Lettre 668 : Pierre Rainssant à Pierre Bayle

[Versailles,] Ce 1 er decemb[re] [16]86
J’envoyay vostre lettre à Mr Baudelot aussi tost que je l’eus receue [1]. J’en ay fait de mesme ces jours cy, de celle de Mr Janisson [2]. Je n’auray pas grande curiosite de voir la replique de Monsieur Simon à Mr Le Clerc [3]. Il falloit autrefois que le gladiateur vaincu mourust de bonne grace ; il sied mal de se deffendre, quand on n’a plus d’armes pour opposer à son adversaire. L’ Advis aux jesuites d’Aix [4] est icy fort estimé par ceux à qui on le peut montrer. La fin en est un peu navrante en comparaison du reste. Je ne sçay ce que Varilas fera pour resister à Mr Burnet [5]. Mr Dalence m’avoit desja envoyé le livre de ce dernier. Je n’ay point receu vostre journal du mois d’octobre. Je vous le demande, s’il vous plaist, et un memoire de ce que vous avez tiré pour moy. Je voudrois que les ports de lettres y fussent compris, afin de pouvoir vous escrire plus librement. On me / dit qu’on a veu une 5 e et une 6 me Lettre pastorale de Mr Jurieu [6], je vous en demande un exemplaire de chacune. L’ Harpocrate de Mr Cuper [7] sera quelque chose de bon. Il n’est pas encore vray que Mr l’abbé Galloys travaillera au Journal des sçavans [8]. Si cela arrive il • ch[o]isira luy mesme les gens pour luy donner des memoires. Je sçay tout le detail de cela, mais il seroit trop long à le raconter. Cet abbé est un homme de merite et d’honneur. Je le connois depuis que je suis en ce pays cy, et nous sommes bons amis. J’attens v[ot]re journal de novembre sur la fin de la semaine, et le livre où sera l’apologie d’ Atticus [9], quand il sera imprimé. Je suis à vous. Mr l’ abbé de La Rocque a depuis peu le journal de sept[embre]. Cet abbé a esté long temps à la cam / pagne, où je ne pouvois luy envoyer ce livret. Je connois ce neveu de Mr d’Ablancourt [10] dont vous m’escrivez. Il est galant* homme et a de l’esprit mais il est un peu singulier. Je le deffie de montrer que feu son oncle a bien traduit Tacite [11]. Il y a long temps que Mr Nicole [12] m’en p[arla]nt et me dit que c’estoit un bon livre fait sur Tacite mais que ce n’en estoit pas une traduction. Quant à sa traduction de Gratian [13], elle ne vaut pas mieux que l’original, qui ne vaut rien, non plus que tout ce qu’a fait ce jesuite, qui veut quintessencer et allegoriser toutes choses. Les choses politiques dit-il sont trop fines, pour estre dites communement. Le chancelier Bacon dit au contraire qu’elles sont grossieres, et que de là vient qu’un homme qui a l’esprit subtil est tousjours un plus mauvais ministre, qu’un autre qui n’aura que du bon sens [14]. A Monsieur/ Monsieur Bayle, professeur/ en histoire et en philosophie/ A Roterdam

Notes :

[1] La dernière lettre de Baudelot de Dairval qui nous soit parvenue est celle du 31 août 1686 (Lettre 618), qui accompagnait différents ouvrages qu’il envoyait à Bayle à sa demande. Rainssant a écrit plusieurs fois à Bayle depuis cette date. Il doit donc s’agir ici d’une lettre perdue, réponse à une lettre qui s’est, elle aussi, perdue.

[2] Cette lettre de Bayle à François Janiçon ne nous est pas parvenue.

[3] Sur la bataille entre Richard Simon et Jean Le Clerc, voir Lettre 593, n.12. Il semble bien que Rainssant considère que Simon est le « gladiateur » vaincu.

[4] Sur l’ Avis aux RR. PP. jésuites d’Aix-en-Provence, sur un imprimé qui a pour titre, Ballet dansé à la réception de Monseigneur l’archevêque d’Aix (Cologne 1686, 12°), dû à Pierre Adibert, que Bayle avait résumé dans les NRL, novembre 1686, art. VI, voir Lettre 660, n.1.

[5] Sur la critique par Burnet des volumes successifs de l’ Histoire des révolutions arrivées dans l’Europe en matière de religion de Varillas publiée à partir de 1686, et sur les réponses de celui-ci, voir Lettre 595, n.10.

[6] Les cinquième et sixième Lettres pastorales de Jurieu portent la date du 1 er novembre et du 15 novembre 1686.

[7] Gijsbert Kuiper, Harpocrates sive explicatio imagunculæ argenteæ perantiquæ, quæ in figuram Harpocratis formata representat (Trajecti ad Rhenum 1687, 4°) : voir Lettre 644, n.3.

