1687, 12°) ; une traduction française devait paraître plus tard : Traité historique sur les Amazones ; où l’on trouve tout ce que les auteurs tant anciens que modernes, ont écrit pour ou contre ces héroïnes ; et où l’on apporte quantité de médailles et d’autres monumens anciens, pour prouver qu’elles ont existé (Leyde 1718, 12°). Sur cet ouvrage, voir Lettres 428, n.2, et 604, n.11. Nous n’avons su identifier l’ouvrage – qui n’est peut-etre qu’un petit pamphlet – sur le procès de Pierre Petit.

[7] Pierre de Saint-GlasContes nouveaux en vers (Paris 1672, 12°) ; Les Bouts-rimez, comédie (Paris 1682, 12°) ; Billets en vers de M. de Saint-Ussans (Paris 1688, 12°). Nous n’avons su identifier sa critique de Bérénice de Racine : les critiques ne signalent que celle de l’abbé Montfaucon de Villars, La Critique de Bérénice (Paris 1671, 12°) et une satire des pièces de Corneille et de Racine : Tite et Titus, ou critique sur les Bérénices, comédie (Utrecht 1673, 12°), attribuée à Anne Dacier, à son père Tanneguy Lefèvre, ou à l’ abbé Granet. Il est possible que Baudelot de Dairval désigne cette dernière pièce comme une composition de Saint-Glas.

[8] Sur les Jugemens des sçavans sur les principaux ouvrages des auteurs (Paris 1685-1686, 12°, 9 vol.) d’ Adrien Baillet, voir Lettre 487, n.8, et 492, n.3 et 276, n.10 ; le compte rendu de ces volumes devait paraître dans le JS du 25 novembre 1686, et dans les NRL, février 1687, art. VII.

[9] Jean-Baptiste Thiers (1636-1703), Traité de la clôture des religieuses, où l’on fait voir par la tradition et les sentimens de l’Eglise que les religieuses ne peuvent sortir de leur clôture, ni les personnes étrangères y entrer sans nécessité (Paris 1681, 12°) ; Traité des jeux et des divertissemens, qui peuvent être permis ou qui doivent être défendus aux chrétiens selon les règles de l’Église et le sentiment des Pères (Paris 1686, 12°).

[10] Claude Fleury, Traité du choix et de la méthode des études (Paris 1686, 12°).

[11] Baudelot de Dairval évoque François de Camps (1643-1723) comme évêque de Pamiers, quoique ce jeune intrigant n’eût jamais reçu ses bulles : voir Lettre 449, n.17. Proche d’ Hyacinthe Serroni et de Léon Bacoué, cet ancien moniteur aux petites écoles de Port-Royal, devenu abbé de Signy, numismate accompli et qui avait par ce moyen cultivé la faveur du Père François d’Aix de La Chaize, allait publier, quelques années plus tard, ses Selectioria numismata in ære Maximi moduli musæi Illustrissimi D.D. Francisci de Camps Abbatis Sancti Marcelli, Ecclesiæ Appamiensis Episcopi designati. Pars prima (Parisiis 1690, folio) avec des planches gravées par François Ertinger. François de Camps fut un intrigant ambitieux, certes, mais aussi homme de goût et un véritable connaisseur en peinture, comme on voit par l’étonnante histoire des portraits des douze apôtres par Georges de La Tour, conservés à Albi : voir J.C. Boyer, « Les Apôtres de Georges de La Tour, de Paris à Albi », in Les Apôtres de Georges de La Tour. Réalités et virtualités, Catalogue du Musée Toulouse-Lautrec, Albi (Paris 2004), p.47-60.

[12] Sur l’audience des ambassadeurs siamois du 1 er septembre 1686, voir les Mémoires de Choisy, dans l’édition de son Journal établie par D. van der Cruysse (Paris 1995), p.418 : « Un mois après que je fus arrivé à Paris, les ambassadeurs du roi de Siam y arrivèrent. Le roi les fit défrayer partout, et leur donna audience dans la grande galerie de Versailles. On y avoit élevé un trône magnifique. Ils firent une fort belle harangue, que l’abbé de Lyonne, missionnaire, expliqua en françois. » Voir aussi D. van der Cruysse, L’Abbé de Choisy : androgyne et mandarin (Paris 1995), p.279-293.

