Lettre 642 : François Janiçon à Pierre Bayle

• [Paris, le 8 octobre 1686 [1]]
Le port des lettres etant aussi cher qu’il l’est d’icy en vos quartiers j’ay crû, Monsieur, pouvoir bien decachetter celle cy pour en remplir le blanc de ce que j’ay à vous mander* aujourd’huy [2]. Je commence par vous dire que je seray bien trompé, si quand vous aurez leu le Voyage dont on vous parle [3][,] vous trouv[i]ez à propos de faire ce dont on vous prie. Vous aurez un beau pretexte de vous en dispenser sur ce qu[e] ce livre ne contenant presque autre chose que des nouvelles, et vous les ayant receües fort tard il n’estoit pl[us / t]emps d’en faire part au public. Le livre de Mr Dupin dont je vous ay parlé cy-devant [4] a fait icy quelque bruit sur les plaintes qui en ont eté portées à la Cour par Mr le cardinal Ranuzzi nonce en cette Cour [5], et a causé • de la division entre l’auteur et Mr Le Fevre [6] qui pretend l’être aussi en partie. Je me disposois à vous faire part de ce que j’en avois appris, mais on m’en a épargné la peine par le billet cy-joint [7] qui me fut apporté hier. Comme on a crû que ce livre pourroit être defendu dans la suite, j’ay crû le devoir achepter pour vous avant que cette defense le fist encherir au dela des deux écus qu’on a commencé à le vendre. Je vous l’envoyeray par la premiere commodité qui se presentera avec le Mercure du mois de septembre et le Voyage des Siamois dont on vous a parlé [8]. Voicy quel est le titre de celuy-cy, en cas que pour faire plaisir à l’auteur vous vouliez bien l’annoncer, Voyage des ambassadeurs de Siam en France, contenant la reception qui leur a été faite dans les villes où ils ont passées [ sic], leur entrée à Paris, les ceremonies observées dans l’audiance qu’ils ont euë du Roy et de la Maison royale, les compliments qu’ils ont faits, la description des lieux où ils ont été et ce qu’ils ont dit de remarquable sur tout ce qu’ils ont veu à Paris &c. Quelqu’un m’avoit dit que le livre de Mr de Meaux pour faire voir les variations des protestans [9] paroitroit bien-tôt, mais j’ay sçeu de bonne part que ce / prelat ne le donnera au public, qu’en suite de la secon[de] édition qu’il fait faire de son Traitté de la communio[n] sous les deux especes avec un avertissement qu’il mettra à la tête pour servir de réponse à ce que feu Mr de La Roqu[e] et Mr Rixterus ou Dixterus ont ecrit contre luy sur ce sujet [10]. Il a deja receu la response qui a été faite, à sa Lettre pastorale avec la premiere Lettre d’un autre min[istre] de vos quartiers qu’on m’a dit s’etre proposé d’en écrire de semblables de quinze en quinze jours [11]. Pour moy je n’ay encore veu ni l’un ni l’autre[.] L’auteur de l’ Epitre au Roy que je vous envoye est Mr Senlecque prieur de Garney [12]. Vous serez peut-êt[re] surpris aussi bien que moy de voir que cet ecclesiastique ayant voulu parler en abregé de toutes les vertus et des grandes actions du Roy, n’est [ sic] rien dit de tout ce que S[a] M[ajesté] a fait en ces derniers temps pour la religion. J’ay cru que vous seriez aussi bien aise de voir ce que Mr le cardinal d’Etrée dit au pape dans le temps que S[a] S[ainteté] declara les 27 cardinaux qu’il avoit resolu de faire [13][.] Mr l’abbé Fleuri qui a été cy-devant precepteur de Mrs les princes de Conty et de La Roche-sur-Yon, et ensuite de Mr de Vermandois a fait imprimer un Traité de la methode des etudes pour élever la jeunesse, ce qui me donne lieu de croire qu’il pourroit bien avoir en veüe, d’être sousprecepteur de Monsieur le duc de Bourgogne [14]. Je ne vois guerre que luy et Mr l’abbé Renaudot [15] qui me paroissent propres pour cet emploi. • J’achepteray ce livre pour le joindre aux / trois autres dont je viens de vous parler. J’ay fait voir à quelques uns de Mrs [de] l’Accademie ce que vous m’avez ecrit touchant l’impression de leur Dictionaire qui se fait en vos quartiers [16] dont on vous remercie. Mr de Furetiere a fait imprimer une Addition à ses deux precedents Factums [17] laquelle il distribue à ses plus confidants amis. Cette derniere piece fait voir qu’il n’y a plus d’apparence d’accommodemens entre l’Accademie et luy. Car il n’y menage point du tout les quatre commissaires que Mr le chancellier avoit nommé pour examiner son Dictionaire et en retrancher ce qui estoit de celuy de l’Accademie [18]. Je m’ymagine que dans la passion où il est contre tous les accademiciens qui luy sont suspects il n’aura pas manqué d’envoyer en Hollande ce troisieme Factum. Les quatre comissaires dont je viens de vous parler sont, Mr le president de Mesme [19] chez qui on • s’assembloit avec Mrs les abbés de Dangeau [20] et Testu [21] avec le directeur en quartie[r q]ui étoit l’abbé de Lavor [22]. Je n’ay point sçeu le nom de l’autheur de la Conversation du mareschal d’Hoquincourt [23] que vous avez vû. 