[8] Après avoir été le précepteur des enfants de Denis de Sallo, le fondateur du JS, Jean Gallois (1632-1707) fréquenta les cercles savants et passa, à partir de 1670, au service de Colbert ; il entra en 1673 à l’Académie française, où il succéda à Bourzeis, comme aussi au prieuré de Saint-Martin de Cores. Après le décès de Colbert, auprès de qui il avait joué le rôle d’« agent des savants et des lettrés », il succéda à Carcavi comme bibliothécaire du roi en 1683, mais abandonna cette charge l’année suivante en faveur de l’ abbé de Varès. En mars 1686, il obtint la chaire de mathématiques au Collège royal, libérée par la mort de François Blondel, et l’échangea, dès le mois de juin de la même année, contre celle de langue grecque, dans laquelle il succéda à Jean-Baptiste Cotelier. Protégé de Seignelay comme il l’avait été du père de celui-ci, il devint inspecteur du Collège royal en 1688 et syndic en 1689. L’abbé Bignon le nomma censeur entre 1699 et 1704 ; les toutes dernières années de sa vie furent occupées surtout par ses activités à l’Académie des sciences. Il avait probablement collaboré au JS du temps de Denis de Sallo et il succéda à celui-ci à la direction du journal en 1666, mais ne le publia plus qu’épisodiquement à partir de 1669, quoiqu’il eût obtenu un privilège de douze ans en son nom ; il en abandonna la direction en faveur de l’ abbé Jean-Paul de La Roque vers la fin de l’année 1675, gardant toutefois le privilège jusqu’en avril 1679. La périodicité du journal étant devenue très irrégulière, fin 1686, comme il ressort de la présente lettre de Rainssant, le chancelier Boucherat entendait imposer à La Roque un comité de rédaction et Gallois fut sollicité pour en prendre la direction, mais, n’ayant pu obtenir le retour du privilège sous son nom, celui-ci devait y renoncer. Voir Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de J.-P. Vittu).

[9] Sur l’« apologie d’Atticus » par Rainssant lui-même, voir Lettre 508, n.9. Cet opuscule venait de paraître dans Le Retour des pièces choisies, ou bigarrures curieuses (Emmerick 1687, 12°) par les soins de Bayle ; il résume le recueil dans les NRL, décembre 1686, art. IV, consacrant un commentaire substantiel à la défense d’ Atticus contre Cornelius Nepos (et contre l’ abbé de Saint-Réal) par Rainssant.

[10] Sur l’ouvrage de Frémont d’Ablancourt, M. Perrot d’Ablancourt vengé, ou Amelot de La Houssaye convaincu de ne pas parler françois, et d’expliquer mal le latin (Amsterdam 1686, 12°), commenté par Bayle dans les NRL, décembre 1686, cat. iii, voir Lettre 658, n.2. Le neveu entendait défendre la traduction de Tacite par son oncle Perrot d’Ablancourt : sur cette traduction, voir R. Zuber, Les « Belles infidèles » et la formation du goût classique, B. Guion, Du Bon Usage de l’histoire, et C. Volpilhac-Auger, Tacite en France ; sur le neveu, voir R. Zuber, « Entre Paris et La Haye : Frémont d’Ablancourt (1621-1693) réfugié », in O. Elyada et J. Le Brun (dir.), Conflits politiques, controverses religieuses : essais d’histoire européenne aux 16 e-18 e siècles (Paris 2002), p.223-230.

[11] La traduction de Tacite par Nicolas Perrot d’Ablancourt connut plusieurs versions et plusieurs éditions : Les Annales de Tacite. Première partie (Paris 1640, 8°) ; Les Annales de Tacite. Seconde partie (Paris 1644, 8°) ; La Germanie de Tacite avec la vie d’Agricola (Paris 1646, 8) ; L’Histoire de Tacite, ou la suite des « Annales » (Paris 1651, 8°) ; Les Œuvres de Tacite (Paris 1658, 1665, 4°). Voir R. Zuber, Les « Belles infidèles » et la formation du goût classique (Paris 1968 ; 2e éd. Paris 1998), p.291-317, 318-333.

[12] Pierre Nicole, après un exil éphémère à Bruxelles et aux Pays-Bas au moment de la rupture de la Paix de l’Eglise en 1679, avait négocié avec l’ archevêque de Paris son retour en France, où il arriva en décembre 1680. Après un séjour à Chartres, il se rendit à Paris, où il logea d’abord au faubourg Saint-Antoine, puis au faubourg Saint-Marceau ; il s’installa rue Saint-Victor en juillet 1685 et enfin, en 1687, rue du Battoir (actuelle rue Georges-Desplas). Il tenait une « petite académie », d’abord consacrée à des questions de controverse, puis d’ampleur plus vaste ; s’y retrouvaient Tréville, Jean-Jacques Boileau « de l’archevêché », Boileau-Despréaux et Jean Racine, historiographes du roi, Goibaud du Bois, l’ abbé Renaudot, les deux Santeuil (le poète, Jean-Baptiste, qui habitait à Saint-Victor, et Claude son frère), Nicolas Le Tourneux, l’oratorien Louis Thomassin. En 1688, le Père de La Chaize devait dénoncer cette académie « comme préjudiciable au service de Sa Majesté ». Voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de B. Chédozeau et L. Thirouin).

[13] L’Homme de cour. Traduit de l’espagnol de Balthasar Gracian par le sieur Amelot de La Houssaye. Avec des notes (Paris 1684, 4°).

[14] Il s’agit d’une anecdote racontée par Bacon  : « Cela a certainement été prudemmment et plaisamment dit (quoique moins véridiquement à mon avis) par un certain nonce apostolique, au moment de son retour à son pays national à la fin d’une légation dans un pays étranger où il avait résidé comme réprésentant ordinaire. Interrogé au sujet du choix de son successeur, il donna comme son avis qu’il ne fallait surtout pas envoyer quelqu’un d’exceptionnellement avisé, mais plutôt quelqu’un d’un jugement médiocre, parce que, dit-il, “personne parmi les plus avisés ne devinera facilement ce que les hommes de cette race pourront faire” ». De Augmentis Scientiarum, VIII.2 (vers le milieu d’un long chapitre, éd. 1826, p.379-380). L’original anglais, Of the Advancement of Learning, II.xxii.20, est moins développé.

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