Lettre 649 : Gijsbert Kuiper à Pierre Bayle

A La Haye le 21 d’oct[obre] 1686
Monsieur Je vous renvoye l’histoire de France composée par Mr Marcel. Elle me plaist beaucoup et je la trouve conforme aux extraits, que vous en avez faits, et aux louanges, que vous luy donnez [1]. C’est asseurément beau, qu’il n’avance aucun fait d’importence, qu’il ne le prouve par des actes authentiques, ou par des autheurs contemporains ; et il seroit à souhaitter, que tous les historiens en usassent de mesme. Le premier tome a aussi ses charmes ; mais y se trouveront peutestre quelques uns, qui seront d’advis que Mr Marcel auroit fait mieux, de n’y avoir pas inseré des figures faites à plaisir, et suivant les paroles des anciens autheurs. Vous sçavez, Monsieur, que nostre siecle est trop eclairé, pour pouvoir aimer des telles choses, et qu’il n’ayme rien dans l’Antiquité, que ce qui est tiré de monumens incontestables. Le mithre à une teste de lyon, qui se voit à la page 30, est tout à fait beau, mais Mr Marcel ne dit pas, d’où il l’a pris. J’en ay veu beaucoup, mais jamais un tel, et les sçavans expliquent autrement ce vers de Stace
Indignata sequi torquentem cornua Mitram [2]/
car le mithre tenoit un bœüf par les cornes, et estoit ainsi mis dans un antre. Le scholiaste de ce poëte nous apprend tout cela ; dont voicy les paroles : Persæ in spelæis coli solem primi invenisse dicuntur. Est enim in spelæo persico habitu cum tiara, utrisq[ue] manibus BOVIS CORNUA COMPRIMENS ; quæ interpretat[io] ad lunam ducitur, comme on doit lire pour dicitur [3]. • Ces cornes n’estoient pas sepa[ré]es du bœuf, comme pense Mr Marcel, mais le mithre se mettoit sur luy, et les tenoit ainsi ; le mesme scholiaste ; Sol enim lunam minorem potentia sua et humiliorem docens, TAURUM INSIDENS • CORNIBUS TORQUET quibus dictis Statius lunam bicornem intelligi voluit, non animalia quibus vehitur [4] : • ce qui est encore plus clair par les paroles qui suivent immediatement : Quod autem dicit TORQUENTEM CORNUA ad illud pertinet, quod simulacrum ejus fingitur RELUCTANTIS TAURI CORNUA RETENTARE : quo significatur lunam ab eo lumen accipere, cum cœperit ab ejus radiis segregari [5] : et encore / plus bas : sol ergo quasi lunam minorem docens, ideo TAURUM TORQUET. Mire autem CORNUA posuit, ut lunam (male æditur lanam) manifestius posset exprimere, non animal quo illa vehitur [6]. Et il y a long temps, que les sçavans ont remarqué des tels mithres à Rome, comme on peut • voir dans un petit livre de Camerarius, qui a pour titre sive opuscula quædam de re rustica  [7], et dans l’edition hollandoise de • Gemmæ et schulpturæ antiquæ Leonardi Augustini [8], quoyque dans cettes figures • le mithre ne tienne pas les cornes du taureau, ny qu’il aye une teste de lyon, lequel pourtant luy donne le scholiaste de Stace ; est autem ipse sol leonis vultu cum tiara persico habitu, et utrisq[ue] manibus bovis cornua comprimens [9]. C’est justement ce que la figure du sçavant Mr Marcel nous represente, si l’on prend les cornes seules ; et il me seroit une grande joye, d’entendre où elle se trouvoit. Mais je suis à peu pres persuadé, que • c’est une fiction, car les payens n’ont point • dans leur[s] mysteres la coustume de couvrir la partie honteuse du corps, le reste en estant tout nud ; et le bonnet et les souliers, si l’on peut ainsi nommer les pedum vincula [10], ne tiennent rien du persan, mais ces derniers sont fait[s] à la romaine, et le bonnet n’est pas courbé.
Les medailles, qu’il nous donne à la page 66 sont assez jolies ; mais je ne sçay si la figure, sur laquelle Hercule s’appuye / ait quelque chose de commun avec les paroles de l’autheur du grand Etymologicum [11]. Car les  [lgrec/] n’avoi[e]nt point des pieds et ils n’estoient point habillez comme cette statue, et ils estoient quarrés depuis la teste jusqu’à la derniere extremité, comm’il paroit par une infinité d’exemples ; et quelle soin que j’aye prise je n’ay pû pas trouver cettes paroles dans le dit autheur. Dans le • passage, qui commence par on lit que la chose, qu’on appelloit ainsi, se devoit dire selon le sentiment du scholiaste du saint Denys  ; Græcos quasdam statuas fecisse, , eas vocasse, et diminutive  ; illas autem statuas vel excavatas factas esse, et vel ostia habuisse , et intus posita • deorum simulacra, quos colebant, • clausosq[ue] inde Hermas fuisse [lgrec/]. Lequel passage a eu sans doute devant les yeux celui qui a escrit suivant