Lettre 628 : François Bernier à Pierre Bayle

• [Paris, le 12 septembre1686]
Monsieur, Je vois bien que vous auriez bonne envie de me servir, aussi vous en suis-je autant obligé que si vous le faisiez, mais cela ne se pouroit sans decouvir la turpitude de gens qui autrefois ont esté de mes amis, et puis je ne sçaurois me resoudre à affliger l’affligé, je n’ay pas mesme le courage de m’en prendre à ce vieillard mourant [1] qui est icy quoy qu’il le meritast assez, j’aime mieux attendre, peutestre qu’un jour le remord les prendra, et qu’ils feront reflexion sur les bons offices que j’ay toujours rendu[s] à toute la famille, et sur le mal qu’un autre moins philosophe leur auroit pû faire. Je fus hyer diner avec l’heroine [2], il fut conclu qu’on ne se lasseroit point de lire Monsieur Bayle, de l’estimer, et de luy vouloir du bien quelque chose qui pûst arriver [3]. Nous avions resolu de vous envoyer une petite piece manuscrite qui apparemment auroit esté de vostre goust, mais nous dîmes mais, et puis mais. De tout ce qui nous devoit venir par la voye de Monsieur de Bonrepos [4] ne folium quidem, patientia [5], si ce qui doit venir par Mastrik [6] a le mesme sort, il faudra encore dire patientia. Je ne suis point si fort abymé dans la philosophie que je n’aye deja ecrit en Angleterre pour les nouvelles Lettres du [Père] Simon à Vossius [7], et je vous prie bien fort que je ne sois p[a]s / des derniers à avoir celles de Grotius [8], je ne crois pas qu’on fasse difficulté de laisser passer ces sortes de livres là. Si je sçavois que Monsieur Du Rondel agreast un de nos Abregez [9] et qu’il me voulust marquer la voye, il m’en reste encore quatre, je luy en envoyerois tres volontiers un. Je pensois vous ecrire par Monsieur de S[ain]t Didier [10], mais je n’eus pas le loisir. Vale, sapere aude [11]. F. Bernier
A Paris 12 e septembre 1686
Hyer au soir je receu[s] l’incluse [12]. A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ de philosophie/ A Roterdam •

Notes :

[1] Nous ne saurions identifier ce vieillard dont l’ingratitude a offensé François Bernier.

[2] M me de La Sablière.

[3] Le malheur de François Bernier découle aussi sans doute de son obligation de déménager de son appartement de la rue Dauphine, comme le laisse entendre Rainssant dans sa lettre du 14 août (Lettre 612).

[4] Sur François d’Usson, sieur de Bonrepos, voir Lettre 246, n.18 ; il fréquentait le salon de M me de La Sablière et avait été chargé de diverses missions diplomatiques, ce qui lui permettait de fournir ses amis en ouvrages imprimés à l’étranger : voir Lettre 504, n.8.

[5] « pas même une seule page, patience ».

[6] A Maastricht, c’est sans doute Du Rondel qui servait d’intermédiaire pour l’envoi de livres à Paris.

[7] Notre lecture de cette formule est conjecturale ; elle se fonde sur le contexte des publications répétées à Londres des arguments et des objections d’ Isaac Vossius et de Richard Simon. Il se peut que Bernier désigne ici une publication londonienne qui venait de paraitre chez R. Scott : Isaaci Vossii Observationum ad Pomp. Melam appendix. Accedit ejusdem ad tertias P. Simonii objectiones responsio. Subjungitur Pauli Colomesii ad Henricum Justellum epistola (Londini 1686, 4°) : sur cet ouvrage, voir Lettre 487, n.15. Il faisait suite à la publication par Richard Simon de ses Opuscula critica adversus J. Vossium. Defenditur sacer codex Ebraicus et B. Hieronymi translatio [...] judicium de nupera I. Vossii ad iteras P. Simonii objectiones responsione (Edinburgi 1685, 4°), ouvrage qui répondait à celui de Vossius, Variarum observationum liber (Londini 1685, 4°), qui comportait en particulier les opuscules : De Sibyllinis aliisque quæ Christi natalem præcessere oraculis ; Responsio ad objecta [de R. Simon] nuperæ criticæ sacræ ; Ad iteras patris Simonii objectiones altera responsio.

[8] Il s’agit de la publication imminente des lettres de Hugo Grotius, Epistolæ quotquot reperiri potuerunt : in quibus præter hactenus editas, plurimæ theologici (Amstelodami 1687, 2°).

[9] François Bernier fait sans doute allusion à l’une des nombreuses éditions de son Abrégé de la philosophie de Gassendi, dont une édition in-12° était sortie à Lyon en 1684.

[10] Sur Alexandre Toussaint Limojon de Saint-Didier, écuyer et homme de confiance du comte d’Avaux, ambassadeur de France en Hollande, voir sa lettre du 10 janvier 1686 (Lettre 500) et Lettre 598, n.1.

[11] Horace, Odes, 1,2,40, « ose être sage, raisonnable ». Bernier encourage Bayle à continuer à exercer son bon jugement.

[12] Il s’agit sans doute d’une lettre adressée à Bayle par l’intermédiaire de François Bernier, mais nous ne saurions donner d’autres précisions car il semble qu’elle soit perdue.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 180576

Institut Cl. Logeon