Notes :

[1] La présente lettre est rédigée à la suite de la Lettre 641 de Donneau de Vizé et non datée. D’une autre main, la lettre de Janiçon est annotée : « 15 n[ovem]bre 1685 », ce qui est absurde puisque Donneau de Vizé a clairement daté sa lettre du 8 octobre 1686. Le contenu de la lettre infirme également cette indication.

[2] Le port des lettres envoyées par la poste devait être réglé par le destinataire.

[3] Janiçon désigne ainsi le Voyage des ambassadeurs de Siam, que Donneau de Vizé avait demandé à Bayle de recenser dans les NRL : voir Lettre 641, n.3.

[4] Dans sa lettre du 26 août 1686 (Lettre 614, n.6), Janiçon avait fait allusion à la récente publication des dissertations de Louis Ellies du Pin sur la discipline de l’Eglise primitive : De antiqua Ecclesiæ disciplina dissertationes historicæ (Parisiis 1686, folio).

[5] Angelo Ranuzzi, cardinal (1626-1689), archevêque de Damiette, puis évêque de Fano, fut nommé nonce en Pologne et en France, puis cardinal et archevêque de Bologne : voir B. Neveu, Correspondance du nonce en France Angélo Ranuzzi (1683-1689) : I : 1683-1686 (Rome 1973).

[6] Nous entendons que Jacques Le Fèvre, archidiacre de Lisieux, prétendait être reconnu comme auteur « en partie » des dissertations de Louis Ellies du Pin. Nous ne saurions apporter d’éléments nouveaux sur ce point, mais il s’agit probablement d’un lapsus de Janiçon, qui avait évoqué également un autre ouvrage d’Ellies du Pin : Le Fèvre prétendait avoir contribué considérablement à la Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques (Paris 1686-1691, 8°, 6 vol.) d’Ellies du Pin au moyen de ses propres travaux tels que son récent Nouveau recueil de tout ce qui s’est fait pour et contre les protestants : sur ce dernier ouvrage, voir Lettre 555, n.13.

[7] Ce billet s’est malheureusement perdu et nous ne connaissons pas le détail de cette querelle entre Le Fèvre et Ellies du Pin.

[8] Janiçon devait envoyer à Bayle le dernier numéro du Mercure galant et un exemplaire du Voyage des ambassadeurs de Siam dont il a été question plus haut (voir ci-dessus, n.3 et Lettre 641, n.3).

[9] Bossuet ne fera paraître son Histoire des variations des Eglises protestantes qu’en 1688.

[10] Bossuet, qui avait publié son Traité de la communion sous les deux espèces en 1682, en préparait une deuxième édition, qui parut alors (Paris 1686, 12°). Mais c’est dans sa « Défense de la tradition de la communion sous une seule espèce contre les réponses de deux auteurs protestants » (dans ce même ouvrage) que le théologien répondit aux objections de Matthieu de Larroque et d’un autre théologien qui ne nous est pas connu. En effet, dans l’avertissement de cette « Défense », Bossuet déclare que, tandis qu’on travaillait à la deuxième édition de son Traité, il a reçu deux réponses toutes deux imprimées en 1683, et dont il a pris connaissance en même temps. « L’une, précise-t-il, n’a point de nom d’imprimeur ; et l’autre, pour porter le nom de Pierre Marteau, qu’on dit imprimeur à Cologne, n’en porte pas mieux où elle a été imprimée. Le public attribue la première à M. de La Roque, ce fameux ministre de Rouen, qui a composé l’ Histoire de l’eucharistie ; et je ne vois aucun lieu d’en douter. Je n’ai pu apprendre aucune nouvelle de l’auteur de la seconde ; et tout ce que je puis en dire, c’est que, zélé protestant, et ennemi toujours emporté de la présence réelle, il promet même d’examiner la foi de l’Eglise grecque sur cette matière. S’il imprime quelque jour ce livre et s’il y met son nom, nous le connoîtrons à cette marque : en attendant, il sera l’anonyme, et nous ne pouvons le réfuter que sous ce titre. »

