Lettre 626 : Euverte Jollyvet fils à Pierre Bayle

• [Angleterre, 10 septembre 1686 [1]]
L’ Histoire generale de Suede que Monsieur de Puffendorff [2] a mise au jour depuis peu me fait songer que feu Mons r Jollyvet l’advocat pourroit bien dire dans son tombeau Hos Ego [3]. Et je suis persuadé que lorsque Mons r Bayle scaura la raison que j’ay de le croire, il n’en doubtra pas luy mesme et rendra la mesme justice aux morts, qu’il rend tous les jours aux vivans dans ses Nouvelles de la rep[ublique] des lettres faisant voir au public selon que sa prudence le jugera à propos que le dit sieur de Puffendorff pourroit bien avoir joué ce tour là, à la memoire de feu Mons r Jollyvet. La voicy. Estant en Hollande en 1668 et 69 auprez de Mons r le chev[ali]er Temple [4] ambassad[eu]r de sa Maj[es]té brit[annique] à La Haye[,] je fis venir d’Orleans l’ Histoire gen[er]ale de Suede en francois (qui a cousté plus de 20 ans de temps et plus de deux rames de papier) pour voir si ces Messieurs les Elzevirs et Blæu [5] m’en voudroient donner quelque douceur et la faire imprimer à leurs depens pour faire voir au public la peine que mon père a prise pour luy donner une Histoire generale de Suede / qu’on avoit point encore veue en francois. Ces Messr s n’estant pas d’avis de me rien donner ny moy de leur laisser un si grand travail sans quelque avantage, je resolu[s] de la porter en Suede trouvant l’occasion favorable de Monsr le chev[ali]er Werden [6] qui s’y en alloit en qualite d’envoyé extraord[inai]re d’Angleterre en 1670[,] lequel je fus rencontrer au passage du Sundt. Pour cet effet je m’embarquay à Amsterdam pour Elsignor où huit jours apres estre arrivé parut l’yacht « Anne » où estoit Mons r le chevalier Werden qui me fit l’honneur de me recevoir à sa suitte[ ;] estant arrivez à Stockholme je m’enquis si les grands que feu mon pere avoit eu l’honneur de connoistre estoient encore en vie comme Mons r le comte Magnus Gabriel de la Gardie gr[and] chancelier [7][,] Mons r le baron de Rosnhan [8][,] Mons r le senateur de Biorenklow [9][,] Mons r de Grippenhselm precepteur du roi [10][.] Je leur fis à tous la reverence et me firent mille honnestetez* pour l’amour du desfunt / qu’ils avoient connu pour un bon Suedois temoin son Fulmen In Aquilam [11] et son Histoire generale de Suede que je presentay à Monseig r le gr[and] chancelier (le roi estant alors mineur) un peu devant le depart de Mons r le chev[ali]er Werden de Stockholme. Toute la reconnoissance que j’en eus fut 200 ducats[,] peu de chose pour un si grand travail. Il est vray que Mons r le comte Magnus de La Gardie me fit un compliment m’assurant que si je voulois demeurer à la cour de Suede qu’il se faisoit fort de m’y faire avoir de l’employ. Je remerciay son ex[cellen]ce et luy dis qu’estant né dans un pays chaud je ne pouvois pas m’accomoder à la rigueur du froid qui regne en ce pays là. Ainsy je prie conge de luy laissant entre ces mains l’ Histoire dont est question que j’avois communiquée à plus[ieu]rs de ces grands de Suede qui ont admiré commant un homme qui n’est jamais sorti du royaume de France ayt si bien ecrit et si bien entendu les affaires de Suede ce qui devoit donner de la confusion à leurs scavans. Remarquez que Mons r de Puffendorff estoit en mesme temps en Suede, jugez du reste. Je vous escris toutes ces circonstances afin que vous voyez que c’est la verité toute pure.

Notes :

[1] Cette lettre est datée d’une autre main, mais, comme elle fut envoyée à Bayle incluse dans la Lettre 634 du 26 septembre 1686, il n’y a pas de raison de ne pas se fier à cette indication.