[13] Relation de l’ambassade de M. le chevalier de Chaumont à la cour du roi de Siam, avec ce qui s’est passé de plus remarquable dans son voyage (Paris 1682, 12°). L’ouvrage est évoqué par Bayle, qui en signale une contrefaçon amstellodamoise, dans les NRL d’octobre 1686, art. IV, in fine ( OD, i.664b) : voir ci-dessous, n.17.

[14] Sur Jean-Patrocle Parisot, son ouvrage La Foi dévoilée par la raison, et le commentaire très sarcastique de Bayle, voir Lettre 495, n.2.

[15] Voir le Dialogue des poètes de Boileau, où il évoque de façon méprisante Ménage, Du Périer, Santeuil, La Peyrarède, Rapin et quelques autres qui « demeurent au bas du Parnasse, où ils cherchent une entrée avec empressement » (éd. A. Adam et F. Escal, p.593-594). Bayle avait évoqué ce poème dans sa lettre à Minutoli du 4 octobre 1676 : voir Lettre 132, n.22. Baillet évoque les prétentions poétiques de Ménage, de Du Périer et de Santeuil dans son Jugemens des savans, éd. La Monnoye (Amsterdam 1725, 12°, 17 vol.), respectivement aux articles 1535, 1540 et 1549.

[16] Guy Tachard, S.J., Voyage de Siam des Pères jésuites envoyés par le Roy, aux Indes et à la Chine avec leurs observations astronomiques et leurs remarques de physique, de géographie, d’hydrographie et d’histoire (Amsterdam 1687, 12°) : voir Lettre 611, n.7.

[17] Il s’agit de Paul-Philippe de Chaumont († 1697), académicien, évêque de Dax depuis 1671. L’auteur de Relation de l’Ambassade de Mr le Chevalier de Chaumont, à la cour du roi de Siam (Paris 1686, 12°) fut Alexandre de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV au Siam. Il entra en concurrence avec le jésuite Guy Tachard, qui devint l’interlocuteur privilégié du marquis de Seignelay, ministre de la Marine, pour tout ce qui touchait aux affaires de Siam. Bayle s’exprime ainsi dans les NRL, octobre 1686, art. IV, in fine : « M. le chevalier de Chaumont, qui est revenu de son ambassade de Siam depuis quelques mois, en a publié une Relation curieuse qui a été déjà contrefaite à Amsterdam. Il y garde le decorum de son caractere, c’est-à-dire qu’il ne descend pas dans un detail trop exact comme feroit un voïageur. Il s’étend même peu sur la religion du païs et sur le progrès des missionnaires. M. l’évêque d’Acqs, son cousin, qui avoit vû le manuscrit avant qu’on le publiât, n’a pas conseillé de doner plus d’étenduë à cet article, soit qu’en cela il ait voulu témoigner quelque complaisance aux jesuïtes qui doivent publier la Relation que le P. Tachard, missionnaire de Siam, a composée, soit qu’il ait jugé que ces choses-là, et plusieurs autres, sieroient beaucoup mieux à un jesuïte qu’à un ambassadeur. »

[18] Le rôle de l’abbé de Lionne dans les relations franco-siamoises s’inscrit au cœur de la querelle entre missionnaires et jésuites. Fils du secrétaire d’Etat Hugues de Lionne, Artus de Lionne naquit à Rome en 1655. Il abandonna une carrière militaire pour rejoindre les Missions étrangères de François Pallu (1626-1684), évêque d’Héliopolis. En 1681, il s’embarqua pour le Siam, puis s’installa à Ayutthaya, où il apprit le siamois. Grâce à sa connaissance de cette langue, c’est lui qui fut particulièrement désigné – contre son gré, selon l’ abbé de Choisy – pour accompagner les trois ambassadeurs du roi Naraï qui devaient quitter le royaume de Siam en 1686. C’est pendant ce séjour en France qu’il fut nommé par le pape coadjuteur de M gr Laneau, évêque de Rosalie. Il participa à la nouvelle ambassade de La Loubère et Céberet de 1687, et retourna au Siam. Les querelles entre missionnaires et jésuites furent alors plus vives que jamais et il eut à subir les perpétuels actes de malveillance du Père Tachard.

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