[11] Bossuet avait publié une Lettre pastorale pour inviter et préparer les nouveaux convertis à la communion prochaine, datée du 3 avril 1686, dans laquelle il leur disait : « Aucun de vous n’a souffert de violence ni dans sa personne, ni dans ses biens ». Dans sa première Lettre pastorale adressée aux fideles de France qui gemissent sous la captivité de Babylone, du 1 er septembre 1686 (voir Lettre 650 n.5), Pierre Jurieu avait reproduit ce texte avant d’y répondre.

[12] Louis de Senlecque, Epistre au roi. Prière en vers par L. de Senlecque, prieur de Garnay (s.l. 1686, 4°).

[13] César d’Estrées (1628 - 1714), évêque de Laon, cardinal depuis 1671, joua un rôle diplomatique de premier plan entre Louis XIV et le Vatican, comme aussi dans les négociations de la Paix de l’Eglise en 1668 : sur lui, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v., P. Blet, Les Assemblées du clergé et Louis XIV de 1670 à 1693 (Rome 1972).

[14] Claude Fleury (1640-1723) avait remplacé Claude Lancelot et Jean-François Montfaucon de La Péjan, sieur de la Roquetaillade, comme précepteur des princes de Conti, le jeune Louis-Armand, prince de Conti, et son frère, François-Louis, prince de La Roche-sur-Yon, car les précepteurs initiaux, proches de Port-Royal, n’avaient pas voulu emmener leurs élèves au théâtre. Fleury, qui appartenait au « petit concile » de Bossuet, devint par la suite précepteur de Louis de Bourbon, comte de Vermandois (1667-1683), second enfant survivant de Louis XIV et de M me de La Vallière, qui mourut sans descendance à l’âge de seize ans ; et, en 1689, comme l’augure Janiçon dans la présente lettre, sous-précepteur des ducs de Bourgogne, d’ Anjou et de Berry, petits-fils de Louis XIV dont Fénelon était le précepteur. Sur Fleury, voir Fr.-X. Cuche, Une pensée sociale catholique : Fleury, La Bruyère, Fénelon (Paris 1991).

[15] Eusèbe Renaudot (1648-1720), oratorien, vicaire général du diocèse de Lisieux, abbé de Frossay et de Chateaufort, petit-fils de Théophraste Renaudot et fils d’ Eusèbe, premier médecin du Dauphin, et de Marie d’Aicq, se fit connaître à partir de 1679 comme directeur de la Gazette fondée par son grand-père, et collabora par la suite à la « grande » Perpétuité d’ Arnauld et de Nicole. Il fut commensal des Condé et participa au préceptorat des princes de Conti et de La Roche-sur-Yon, ainsi qu’à celui du Grand Dauphin. Il collabora avec Bossuet à la suppression de l’ Histoire critique du Vieux Testament de Richard Simon et devait composer un rapport sur le Dictionnaire de Bayle qui entraîna son interdiction en France. Sur lui, voir le Dictionnaire des journalistes, s.v., et le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (articles de P.-F. Burger).

[16] Sur cette contrefaçon de la première partie du Dictionnaire de l’Académie, voir Lettre 614, n.3.

[17] Furetière avait publié deux Factums en 1685 et 1686 ; il s’agit ici de l’ Addition au Second factum par messire Antoine Furetière, abbé de Chalivoy, contre quelques-uns de l’Académie française (s.l. [1686], 4°).

[18] Furetière publia à trois reprises un Placet et très-humble remonstrance à Mgr le chancelier (s.l.n.d., 4°) concernant la querelle suscitée par la publication de son Dictionnaire : sur toute l’« affaire », voir Lettres 383, n.2, et 600, n.8, et M. Garibal-Roy, Le Parnasse et le Palais : Furetière et la genèse du premier dictionnaire encyclopédique de la langue française (1649-1690) (Paris 2006).

[19] Jean-Jacques de Mesmes (1640-1688), président à mortier au Parlement de Paris en 1672, prévôt et maître des cérémonies des ordres du Roi, fut élu à l’Académie française en 1676, n’ayant rien écrit d’autre que le discours qu’il fit le jour où il y fut reçu par Benserade.

