Lettre 621 : Adrien Baillet à Pierre Bayle

[Paris, août 1686 [1]]
• Monsieur Je ne puis me dispenser d’interrompre vos importantes occupations pour un moment, ni de rompre le silence dans lequel j’ay resolu d’honorer vostre merite, pour vous prier de vouloir recevoir avec vostre bonté ordinaire un exemplaire de • la continuation de mon ouvrage. Ce sont Les Jugemens des sçavans sur les principaux ouvrages des poëtes en cinq volumes [2] que j’ay prié Mr Dezallier [3] de vous faire tenir par la premiere commodité*. Mais comme elle ne sera jamais aussi promte que je le souhaiterois, je vous demande excuse par avance d’un retardement que j’apprehende si fort auquel je pourray d’autant moins remedier que je m’en vais à la campagne pour tout le temps des vacations. Vous verrez à la teste de l’ouvrage un assez grand discours divisé en deux parties, mais j’espere que vous n’en serez pas surpris lors que vous considererés qu’il m’a fallu repondre à certaines gens qui avoient bien souhaité me nuire en plus d’une maniere. Quoique de trois ou quatre pieces de vers que quelques mécontens avoient faits contre moy il n’y ait eu que l’ Asinus / in Parnasso [4] qui ait esté imprimé, j’ay cru neantmoins qu’il estoit bon de parler des autres dont la plus considerable est l’epigramme de Mr Menage qui l’a • fait imprimer à la fin de la nouvelle edition de ses poësies [5] si le bruit commun ne nous trompe. Il vous paroitra mesme que le discours est pour la plus grande partie composé contre luy, parce que non seulement Mr Menage a excité Mr Valois à faire son epigramme contre mon livre [6] sans l’avoir vû et dont il a temoigné du deplaisir depuis, et les jesuites mesmes à composer les leurs sans en excepter le P[ère] Commire [7] : mais qu’il a encore inventé le Bajuletus derivé de Bajulus sur quoy roulent tous ces vers [8], hors l’ Asinus in Parnasso que vous avez peutestre vu et qui est un songe de 65 vers iambes latins, les autres qui n’ont pas vû le jour ne sont que de petites epigrammes qui sont tombées dans leur naissance, et qu’on m’a toujours conseillé de negliger sans les relever sans en excepter mesme l’ Asinus in Parnasso qui n’a pas laissé de faire assez de confusion à son auteur jesuite comme on aura pû vous le dire / nonobstant la beauté de quelques uns de ses vers. Aussi est ce plustost pour me divertir des poëtes que pour temoigner mon ressentiment aux jesuites et à Mr Menage que j’ay composé la plus grande partie de mon discours preliminaire, et pour faire voir que je me soucie peu d’une nation qui se croit si formidable à tout le monde. Je me suis trouvé d’ailleurs soutenu, et encouragé par les divers temoignages que je n’ay pas osé esperer et que j’ay pourtant receus de diverses personnes de merite soit [de] robe soit d’epée, de la ville, de la Cour, des provin[ces] et des pays etrangers mesme, et nommément de Mr d[e] Montausier, de Mr Huet, de cinq ou six des premiers prelats du royaume, de Mr Spanheim, de Mr Racine, de Mr Despreaux, de Mess rs de l’Academie de Caën, de quelques sçavans de Rouën, de Dijon, de Lyon, de Grenoble, de Montpellier, de Tours, d’Orleans, des benedictins, des chanoines reguliers, de quelques jesuites mesme secretement [9][,] j’ajouteray de Messr s de Rome (où je n’attendois autre chose que l’honneur d’estre mis à l’Index) et particulierement du cardinal Ottobon [10], du card[inal] d’Estrées [11] et de Mr Slusius [12] : mais quelque vanité que m’aient donnée tant de temoignages avantageux, ils m’ont toujours paru peu de chose aupres de ceux dont il vous a plu m’honorer en diverses rencontres* [13] et pour lesquels • je ne puis vous temoigner avec combien de reconnoissance et de respect je suis Monsieur, vostre tres humble / et tres obeïssant serviteur Adrien Baillet J’ay ordre de Mr l’avocat general [14] de vous faire souvenir de la disposition où il est de vous rendre service en toute rencontre : et de Mr son fils de vous presenter ses civilitez. A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie et en histoire/ A Roterdam

Notes :

