Lettre 654 : Hilaire-Bernard de Requeleyne, baron de Longepierre à Pierre Bayle

A Dijon ce 26 e octobre [1686 [1]]
J’ay receu vostre lettre Monsieur, il y a plus d’un mois ; et je n’ay differé si lontemps à vous faire reponce, que par ce que j’attendois • que j’eusse veu vostre mois de septembre, pour vous remercier en méme temps et de vostre obligeante lettre, et de l’article dans lequel vous avez fait mention de moy [2]. Mais comme je suis dans un pays, où l’on n’a pas un commerce aussy pront pour les livres, qu’à Paris, j’attendrois peutestre trop ; et d’ailleurs on me mande* de Versailles, que vous avez parlé de moy avec tant de bonté, q[ue] ma reconnoissance ne peut plus me permettre de differer une chose, dont je devrois dejà m’estre acquitté. Souffrez donc Monsieur que je vous temoigne combien je suis sensible à un suffrage tel q[ue] le vostre et quoyque je sois persuadé que je ne merite pas toutes les circonstances obligeantes dont vous l’assaisonnez, ne vous opposez pas s’il vous plaist à la / douceur que j’en recois, sans que je veuille examiner par quel endroit j’ay pû me l’attirer. Dans la disposition • où je me sens à me laisser eblouir à l’eclat d’un pareil suffrage, peutestre m’aveugleroit-il tout à fait, si j’en estois un peu plus digne mais la connoissance que j’ay de ma mediocrité, vient tost ou tard au secours de la raison, et dissipe enfin toutes les illusions les plus douces de l’amour propre. Cette douceur cependant • si agreable dans les momens où je m’y laisse aller n’est pas sans fruit dans la suitte, puisqu’elle m’anime à essayer de m’en rendre digne à l’avenir, et de pouvoir meriter à bon titre les louanges d’un aussy fin connoisseur que vous l’estes. Je crois que vous aviez veu la seconde partie de l’ouvrage de Mr Baillet. Il avoit eu la bonté de dire du bien de l’ Anacreon [3] dans un temps où je n’avois pas l’avantage de le connoistre. L’obligation où je me crûs de luy en temoigner ma reconnoissance, m’a acquis depuis son amitié, et l’on voit bien q[ue] c’est elle qui l’a fait parler de moy comme il a fait dans cette seconde partie [4]. Il y a meme inseré dans le 5 e volume un Parallele qu’il me pria de faire de Mr Corneille et de Mr Racine [5]. Je ne scay si le / morceau avoit arresté vos yeux et s’il merite même que vous les y portiez. La seule chose que j’ay à vous dire à cet egard est que je vous l’aurois envoyé, si j’en estois demeuré le maistre, et si ce parallele n’avoit pas esté confondu dans le corps du grand ouvrage dont il fait partie. J’espere que vous me pardonnerez d’autant plus aisement de ne vous en avoir pas fait part, que vous considererez q[ue] c’est un enfant adopté qui a passé sous une autre puissance, et dont je ne puis par consequent plus disposer. Cependant comme selon les jurisconsultes les droits de l’adoption ne peuvent estouffer entierement ceux du sang, il me reste encore asses de tendresse de • en faveur de cet enfant qui a passé dans une famille estrangere, pour souhaitter qu’il vous plaise. Je suis de tout mon cœur Monsieur v[otre] tres humble et tres obeissant serviteur Longepierre

Notes :

[1] L’année est fixée par une allusion aux NRL de septembre 1686, art. I.

[2] Aucune des lettres de Bayle à Longepierre ne nous est parvenue. Dans les NRL, septembre 1686, art. I, Bayle donna son compte rendu des Idylles de Bion et de Moschus, traduites de grec en vers françois, avec des remarques (Paris 1686, 12°) de Longepierre, qui lui avait envoyé l’ouvrage et, à son habitude, en avait sollicité une recension à la date du 21 septembre 1686 (Lettre 631).

[3] Adrien Baillet, Jugemens des sçavans sur les principaux ouvrages des auteurs (Paris 1685-1686, 12°, 9 vol.) ; nous avons utilisé l’éd. établie par Bernard de La Monnoye (Amsterdam 1725, 12°, 16 vol.) : « Mr de Longepierre. Il nous a donné depuis peu des notes sur Anacréon, et sur Sapho, avec une traduction françoise en vers, et il nous en prépare autant sur Théocrite, et sur les autres petits poëtes grecs. Il semble être venu le dernier pour damer le pion aux autres qui avoient entrepris la même chose avant lui, et pour prouver par son exemple qu’il faut être également bon poëte et bon critique, pour travailler sur les poëtes avec succès. » (section des « Critiques grammairiens », art. 602, éd. citée, iv.387).

[4] En effet, la traduction de Longepierre est de nouveau mentionnée – avec celui d’ Anne Dacier, née Le Fevre – dans l’article consacré à Anacréon parmi les poètes grecs (art.1105, éd. citée, vi.314-318), et le nom de Longepierre est cité parmi les traducteurs français de poètes en vers (art. 981, v.559).

[5] Dans la section consacrée aux poètes modernes, à la suite de l’article sur Racine (art. 1551, éd. citée, ix.545-550), Baillet a inséré une lettre datée du 23 février 1686 adressée par Longepierre à l’auteur des Jugemens des savants (ix.551-554) et le « Parallèle de Mr Corneille et de Mr Racine » (ix.554-584) par Longepierre. Ensuite, dans la même section de l’ouvrage, un article très élogieux est consacré à Longepierre lui-même (art. 1557, ix.599-602). Bayle a du comprendre tout de suite que Longepierre faiasait allusion à ces publications dans l’espoir que le journaliste en ferait mention dans les NRL.

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