Lettre 624 : Pierre Isarn de Capdeville à Pierre Bayle

A Amsterdam le 2 e sept[em]bre 1686
Il n’est pas juste, Monsieur, de vous interrompre un seul moment de vos grandes occupations, et il est inutile de vous dire en particulier combien vos travaux sont utiles au public, le public lui meme le temoigne par une voix si forte qu’elle engloutit cel[l]e des particuliers je ne puis pourtant m’empecher de vous remercier de mon chef [1] de ce que vous venés de nous donner dans le dernier mois de vos Nouvelles. L’extrait que vous y avés fait du livre de Mr Basnages [2] m’a donné une grande consolation. Ceux que vous faites des autres ouvrages satisfont ordinairem[en]t les lecteurs jusques là qu’ils ne souetent plus de lire le livre meme, sachant bien que vous en avés fait un precis qui contient tout ce qu’il a de meilleur, mais à l’egard de celui ci vous en avés fait à mon gré une refutation suffisante[,] voila desormais tout le monde satisfait sur le chapitre des persecutions et s’il y en a eu au comancement qui n’aient pas compris le tour que vous preniés pour venir là où l’on vous voit arriver et qui aient creu pouvoir se plaindre de vous[,] ils diront maintenant felix culpa… L’avis que vous nous donnés de la multiplication prodigieuse des exemplaires du Nouveau Testament du Pere Amelot et des deux • versions des Psaumes [3] reveille plusieurs idees dans les esprits[,] les uns en esperent quelque bien, et les autres croient que c’est un amusement* pour les nouveaux convertis et qu’on ne les laissera pas jouir longtems, non plus que les papistes originaires, de ceste lumiere toute alterée quelle est, aussi vous rapelés fort à propos la suppression de la version du Messel qui fut publiée par Mr de Voisin en 1660 [4], come je n’ai point veu aucun de nos auteurs qui ait relevé dans leurs controverses ce qui peut estre relevé dans les aprobations • autentiques qui furent données à ce livre et que je le croi fort rare je vous en envoie un tome, afin qu’il vous plaise d’examiner s’il y a eu quelque chose qui merite d’estre comuniqué au public[.] Vous ramassés heureusem[en]t les pieces volantes qui peuvent echaper[ ;] ces aprobations que je trouve tres remarquables, s’evanouissent avec le livre meme dont on empeche la debite[.] / Il me semble qu’elles sont tout à fait convaincantes contre l’Eglise romaine que l’eveque de Dax met au rang des idolatres si elle cache ses mysteres [5] et elle l’a fait malgre lui et ses confreres qui avoi[e]nt aprouvé la decouverte que cet[t]e version en faisoit et si l’Eglise gallicane veut estre aujourd’hui de meilleur foi en permetant les versions de l’Escriture sainte, on lui peut faire voir par l’aprobation du chancelier de l’université de Paris que ce n’est pas assés et que les livres qui ne servent qu’aux curieux ne peuvent pas donner à un nombre innombrable de personnes qui n’ont pas eu la capacité ou le loisir de les lire le moien de joindre leurs intentions aux prieres qu’ils n’entendent pas mais qu’il faudroit pour le moins faire interpreter en langue vulgaire ce qui se dit dans le service en une langue qu’il avoüe n’etre pas meme entendüe de ceux qui seroi[e]nt obligés de la scavoir. Il designe asses clairement les prestres puisqu’il ajoute qu’il a fait ceste version pour aider à ceux qui sont obligés de faire entendre au peuple ce qui se dit à la messe, ce qui est proprement le devoir des prestres dont il ne les croit pas capables sans son secours, apres cela Bellarmin est bien plaisant [6] de • metre entre ses meilleures raisons pour le service [...], que s’il se faisoit en la langue de chaque nation les prestres n’etudieroi[e]nt plus le latin et par consequent ne liroi[e]nt plus les Peres d’où ils doivent puiser l’interpretation de l’Escriture[.] Cependant l’experiance nous fait voir que les conducteurs d’aveugles ne laissent pas d’estre autant et plus aveugles que le pauvre peuple qu’ils seduisent et en voilà un aveu asses formel dans la bouche de celui qui en devoit scavoir quelque chose et qui com[m]e chancelier de l’université avoit donné des livres aux • scavans et aux ignorans car on scait que tout passe sans avoir recours aux vieux contes de l’ Apologie d’Herodote [7]. Vous scavés ce qui arriva il y a quelques années dans la chapelle de Versailles où le Roy ayant remarqué cet[t]e plainte de David factum sum sicut victicorax [8] demanda à l’un de ses aumoniers ce que c’estoit, qui lui repondit froidement[ :] Sire c’estoit un des amis de David, ce qui fit dire à un railleur[ :] Sire c’est Mr l’abbé lui meme qui n’y voit goute car c’est le nom d’un oyseau de nuit [9][.] / Outre les aprobations dont ceste version avoit eté munie elle estoit encore soutenue d’un privilege du Roy que vous trouverés à la fin et qui a quelque chose de fort particulier car au lieu que dans les autres privileges le Roy dit qu’il les acorde pour traiter favorablem[en]t l’exposant et pour empecher que d’autres ne lui ravissent le fruit de son travail, celui ci est seulement causé de l’utilité publique à ces causes desirant que le public puisse profiter de ce travail, nous lui avons permis… pour 30 ans. Cette version est acompagnée de plusieurs notes qui expliquent toutes les ceremonies de la messe et ses aprobateurs soutienent que l’auteur est bien entré dans l’esprit de son Eglise par ces explications et cependant son livre demeure suprimé malgre tant de bonnes raisons et tant d’autorites qui le devoi[e]nt rendre si utile, vous avés Monsieur le talent de faire valoir les choses et si vous jugés que ce [que] je vous propose soit aussi nouveau au public qu’il me l’a esté, et qu’il soit aussi important qu’il me le semble, je ne doute pas que vous ne le metiés dans ce grand jour [10] que vous donnés à tout ce qui passe par vos mains[.] J’espere au moins que dans la petite offrande que je vous fais vous • aprouverés mon zele, et que vous me fairés la justice d’estre persuadé que je suis Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur Isarn A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie/ A Roterdam