[2] Historiographe et conseiller aulique du roi de Suède, Samuel von Pufendorf composa en latin une histoire de la Suède : Commentariorum de Rebus Suecicis Libri XXVI. Ab expeditione Gustavi Adolfi Regis in Germaniam ad abdicationem usque Christinæ (Ultrajecti 1686, 8°), annoncée par Bayle dans les NRL, décembre 1685, cat. iii, et recensée en juin 1686, cat. vi.

[3] D’après l’anecdote rapportée par Suétone dans sa Vie de Virgile, celui-ci, ayant placé au-dessus de la porte du palais de l’empereur un distique élogieux qui fut ensuite réclamé par un certain Bathyllus, ajouta le vers Hos ego versiculos feci, tulit alter honores, « J’ai fait ces vers, un autre en a volé l’honneur ». Le fils homonyme d’ Euverte Jollyvet (1601-1662) dénonce ainsi le plagiat de Pufendorf à l’égard de l’ouvrage de son père, Fulmen in aquilam, seu Gustavi Magni, serenissimi Suecorum Gotthorum, Vandalorum regis, etc.., Bellum sueco Germanicum. Heroico-politicum poëma (Parisiis 1636, 12°).

[4] Sir William Temple (1628-1699) avait conduit à bien diverses missions diplomatiques qui visaient à contrecarrer les projets de Louis XIV : en particulier, il négocia le mariage entre Guillaume III d’Orange et Marie Stuart et, en 1668, il fut l’artisan de la Triple Alliance rassemblant les Provinces-Unies, la Suède et l’Angleterre ; en 1674-1675, il négocia la paix entre la Hollande et l’Angleterre, contre les desseins de Charles II, qui recherchait de son côté une entente avec Louis XIV. C’est donc à l’occasion de la négociation de la Triple Alliance que le fils homonyme d’ Euverte Jollyvet (1601-1662) avait rencontré l’ambassadeur britannique à La Haye. Celui-ci se retira ensuite de la vie publique, résidant à Moor Park, où Jonathan Swift fut quelque temps son secrétaire personnel.

[5] Sur les Blæu, voir Lettre 488, n.10 ; sur les Elzevier, voir W. Alfons, Les Elzevier, histoire et annales typographiques (Bruxelles 1880) ; H.B. Copinger, The Elzevier Press, a handlist of the productions of the Elzevier presses at Leyden, Amsterdam, the Hague and Utrecht (London 1927).

[6] Le chevalier Werden, envoyé extraordinaire d’Angleterre en Suède en 1670 : il s’agit de Sir John Werden ou Worden (1640-1718), homme politique, qui servit comme diplomate entre 1665 et 1672 ; il fut créé baronnet en 1672, devint secrétaire de James, duc d’York, et député de Reigate entre 1673 et 1679, et de nouveau entre 1685 et 1687 ; il fut commissaire à la douane de 1685 à 1697 et de 1702 à 1714.

[7] Magnus Gabriel (1622-1686), comte de La Gardie, homme d’Etat suédois qui encouragea l’étude de l’histoire ancienne de la Suède.

[8] Il s’agit probablement du baron Gustave Rosenhane (1619-1684), avocat aux sympathies cartésiennes, qui mena une campagne contre la croyance aux sorcières. Poète respecté, il est généralement considéré comme le premier à avoir composé des sonnets en suédois.

[9] Matthias Mylonius Biorenklau (ou Biorenklou, Biorenklov, Biorenklow) (1607-1671), secrétaire de la reine de Suède, homme d’Etat et diplomate.

[10] Edmund Frigelius (1622-1675), précepteur et secrétaire personnel du prince royal suédois Charles XI. Après une carrière prestigieuse comme professeur à Uppsala et comme précepteur du futur roi de Suède, il fut élevé à la nobilité et prit le nom de Gripenhielm ; il devint ensuite secrétaire d’Etat, chancelier et conseiller du roi.

[11] Euverte Jollyvet , Fulmen in aquilam, seu Gustavi Magni, serenissimi Suecorum Gotthorum, Vandalorum regis, etc.., Bellum sueco Germanicum. Heroico-politicum poëma (Parisiis 1636, 12°). Voir Lettre 634, où Guy Mesmin donne des extraits de ce poème de Jollyvet.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 181557

Institut Cl. Logeon