l’Etymologique, que les Anciens les appelloient arcas, in quibus idola collocabant ; les quelles paroles Henry Estienne n’a pu trouver, quoyq[ue] nostre autheur n’employe point un mot, qui signifie arcas [12]. • Il n’y a rien dans ces paroles de ce qu’avance Mr Marcel, et quoy que l’etymologiste se soit indubitablement trompé, parce qu’ armarium • est selon toutes les apparences et selon le jugement des sçavans, un mot latin, le passage est pourtant singulier, et je ne crois pas qu’on trouve dans quelqu’autre autheur que les / payens ayent enfermé dans les Hermes les statues des dieux qu’ils adoroient. Il s’est trompé asseurement, et • ayant trouvé dans un autheur • contemporein, qu’on avoit enfermé des images ou des statuës dans un , il s’est mis dans la teste l’Herme ou le  [lgrec/] de Mercure. Car comm’on enferme dans les  [lgrec/] les livres, l’or, les habits et d’autres choses, ils y pourront aussi avoir mis, les statuës, comme on fait encore aujourd’huy dans la communion romaine. Le passage, qui est cité par Mr Marcel est neantmoins beau, et je desire de sçavoir où il se trouve : car je crois qu’il y a une faute, et que pour , il faut lire , i[d] e[st] vultum, caput Mercurii [lgrec/]. En effet l’on faisoit ainsi les Hermes, et le serpant de ce dieu ne peut pas avoir lieu dans cette rencontre. Pour revenir à la medaille, il me semble • que le jeun homme, sur lequel Hercule s’appuye est habillé à la gauloise, d’une vestis virgata [13], • Car Monachus Sangallensis dans la vie de Charles Magne donne à eux virgata sagula à l’exemple de Virgile dans son VIII eEneide [14]. Je ne crois pas pourtant que cet habit, qui enferme l’homme tout entier, est un sagulum, mais / plustost une penula, ou quelqu’autre vestement [i]. Il seroit aussi à souhaitter, si l’on sçavoit ce que veut dire le mot ARUS precisement. • Si c’est le nom de la riviere, il me semble que le mot arar est plutost celtique, et que arus est latinisé[.] • Enfin je voudrois sçavoir, qui est ce DUBNO REX , comme porte la legende de la premiere medaille. Il m’est venu dans la pensée une conjecture, la quelle pourtant je n’approuve pas ; c’est que peutestre on ne trouve pas icy un roy, mais un nom propre tout entier Dubnorex vel Dumnorix, dont Cesar l[ivre] 1 ch[apitre] 5 fait mention, ou que ce mot Dubno, se doit suppler Dubnorix, vel Dumnorix rex. Je ne pretend pas pourtant, qu’il soit le mesme quoyqu’il s’est voulu faire roy comme on voit dans le chapitre 9, du mesme livre ; mais je crois qu’il se peut faire que ce nom soit escrit icy à la gauloise, et que les Romains ayent changé le B. en M. L’homme qui de l’austre costé porte deux testes dans ses mains est selon la legende le mesme, et porte les marques de sa valeur, et est habillé d’un haut de chausse et d’un pourpoint, et peutestre que c’est le vray habillement des anciens Gaulois qu’on appelloient Braccatos [i]. et d’où • la Gaule a le nom de Gallia Braccata. Mais, Monsieur, je ne vous mande* pas / tout cecy pour blasmer ou quereller Mr Marcel, qui asseurément est fort versé dans l’histoire et les antiquitez gauloisses, et qui en a • tres bien merité. Je vous conjure • de ne me pas nommer, si vous vouliez prendre la peine de vous esclaircir sur des points qui me font de la difficulté, et principalement sur le • mithre. Je n’ay pas le bonheur de connoistre Mr Marcel, mais j’admire son erudition, son travail, la connoissance exacte qu’il a de l’histoire tant ecclesiastique que profane, et vous sçavez bien que je ne suis pas de ceux, qui ne font rien que critiquer les ouvrages des sçavans à droit et à gauche[.] Le desir que j’ay d’estre instruit sur le mithre, sur le passage de l’ Etymol[ogicum] mag[num], sur les medailles enfin m’a fait escrire cette lettre, et je ne sçay pas un autre moyen pour en venir au bout, si non par vous. Ceux qui vous on[t] dit, que j’avois dessein de faire une nouvelle edition de mon dernier livre, vous ont abusé [15] : je n’y a pas songé seulement, et je doute fort, licet multi præclari insidias auribus meis faciant [16], si ce livre se vend si bien qu’il soit necessaire de le mettre si tost pour la seconde fois sous la presse. Je demeure Monsieur vostre tresh[umble] servite[ur] Gisb[ert] Cuper Je vous prie de prendre en bonne part le mechant francois ; l’envie me prist de me servir de cette langue : je l’aurois pu m’expliquer plus clairement en latin. Sed hoc habet [17]. Faitez mes tresh[umbles] baisemains à Mr Jurrieu.