Notes :

[1] Pierre Isarn (ou Ysarn) de Capdeville (1642 ?-1714), né à Castres, fut étudiant à Genève en 1664, ministre à Lyon l’année suivante et à Montauban au plus tard en 1674 : c’est à ce titre que, cette année-là, il fut secrétaire du synode provincial de Millau. Banni de la France en 1685, il s’exila – avec sa femme, Thomasse Du Gonne, et cinq enfants – à Amsterdam et y devint pasteur ordinaire wallon en 1688, poste dont il ne prit sa retraite que deux ans avant de mourir (il faut donc corriger Haag, qui le donne pour ministre wallon de Delft). Il eut avec Jurieu des démelés dont l’origine lointaine était un opuscule sur l’efficace du baptême publié à Montauban en 1677 et qu’il réédita avec d’autres pièces en 1695 à Amsterdam.

[2] Dans les NRL, avril 1686, art. VIII, Bayle avait rendu compte de l’ouvrage de Jacques Basnage, Considération sur l’état de ceux qui sont tombez, ou Lettres à l’Eglise de *** sur sa chute (Rotterdam 1686, 12°), qui venait de paraître chez Abraham Acher : voir Lettre 593, n.10. Ce compte rendu est écrit sur un ton très dur, sans ambiguïté et sans concessions ; il constitue une véritable charge contre la persécution des huguenots, semblable à celle que Bayle avait menée dans son propre pamphlet Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand, composition qui est d’ailleurs citée dans la recension de l’ouvrage de Basnage.

[3] Voir les NRL, août 1686, art. I, in fine, où Bayle évoque la multiplication des publications à l’intention des nouveaux convertis, et en particulier les « cent mille exemplaires du Nouveau Testament du Père Amelotte, pour en donner à qui en voudra » et les deux versions des Psaumes de Cocquelin, d’une part, et de Ferrand et Macé, d’autre part : nous citons ce passage à la Lettre 608, n.3. Sur la bataille entre ces auteurs, voir Lettre 571, n.9. Il s’agit par ailleurs du Nouveau Testament de Notre Seigneur Jésus-Christ, traduit sur l’ancienne édition latine (Paris 1666-1670, 8°, 3 vol.) de l’oratorien Denis Amelote (1609-1679) : sur celui-ci, voir Richard Simon, Histoire critique des versions du Nouveau Testament (Rotterdam 1690, 4°), p.371-389.

