Lettre 677 : Abraham Nicolas Amelot de La Houssaye à Pierre Bayle

[Paris, le 27 décembre 1686]
• Monsieur Aiant apris par vôtre mois de novembre la publication du livre intitulé Perrot d’Ablancourt vangé etc [1] et n’aiant pû encore en trouver aucun éxemplaire, par la lecture duquel je pusse à peu près reconnoitre, qui en est l’auteur, que quelques-uns disent ici être Pierre Richelet, et plusieurs autres, le neveu de d’Ablancourt, qui est en vos quartiers*, je vous suplie tres-humblement de vouloir diférer jusqu’au mois de fevrier prochain ce que vous avez à dire de ce livre, espérant qu’entre ce tems-là • il me tombera entre les mains, et que je pourai vous envoier la réponse que je jugerai à propos d’y faire pour joindre à votre article. Vous savez, / Monsieur, que je fais bonne guerre, non fraude, neque occultis, sed palam [2], et que mes adversaires ne font pas de même, puisqu’ils sont toujours anonimes, soit par modération, ou par crainte. Pour de la modération, je ne sai pas, si celui-ci en aura plus que l’abbé de S[aint] Real [3], mais quoi qu’il en soit, le public verra, si Perrot d’Ablancourt est bien vangé ; si A[melot] D[e] L[a] H[oussaye] est bien convaincu de ne pas parler françois, et d’expliquer mal le latin, et si Richelet, qui n’est qu’un grammérien de la derniére classe, est une assez bonne caution, pour garantir les traductions du premier, et un assez bon maitre des langues françoise et latine, pour les aprendre au second. Mais je suspens mon jugement jusqu’à ce que j’aie vu céte belle apologie. Je quite mes essais de morale [4] (aussi-bien le second n’étoit-il pas fort avancé) pour travailler à une / traduction éxacte de Tacite [5], à la quelle il y a déja longtems que m’exhortent des personnes, qui ont fait connoissance avec cet historien dans le cabinet des princes, et dans les ambassades. Ce que je vous marque ici, pour montrer, que les gens d’Etat ne sont pas ici les dupes des versions de d’Ablancourt, que je soutiens être celui de tous les traducteurs modernes, qui a le plus imposé* au public, et non seulement dans son Tacite, mais encore dans toutes ses autres versions [6]. Quant à l’abbé de S[aint] Réal, dont vous doutiez que fût la létre, qui vous fut adressée en 1685 [7], je vous dirai, qu’après avoir été plusieurs mois à barguigner et à balancer entre la honte et le dépit, confessionis gloriam amplexus est [8], alégant pour excuse, qu’il y a été contraint par Mr l’archevêque de Paris, et acusant le Sr Morange, secretaire de ce prélat [9], d’avoir ajouté à / sa lètre, qui, à ce qu’il dit, étoit modeste et mesurée, les injures, qui y sont répandues. Circonstances, que j’ai aprises d’un magistrat chez qui ledit abbé a de grandes habitudes. Il est tems de finir, et je le fais en vous souhaitant toutes les récompenses et tous les honneurs, que le public doit à vôtre éminent mérite, avec le tems d’en joüir en parfaite santé. Continuez-moi, s’il vous plaît, l’honneur de v[ot]re amitié, dont je ferai toujours ma principale gloire ; et soiez bien persuadé, que je suis plus que personne de la République des Létres Monsieur vôtre tres humble et tres obéissant serviteur Amelot de La Houssaye
Paris 27 dec[embre] [16]86

Notes :

[1] Sur cet ouvrage de Frémont d’Ablancourt, voir Lettre 658. Bayle ne reporta pas à plus tard la publication d’un petit résumé de l’ouvrage de Perrot d’Ablancourt dans les NRL, décembre 1686, cat. iii, tout simplement, peut-être, parce que, rédigée le 27 décembre, la lettre d’ Amelot de La Houssaye lui parvint trop tard.

[2] Tacite, Annales, ii.88 : « non par fraude, ni par des moyens cachés, mais ouvertement ».

[3] Sur la critique par Richard Simon et par son neveu Bruzen de La Martinière de la traduction par Amelot de La Houssaye de l’ Histoire du conseil de Trente de Pietro Sarpi – critique qu’Amelot de La Houssaye continue à attribuer faussement à Saint-Réal – voir Lettres 475 et 488, toutes deux publiées dans les NRL, octobre 1685, cat. vi, et décembre 1685, art. VIII.

[4] Il s’agit peut-être de sa traduction des Homélies théologiques et morales de Palafox, sur la passion de Jésus-Christ, qui devait paraître quelques années plus tard (Paris 1691, 12°), ou bien de son édition des Réflexions, sentences et maximes morales de La Rochefoucauld mises en nouvel ordre, avec des notes politiques et historiques (Paris 1714, 12°). Il se peut aussi qu’il s’agisse d’un projet qui demeura inachevé.

[5] Amelot de La Houssaye, La Morale de Tacite. Premier essai de la flatterie (Paris 1686, 12°) : voir Lettre 658, n.4. Jean Le Clerc en donna un compte rendu dans la BUH, décembre 1686, art. XXVII,1.

[6] Sur les traductions de Nicolas Perrot d’Ablancourt et sur celle de Tacite en particulier, voir R. Zuber, Les « Belles infidèles » et la formation du goût classique ; B. Guion, Du Bon Usage de l’histoire, et C. Volpilhac-Auger, Tacite en France ; voir aussi Lettre 668, n.10.

[7] Amelot de La Houssaye persiste à croire que Saint-Réal est l’auteur de la critique de sa traduction de Pietro Sarpi : voir ci-dessus, n.3.

[8] Tacite, Annales, xv.67 : « il embrassa la gloire de la confession ». Il s’agit du chef de la conspiration pisonienne contre Néron.

[9] Nous n’avons su identifier plus précisément Morange , secrétaire de François Harlay de Champvallon, archevêque de Paris.

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