Lettre 647 : Jacques Parrain, baron Des Coutures à Pierre Bayle

[Paris, le 20 octobre 1686]
J’estois aux cham[p]s Monsieur lors que l’on m’envoia vostre journal[.] Rien ne peut exprimer la joie dont je fus penetré à cette marque obligeante de vostre amitié et j’avoue que j’admiray le tour de vostre esprit[.] Je trouve tant de delicatesse dans vos deux periodes et une maniere si fine de s’exprimer que je voudrois n’avoir pas traduit Lucrece et et [ sic] avoir esté l’autheur de vostre interpretation sur le partage des scavants et sur le paralele de deux autheurs fort differents l’un de l’autre [1][.] Mais Monsieur la fortune qui de tout temps s’est fait un point d’honneur de s’opposer à tout ce qui • pouvoit me faire du plaisir m’a fait trouvé à mon retour • de quoy exercer ma fermeté. Elle a regardé avec depit que je fusse invulnerable à ses atteintes, et elle m’a attaqué dans un endroit sensible[.] Vous comprenez bien que sest [ sic] dans la personne de mon amy[.] J’ay trouvé Mr l’ab[b]é Cocquelin [2] au lict avec le mal qu’a eu le Roy qui est tres commun à present, outre cela une retention d’urine avec une obstruction dans le canal de la ve[rg]e et un abses dans les bourses pour s’estre fié à des ignorans[.] Parmy les douleurs de son mal il m’a prié de vous marquer • sa reconnoissance ce qu’il auroit eu l’honneur de faire luy mesme si la maladie ne l’avoit pas mis hors d’estat d’escrire[.] Je luy ay fait faire l’operation qui a eu quelque succes mais comme il en faudra faire encore deux autres si / l’obstruction ne s’amollit pas par les remedes et comme il est tres sensible au mal ayant desja eu la fievre de la premiere operation ce qui a fait cesser la resolution que les chirurgiens avoient prise de continuer afin de luy donner quelque intervalle[.] Je croy qu’il est en danger de mourir et comme je n’ay jamais aimé personne avec l’empressement que j’ay pour luy si cela arrivoit, quelques promesses que l’on me fasse ou quelques menaces dont on m’estonne[,] cela ne m’empeschera pas de me bannir de la France pour toujours[.] Il y a deux ans que j’ay un employ tout prest en Pologne mais je n’ay pu me resoudre à quitter mon amy et que d’ailleurs en Pologne il y a p[eu] de gens scavants comme je les souhetterois[.] Si mon etoille m’afligeoit asses pour me priver de mon amy et qu’il y eut en vostre Hollande quelque employ pour moy, le [pla]isir d’estre où vous seriez et de profi[t]er de vostre scavoir et de celuy de vos scavants me feroit preferer la Hollande à la Pologne[.] J’ay servi de capitaine de cavallerie en Hongrie sous le comte Theknele[.] J’ay eté capitaine d’infanterie en France [3] et je n’ay scay [ sic] pas mal les deux professions dont je me mesle, martis et palladis artes [4][.] / Cet accident a reculé mes ouvrages[,] ainsy je ne pouray vous envoier que le 15 de ce mois ce que je vous ay promis [5][.] Cependant Monsieur faictes moy la grace de me plaindre un peu et m’acordant l’honneur de vostre amitié[,] soiez persuadé que la plus grande grace que vous me pouriez faire ce seroit d’exiger de moy quelque marque d’amitié, rien ne m’est impossible pour mes amis et particulierement pour une personne que j’honore comme vous car[,] outre que j’aime passionnement ceux qui scavent[,] • c’est que ma penetration me fait connoistre que vous estes un parfaictement honeste homme[.] Je suis donc Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Des Coustures
Ce 20 octobre 1686
 A Monsieur/ Monsieur Baile/ professeur en histoire/ et en philosophie/ A Roterdam

Notes :