[1] Cette lettre a été publiée par Gigas sous la date de « janvier 1686 » sur la foi d’une indication d’une main étrangère sur le manuscrit (voir note critique a). Or, Baillet envoie à Bayle, avec sa lettre, cinq volumes de son ouvrage Jugemens des sçavans sur les principaux ouvrages des auteurs (Paris 1685-1686, 12°, 9 vol.), et nous savons par Baudelot de Dairval (et par Baillet lui-même) que l’impression de ces volumes n’était pas achevée fin juillet 1686 : « Mr Baillet sort du logis et me charge de vous faire ses complimens. Il ne veut pas que je vous mande encor que la seconde partie de son ouvrage sera imprimée dans trois semaines [...] Il y en aura 5 volumes qu’il vous fera tenir le plutost qu’il pourra » (Lettre 604 du 29 juillet 1686). De plus, Baillet annonce dans la présente lettre qu’il s’en va à la campagne « pour tout le temps des vacances [judiciaires] » : sa lettre se place donc en été.

[2] Adrien Baillet, Jugemens des sçavans sur les principaux ouvrages des auteurs (Paris 1685-1686, 12°, 9 vol.). Bayle rendra compte du quatrième volume de cet ouvrage de Baillet dans les NRL, décembre 1686, art. VI, et poursuivra sa recension au mois de février 1687, art. VII. Sur l’auteur, ancien prêtre du diocèse de Beauvais, devenu en mai 1680 précepteur et bibliothécaire chez François-Chrétien de Lamoignon, avocat général au Parlement de Paris, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. C’est en établissant le catalogue de la bibliothèque de Lamoignon que Baillet composa ses principaux ouvrages : les Jugemens des sçavans, Des Enfants devenus célèbres par leurs études ou par leurs écrits, traité historique (Paris 1688, 12°) ; Auteurs déguisez sous des noms étrangers, empruntez, supposez, feints à plaisir, chiffrez, renversez, retournez ou changez d’une langue en une autre (Paris 1690, 12°) ; La Vie de M. Des-Cartes (Paris 1691, 4°, 2 vol.).

[3] Antoine Dezallier (1642-1716), imprimeur à Paris, avait imprimé les Jugemens des sçavans ; sur lui, voir Y. Zephirin, Un Libraire de la rue Saint-Jacques : Antoine Dezallier (1642-1716) (Paris 1977).

[4] Nous n’avons pu localiser, de cette brochure de trois pages de Jean Commire, qu’une édition de 1689 publiée chez Desbordes, Asinus in Parnasso. Ad cl[arissimum] v[irum] Ægidium Menagium ([Amsterdam] 1689, 4°).

[5] Nous n’avons pas trouvé cette épigramme, qui annonce l’attaque de Ménage sous le titre : Anti-Baillet, ou critique du livre de M. Baillet intitulé « Jugemens des savans » (La Haye 1688, 12°, 2 vol.), dont une deuxième édition devait être établie par Bernard de La Monnoye (Paris 1730, 4°).

[6] Sur Adrien de Valois, voir Lettre 101, n.7, et ci-dessous, n.8.

[7] Sur Jean Commire, S.J., poète néo-latin, voir Lettre 16, n.13, ci-dessus, n.4, et la note suivante.

[8] Ménage est évoqué à plusieurs reprises dans les Jugements des savants : au tome II, 2 e partie, consacrée aux « critiques grammairiens », à l’art. 564, Baillet fait l’éloge de son érudition tout en soulignant les fautes dans ses Observationes et emendationes sur Diogène Laërce ; au tome II, 3 e partie, consacrée aux grammairiens français, surtout, il consacre une notice (n° 756) fort sarcastique à Gilles Ménage, aux Origines de la langue françoise (1650), aux Observations sur la langue françoise (1672) et à la Requeste présentée par les dictionnaires à Messieurs de l’Académie, pour la réformation de la langue françoise (1649 et nouvelle éd. sans date) : tout en déclarant que ses ouvrages ont été bien reçus par le public, Baillet s’empresse d’évoquer les réticences des uns et des autres, et conclut avec un feint soulagement : « Mais dans la peine où je me trouvois de pouvoir ramasser tous les éloges que Mr Ménage a reçûs de différentes personnes, je me suis senti tout d’un coup soulagé par la bonne nouvelle qu’un de mes amis vient de m’apprendre, et qui me fait connoître que Mr Ménage travaille sérieusement à les recueillir lui-même, et à en faire un juste volume pour en régaler le public, dont il croit flat[t]er le goût, et procurer l’avantage par ce nouveau service. » (éd. La Monnoye, Amsterdam 1725, 12°), v.228-232). De même, l’article qui lui est consacré sous la rubrique des « Poëtes modernes » (art. 1535) est très sarcastique et très sévère, soulignant la vanité avec laquelle Ménage se compare à Virgile et la versatilité avec laquelle il loue ou blâme ses propres vers « selon les occasions qu’il a jugées convenables et utiles à ses fins » (éd. citée, ix.444-464). Les jésuites, également maltraités par Baillet, fort proche de Port-Royal, s’allièrent à Ménage : Commire, piqué par les critiques de Baillet (art. 1538), s’en prit au bibliothécaire sous le nom malicieux de Bajuletus dans ses fables Asinus in Parnasso, Asinus judex, Apes, etc. Baillet s’efforça lourdement de démontrer que son nom ne se traduisait pas ainsi. Commire le traita aussi de portefaix parce que, ne devant que porter et caser les livres chez Lamoignon, il osait les juger. Adrien de Valois et le jésuite Du May suivirent cet exemple. Voir l’ Anti-Baillet de Ménage (cité ci-dessus, n.4) et abbé Vissac, De la poésie latine en France au siècle de Louis XIV (Paris 1862), p.118-119.