Notes :

[1] Guillaume Marcel, Histoire de l’origine et des progrez de la monarchie françoise suivant l’ordre des temps (Paris 1686, 8°, 4 vol.) : sur cet ouvrage, voir Lettre 644, n.2.

[2] Stace, Thébaïde, i.720 : « Mithra tord les cornes du bœuf indigné d’avoir à suivre ».

[3] Voir Lactantius Placidus, V e ou VI e siècle, scoliaste de Stace, commentaire sur La Thébaïde, I : « Les Perses sont réputés avoir été les premiers à honorer le soleil dans les cavernes. Il y a en effet dans une caverne […] habillé en persan coiffé de turban, SERRANT des mains les CORNES d’un TAUREAU ; laquelle interprétation doit se comprendre comme faisant allusion à la lune. »

[4] « Le soleil enseignant en effet que la lune est inférieure et d’une puissance plus humble, S’ASSEYANT SUR LE TAUREAU IL LUI TORD LES CORNES, par lesquels mots Stace a voulu faire entendre la lune bicorne et non l’animal par lequel elle est tirée. »

[5] « Qu’il dise d’ailleurs TORDANT LES CORNES tient au fait que l’image est créée d’un TAUREAU LUTTANT POUR RETENIR SES CORNES, par quoi il est signifié que la lune reçoit de lui [du soleil] sa lumière, puisqu’elle a commencé à être séparée de ses rayons. »

[6] « Le soleil enseignant donc que la lune est plus petite que lui, tord les cornes du taureau. Ce qui est digne de remarque, d’ailleurs, c’est qu’il a mis cornes pour indiquer plus manifestement la lune (mal imprimée lanam [laine]), non la bête par laquelle elle est traînée. »

[7] Joachimus Camerarius (1534-1598), , sive opuscula quædam de re rustica partim collecta partim composita a Ioachimo Camerario (Noribergæ, 1596, folio).

[8] Leonardo Agostini, Gemmæ et sculpturæ antiquæ depictæ ab L. Augustino, Addita earum enarratione, in Latinum versa ab Jacobo Gronovio, cujus accedit præfatio (Amstelodami 1685, 4°).

[9] « C’est d’ailleurs le soleil même, au visage de lion et portant le turban du costume persan, qui serre des deux mains les cornes du taureau. »

[10] pedum vincula, ici dans le sens de « brodequins ».

[11] Francis Gregory, or, Etymologicum parvum : ex magno illo sylburgii Eustathio Martinio, aliisque magni nominis authoribus excerptum, digestum, explicatum (Londini 1654, 4°). Voir Etymologicum magnum, éd. T. Gaisford (Oxford 1848).

[lgrec/]  : dieux tétragones ou carrés.

[lgrec/] . On remarquera que l’ Etymologicum magnum porte aussi . Le scoliaste observe que « les Grecs ont fait certaines statues qui n’avaient ni mains ni pieds et les avait appelées Hermas et, sous la forme du diminutif, Hermarion. » C’est, bien entendu, la forme du nom singulier. L’ Etymologicum magnum emploie aussi la forme du diminutif pluriel, Hermaria. D’après le scoliaste ces statues auraient été (creusées) et auraient eu des (portes). Kuiper affirme cependant que « notre auteur » [le scoliaste] « n’emploie pas un mot qui signifie arcas [coffres, armoires] » ; pourtant le passage en question tel qu’il est cité dans l’édition Gaisford de l’ Etymologicum magnum, 146.55, emploie bien le mot , qui signifie précisément « armoires, coffres », et dont semble être une variante. Tout cela laisse néanmoins parfaitement intacte l’objection de Kuiper, que le mot armarium est un mot latin qu’il ne faut pas confondre avec le nom grec Hermarion (on trouve d’ailleurs dans d’autres contextes le diminutif sous la forme Hermadion, Hermidion ou Hermêdion). L’identité du « scoliaste du S. Denis » est inconnue.

[12] arcas : « coffres, armoires ».

[lgrec/] , désignant Mercure.

[lgrec/]  : comparer le pluriel latin (médiéval) armaria, désignant les coffres des églises.

[lgrec/] signifie « serpent », alors que signifie « apparence », c’est-à-dire le visage, la tête, de Mercure, Mercure étant le Hermès romain.

[13] vestis virgata, « vêtement rayé ».

[14] virgata sagula, « sayon court », voir Virgile, Éneide, viii, 660. Le moine [de l’abbaye] de Saint-Gall, fut l’auteur anonyme des Gestes de Charlemagne, vers 884, ouvrage dédié à l’empereur Charles le Gros mais manquant de valeur historique.

[i] penula ou pænula, « manteau à capuchon ».

[i] Gallia braccata, « la Gaule qui porte des braies », c’est-à-dire la Gaule narbonnaise, qui diffère du reste de la Gaule, appelé Gallia comata, ou « Gaule chevelue ».

[15] Il s’agit de l’ouvrage de Kuiper, Apotheosis vel consecratio Homeri, publié pour la première fois à Amsterdam en 1683 ; Bayle avait fait allusion au bruit qui courait d’une nouvelle édition de cet ouvrage : voir Lettre 644.

[16] « même si bien des hommes distingués assaillent mes oreilles de leurs instances ».

[17] sed hoc habet, « mais c’est fini, il n’y a rien à faire ».

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