[1] Après avoir semblé hésiter entre la paraphrase des Psaumes par Cocquelin et la traduction par Louis Ferrand et François Macé (voir Lettres 608 et 636), Bayle avait finalement tranché en faveur de Cocquelin, à la grande satisfaction de son ami Des Coutures. En effet, il venait de publier une mise au point plus favorable à l’égard de Cocquelin dans les NRL, septembre 1686, cat. v, in fine : « Bien des gens s’étonnent de ce que j’ai dit dans l’art[icle] 1 er du dernier journal, que la traduction de M. Ferrand et celle de M. Cocquelin partagent les savans de Paris. Mais on cesseroit de s’en étonner, si on savoit qu’une partie de ces savans sont dans la maxime de la vieille Cour, qu’il ne faut pas que le peuple lise l’Ecriture. Or voilà des gens qui prennent parti contre M. Cocquelin. Ils disent que sa traduction des Pseaumes représente si noblement et si nettement les beautez de l’original, qu’elle peut accoûtumer trop le peuple à feuilleter les livres divins, au lieu que pour bien faire dans la nécessité inévitable où l’on s’est vu de traduire, il falloit donner au peuple une version si négligée et si obscure, qu’elle dégoutât tous les lecteurs. » Voir la réaction de Ferrand et Macé devant ce même passage, Lettre 648 et n.1.

[2] Cocquelin survécut à cette crise et publia, en 1688, une traduction du Manuel d’Epictète, avec des remarques tirées de l’Evangile (Paris 1688, 12°), publiée chez Claude Barbin, qui est sans doute le fruit d’une collaboration avec son ami Des Coutures. Ensuite, dans un ouvrage dédié à l’archevêque de Paris, Traité de ce qui est deu aux puissances et de la maniere de s’acquitter de ce devoir, pour servir de réponse generale aux égaremens du ministre Jurieu (Paris 1690, 12°), il s’attaqua avec violence à Pierre Jurieu et à l’ouvrage de celui-ci intitulé Des Droits des deux souverains (Rotterdam 1687, 12°), allant même jusqu’à affirmer que « c’est un vilain sac, que le démon a rempli de toutes sortes d’injustices, d’invectives et d’ordures, pour les répandre à son gré sur tout ce qu’il y a de plus saint, de plus sacré et de plus vénérable parmi les hommes ». Nicolas Cocquelin mourut à Paris le 20 janvier 1693.

[3] Dans une lettre antérieure (Lettre 608), Descoutures avait précisé qu’il n’avait pas quarante ans « et que malgré les persécutions de la fortune je n’en parois pas trente quoy que depuis l’age de quatorze j’aye sacrifié ma vie à l’armée et à toutes sortes de plaisirs ». Impossible de déterminer exactement comment Des Coutures a déformé le nom de Thököly, tant son écriture est négligée, mais il s’agit probablement d’ István Thököly, qui avait pris une part importante dans la conspiration hongroise menée par Péter Zrínyi contre les Habsbourg en 1670 et était mort en défendant son château contre les troupes impériales. Cependant, il se peut également qu’il s’agisse du fils de celui-ci, Imre Thököly (1656-1705), qui prit la tête en 1678 d’une troupe de rebelles armés baptisés Kuruc. En 1681, il conspira avec les Turcs du sultan Mehmed IV, qui lui accorda le titre de prince de Haute Hongrie et il épousa en juin 1682 Ilona Zrínyi, la fille de Péter Zrínyi, celui-ci ayant été exécuté en 1671. Allié de Louis XIV en 1677, Thököly fut abandonné par le roi après la Paix de Nimègue l’année suivante. Ses alliés turcs mirent le siège devant Vienne en mars 1683 avec leurs vassaux roumains, tandis que les Kuruc assiégeaient Pozsony, capitale de la Haute Hongrie. L’intervention du roi de Pologne Jean III Sobieski sauva la capitale par sa victoire à la bataille de Vienne le 11 novembre 1683. Les troupes de Thököly furent également battues, et leur chef fut brièvement emprisonné en 1686 à Andrinople. Le 21 août 1690, avec une armée de six mille hommes, il devait écraser l’armée impériale à la bataille de Zernyest, mais ce succès fut éphémère et, avec le retrait des troupes turques, il dut abandonner la Transylvanie quelques mois plus tard. Il continua à servir au côté des Turcs lors des offensives victorieuses du prince Eugène de Savoie et fut nommément exclu de l’amnistie promis aux nobles hongrois lors de la signature de la Paix de Karlowitz le 26 janvier 1699. Il résida dans l’empire turc jusqu’à sa mort en 1705.

[4] « des arts guerriers et intellectuels ».

[5] Dans sa lettre du mois de juillet ou d’août (Lettre 608), Des Coutures s’était engagé à envoyer l’ensemble de son commentaire de la Genèse avant la fin de l’année et le premier tome de sa Morale universelle « dans deux mois ».

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