[9] Baillet affiche une grande indifférence à l’égard des attaques éphémères de poètes latins excités contre lui par Ménage, mais la longue liste qu’il présente de ses approbateurs pour mieux convaincre Bayle de la qualité de son ouvrage en dit long sur sa susceptibilité. Tous les noms cités sont connus ; nous ne relevons que les derniers cités. 

[10] Pierre Vito Ottoboni (1610-1691), Vénétien, ancien étudiant de Padoue, devenu cardinal en 1652, puis évêque de Brescia : il devait succéder en 1689 au pape Innocent XI sous le nom d’Alexandre VIII.

[11] César d’Estrées (1628-1714), évêque de Laon en 1655, élu membre de l’Académie française en 1658, fréquentait le salon de M me Du Plessis-Guénégaud à l’hôtel de Nevers et prit ainsi une part importante dans la négociation de la Paix de l’Eglise (entre jésuites et jansénistes) en 1668 ; il en fut récompensé par le chapeau de cardinal en 1672, et continua ensuite à jouer un rôle diplomatique de premier plan : sur lui, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[12] René-François de Sluse (1622-1685), chanoine de Liège, abbé d’Amay, est connu surtout comme mathématicien, spécialiste de la résolution des équations coniques et pionnier du calcul infinitésimal ; il entretint une correspondance substantielle avec les principaux mathématiciens de l’époque : Blaise Pascal (par l’intermédiaire de Cosimo Brunetti), Christian Huygens, Michelangelo Ricci, John Wallis, comme aussi avec Ismaël Boulliau, Balthasar de Monconys, Saint-Evremond et le cardinal de Retz. En 1674, il fut élu fellow de la Royal Society. A la date de la présente lettre, il était décédé, mais avait sans doute pu connaître le premier volume de l’ouvrage de Baillet. Sur Sluse, voir C. Le Paige, « Correspondence de René Francois de Sluse publiée pour le premiere fois », Bulletino di bibliografia e di storia delle scienze matematiche e fisiche, 17 (1884), p.427-726 ; Pascal, Œuvres complètes, éd. J. Mesnard (Paris 1964-), iv.89-129 ; F. van Hulst, René Sluse (Liège 1842) ; Etienne Helin (dir.), René-Francois de Sluse (1622-1685), Actes du Colloque international Amay-Liège-Visi, 20-22 mai 1985, Bulletin de la Société royale des sciences de Liège, 55 (1986).

[13] Bayle avait déjà fait plusieurs fois allusion aux quatre premiers volumes des Jugemens des sçavans de Baillet ( NRL, septembre 1685, art. X, in fine, février 1686, cat. i, in fine, juin 1686, art. VII) et en avait donné un compte rendu approfondi au mois de décembre 1685, art. IX.

[14] Denis Talon, qui avait récompensé une allusion flatteuse à Guillaume de Lamoignon dans les NRL par l’envoi à Bayle d’une médaille de son père, Omer Talon, par l’intermédiaire de Rainssant : voir Lettres 422, n.3, et 439, p.426. Son fils, issu de son mariage avec Elisabeth Favier, s’appelait aussi Omer (1676-1709) ; il fut marquis du Boulay, capitaine de cavalerie et devint, en 1700, colonel du régiment d’Orléans.

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