[4] Joseph Voisin, Messel romain, selon le règlement du Concile de Trente, traduit en françois avec l’explication de toutes les messes et de leurs cérémonies pour tous les jours de l’année (Paris 1660, 1661, 12°, 5 vol. ; Paris 1667, 1668, 12°, 5 vol.). Dans le même article des NRL, août 1686, art. I, in fine, Bayle fait allusion à la traduction de Voisin en ces termes : « Qu’on a reconnu enfin que les lieux communs qui ont été étalez avec tant de pompe pendant quelques siecles, contre les versions de l’Ecriture en langue vulgaire, ne sont pas solides ; car si on étoit convaincu qu’ils le fussent, comme on en étoit convaincu durent le fracas de la traduction du Missel par M. Voisin, on ne mettroit pas aujourd’hui entre les mains de tout le monde les versions françoises de l’Ecriture et de la messe. Si l’assemblée du Clergé avoit pû prévoir cela en l’année 1660, elle n’eût point combattu l’abbé Voisin par les principes généraux sur lesquels elle raisonna. »

[5] L’évêque de Dax est Paul-Philippe de Chaumont (voir Lettre 618, n.17) ; Isarn fait allusion à ses Réflexions sur le christianisme dans l’Eglise catholique [...] en trois parties (Paris 1692-1693, 12° ; Senlis 1697, 12°).

[6] C’est dans la première de ses Disputationes [...] de controversiis christianæ fidei adversus hujus tempris hæreticos (Ingolstadii 1587-1593, 8°, 8 vol.) que Robert Bellarmin (1542-1621) traite « de controversia prima fidei christianæ quæ est de verbo Dei scripto et non scripto », insistant sur la nécessité d’un magistère, dans les discussions avec les protestants : ce « juge des controverses » sera la Tradition de l’Eglise, qui détermine le sens unique des termes bibliques et résiste ainsi aux errements des traductions et des interprétations hérétiques. Voir J.-R. Armogathe (dir.), Le Grand Siècle et la Bible (Paris 1989), Introduction, p.18-20 ; V. Carraud, « Descartes et la Bible », ibid., p.283-28. Cette méfiance à l’égard des traductions est héritée par Claude Fleury, au sein du « petit concile » de Bossuet, dans son insistance sur les mœurs des différents peuples et donc sur les connotations précises des termes bibliques : F. Preyat, Le Petit Concile de Bossuet et la christianisation des mœurs et des pratiques littéraires sous Louis XIV (Berlin, Munster, Hambourg 2007), p.106.

[7] L’ Apologie d’Hérodote est un ouvrage de Henri Estienne, où, prétendant montrer que la crédulité antique n’était pas plus grande que celle de son siècle, il satirise avec une indignation amère les erreurs et les intolérances du catholicisme. Dans le DHC, art. « Périclès », rem. L, Bayle reproche à Estienne d’affirmer que les sentiments d’ Hérodote sur la puissance et la providence de Dieu sont ceux que les chrétiens doivent en avoir : « il ne s’aperçoit pas qu’une puissance dirigée par la jalousie de la prospérité d’autrui, ne peut être qu’une qualité odieuse et défectueuse ».

[8] Pour nicticorax, ou, mieux, nycticorax, littéralement « corbeau nocturne », voir Ps 102,6 : « je suis comme le hibou des ruines ».

[9] Nous n’avons pas trouvé la source de cette anecdote ; elle ne se trouve pas dans les Menagiana ou les bons mots et remarques critiques, historiques, morale et d’érudition de Monsieur Ménage, recueillis par ses amis (Paris 1715, 12°, 4 vol.) ; voir F. Wild, Naissance du genre des ana (1574-1712) (Paris 2001).

[10] Bayle ne revient sur la traduction de Joseph Voisin ni dans les NRL ni dans le DHC.

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