Lettre 678 : François à Pierre Bayle

• A Paris ce 27 decembre [1686]
Monsieur, Je remarque dans la preface d’un de vos volumes de la Republique des Lettres [1], que vous faittes quelques plaintes de ce que les livres nouvellement imprimés ne viennent pas aussitost à vôtre connoissance que vous le souhaitteriez, comme sont quelques traductions que Mad lle Le Fevres a faittes qui ne sont venües à vous que quelques années aprés qu’elles ont esté imprimées ; ce qui m’a donné occasion de vous donner avis que je suis en estat de vous soulager en cela [2], en vous avertissant de tous les livres qui s’impriment, dont je vous expliquerois en general les matieres dont ils traittent. Je tâcheray qu’il ne s’imprime pas un seul livre dans cette ville dont vous ne soiez averti. L’on voit aussy quelque[s] fois quelques petits ouvrages qui ne s’impriment point, dont je vous pourrois envoyer des copies quand elles ne seront pas longues : enfin je vous manderay* toutes les découvertes qui se font dans les arts et dans les sciences. Si l’offre que je vous fais vous semble utile, vous me le ferez sçavoir, et vous verrez que je suis homme exact, et de parole. A condition que, vous m’enverrez tous les mois 6 volumes en blanc de la Republique des lettres, dont les ports seront affranchis, aussi bien que ceux des lettres que vous jugerez à propos de m’escrire, parce que je ne suis pas riche. Si vous n’avez pas de correspondant à Paris pour vous envoyer les livres, ou autres choses qui vous peuvent estre utiles, je vous fais offre de mes services. Je croy que vous serez bienaise que je vous entretienne sur ce qui se passe à l’occasion du Journal des sçavants qui s’imprime à Paris : Mr le chancelier [3] voyant l’estime que l’on fait de celuy que vous donnez tous les mois au public ; et le raisonnable* mespris que l’on a pour celuy qui se fait dans cette ville ; il a cru que pour l’honneur de la France, il estoit [de] son ministere d’y apporter quelque remede ; et croyant qu’une seule teste n’estoit pas capable [d’e]xecuter dignement un si grand dessein, il a nommé plusieurs sçavans pour les joindre à l’abbé de La Roque autheur du journal ; auxquels il donne 600 lt par an : ces M rs sont l’abbé de Sentussan pour les Belles Lettres [4], Mr Bonnet son medecin pour la medecine [5], le president Cousin [6] comme un homme fort curieux, et bien entendu en diverses sciences et l’abbé Galois comme mathematicien [7] : ce dernier veut renoncer à cette societé, parcequ’il prétend que la présidence luy appartient ; il dit pour raison que l’abbé de La Roque ne tien[t] le privilege / que de luy, et que puisqu’il rentre dans son premier droit, il est raisonnable qu’il jouisse de celuy d’ainesse. Il y aura dans cette compagnie plusieurs conseillers honorëres qui n’auront point de gages : ils donneront leurs avis dans les assemblées qu’ils feront : Du Vernay medecin du Jardin royal [8] en sera un, et donnera ses belles observations qu’il a faittes sur l’anatomie : ces Mrs pretendent donner toutes les semaines un journal ; cependant il y a plus de trois mois que nous n’en avons point • eu. Voyla les projets que l’on fait dans ce pais icy dont j’ay estté bien aise de vous donner avis ; le temps nous apprendra le bon ou le mauvais succés* de ce grand dessein : cependant je vous prie de me sçavoir bon gré de ma franchise et de croyre que je suis Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur François Mon adresse est ches Mr Simon m[aît]re cordonnier proche l’hostel de Flandres ruë Dauphine à Paris. Je sçay que les lettres qui vont de Paris en Holande sont cheres, si celle-cy vous est inutile, et que vous ayez regret dans le port vous envoyrez à mon adresse quelqu’un de vostre correspondence que vous avez à Paris et vostre argent leur sera rendu. Si je vous suis inutile, vous ne me ferez point de réponse [9]. •

Notes :