[20] Louis de Courcillon de Dangeau (1643-1723), converti au catholicisme par Bossuet en 1667, devint abbé de Clermont, camérier d’honneur des papes Clément X et Innocent XII, lecteur du roi ; il fut élu à l’Académie française contre La Fontaine en remplacement de l’abbé Cotin en 1682 ; il fut auteur, avec l’ abbé de Choisy, de Quatre dialogues (Paris 1684, 12°) : voir Lettre 299, n.11.

[21] L’abbé Jacques Testu de Belval (vers 1626-1706), prédicateur, traducteur, auteur de poésies légères, fut élu à l’Académie française en remplacement de Bautru en 1665.

[22] L’abbé Louis Irland de Lavau (?-1694), garde des livres du cabinet du Roi au Louvre, fut admis à ce titre à l’Académie française le 17 avril 1679 en remplacement de Habert de Montmor. Son élection fut aussi la récompense de son entremise qui aboutit au mariage d’une fille de Colbert avec le duc de Mortemart. Il avait disputé à Racine le droit de rendre les devoirs funèbres à Corneille : voir Lettre 352, n.18.

[23] Bayle ne tardera pas à découvrir le nom de l’auteur. La date de composition de la Conversation du maréchal d’Hocquincourt avec le Père Canaye de Saint-Evremond est incertaine, peut-être, selon l’analyse de R. Ternois ( Œuvres en prose, iii.189-191) vers 1669, date de la Paix de l’Eglise ; des copies auraient circulé parmi les amis de Saint-Evremond, et la diffusion manuscrite prit une grande ampleur en 1686 ; elle fut publiée pour la première fois fin 1686 dans Le Retour des pièces choisies, ou bigarrures curieuses (Emmeric [Rotterdam] 1687, 12°), où le texte porte les initiales « M.D.S.E. ». R. Ternois explique qu’en 1686, Saint-Evremond ne craignait plus rien de la découverte de ses textes, car il s’était résolu à ne pas rentrer en France, mais on voit par cette lettre de Janiçon que Bayle ne connaissait pas le nom de l’auteur ; il semble donc agir indépendamment de celui-ci . En effet, il est certainement responsable du recueil du Retour des pièces choisies, qui comporte d’autres textes qui le préoccupaient, tels que celui de Rainssant annoncé dans la Lettre 508 (voir aussi Saint-Evremond, éd. Ternois, iii.165-166, et le compte rendu de Bayle dans les NRL, décembre 1686, art. IV). Bayle se contente donc d’ajouter les initiales de l’auteur au texte de la Conversation. Celle-ci parut de nouveau à la suite du Voyage de Messieurs de Bachaumont et de Chapelle, avec un mélange de pièces fugitives tirées du cabinet de M. de Saint-Evremond (Utrecht 1697, 12°), et dans les Œuvres meslées publiées par Pierre Mortier (Amsterdam 1699, 12°, 6 vol.) ; enfin, Des Maizeaux et Silvestre proposèrent une nouvelle version, corrigée d’après les manuscrits de l’auteur, dans les Œuvres meslées (Londres 1705, 4°, 2 vol.).Bayle citera ce dialogue satirique, d’après l’édition de 1693, dans son « Eclaircissement sur les pyrrhoniens » : « Disons aussi que la foi du plus haut prix est celle qui sur le témoignage divin embrasse les véritez les plus opposées à la raison. On a donné à cette pensée un air de ridicule, et qui vient de main de maître. [...] “Point de raison, c’est la vraye religion cela, point de raison. Que Dieu vous a fait, Monseigneur, une belle grace ! Estote sicut infantes, Soyez comme des enfans. Les enfans ont encore leur innocence ; et pourquoy ? parce qu’ils n’ont point de raison. Beati pauperes spiritu, Bienheureux sont les pauvres d’esprit. Ils ne pechent point : la raison est, qu’ils n’ont point de raison. Point de raison, je ne saurois que vous dire, je ne say pourquoy : les beaux mots ! Ils devroient être écrits en lettres d’or. Ce n’est pas que j’y voye plus de raison ; au contraire moins que jamais. En vérité cela est divin pour ceux qui ont le gout des choses du Ciel. Point de raison : que Dieu vous a fait, Monseigneur, une belle grace !” Qu’on donne un air plus sérieux et plus modeste à cette pensée, elle deviendra raisonnable. »

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