[1] C’est dans l’« Avertissement de l’auteur » des NRL du mois de mars 1686 que Bayle s’était plaint de la difficulté qu’il éprouvait à faire venir les livres publiés à l’étranger : « On ne voit ici que tres-peu de livres nouveaux imprimez en France. Il y en vient quelques-uns à la dérobée, et qui s’échappent comme par hazard ; on en contrefait aussi quelques-uns, mais ce sont pour l’ordinaire de petits livres, ou presque toujours des histoires. Pour les livres qui s’impriment en Pologne, en Suede, et en Dannemarc, on ne sait ici que c’est. On y sait encore moins ce qui s’imprime en Italie, et en Espagne. Mais ce qu’il y a de plus surprenant, c’est que nous sommes dans une disette effroïable des livres qui s’impriment en Angleterre, quelque beaux et nombreux qu’ils soient, et à nos portes pour ainsi dire. Les deux foires de Francfort nous fournissent à la vérité bien des choses d’Allemagne, mais il arrive, par une fatalité assez singuliere, que le plus souvent on oublie de nous amener le meilleur. » Le premier article de ce mois-là porte sur une traduction d’ Anne Lefèvre-Dacier, Le Plutus et les Nuées d’Aristophanes, comédies grecques (Paris 1684, 12°), et Bayle commente : « Voici une preuve de ce que l’on vient de voir dans notre Préface. Il y a près de deux ans que ce livre de l’illustre Mademoiselle Le Fevre est imprimé à Paris, et personne presque n’en sait rien encore dans nos provinces, où je ne crois pas qu’il y en ait d’autre exemplaire que celui que j’ai fait venir exprès, depuis que j’ai sû par le journal de Leipsic la publication de cet ouvrage. Il méritait pourtant d’être connu de tous les curieux beaucoup plûtôt, et d’avoir promptement sa place dans tous les journaux des savants. »

[2] « François », qui n’est peut-être qu’un pseudonyme, désigne un Parisien plus ou moins au fait des questions d’édition et des ragots littéraires ; il s’agit peut-être d’un employé de libraire, mais nous n’avons aucune information sur lui autre que le texte même de sa lettre. La réponse de Bayle, si elle a existé, ne nous est pas parvenue.

[3] Cette lettre complète ce que nous avions appris, dans la lettre de Rainssant du 1 er décembre 1686, sur la volonté de Louis Boucherat (chancelier depuis le 1 er novembre 1685) de reprendre en main le JS : voir Lettre 668, n.8. Dans une lettre du 21 avril 1687 adressée à Jean Le Clerc, Joachim d’Alence fait état du projet de Le Clerc de s’allier avec les nouveaux rédacteurs du JS : Le Clerc, Epistolario, lettre 131, i.464-465.

[4] Le Père François Santussans, de l’ordre de Saint-Croix, était l’auteur de poèmes édités en 1681 dans l’ouvrage du croisier Pierre Verduc, La Vie du bien-heureux Théodore de Celles, restaurateur du très ancien ordre canonial, militaire et hospitalier de Sainte-Croix, appellé vulgairement des croisiers, origine des croisades et ordres croisez, avec un Traité de l’antiquité de l’ordre, la vie et illustres apparitions de sainte Odilie, et avec un abrégé des saints et personnages de l’ordre morts en odeur de sainteté (Périgueux 1681, 4°).

[5] Pierre Bonnet (1638-1708), médecin, neveu de Pierre Bourdelot (1610-1685), lui-même médecin du Grand Condé (sur celui-ci, voir Lettre 69, n.6). Il rassembla avec son oncle des matériaux pour une histoire de la musique qui fut publiée après leur mort par Jacques Bonnet : Histoire de la musique et de ses effets, depuis son origine jusqu’à présent (Paris 1724, 12°).

[6] Louis Cousin, président en la Cour des monnaies, historien de l’Europe : voir Lettres 507, n.6, et 540, n.10. Il allait devenir le principal rédacteur du JS.

[7] Sur l’abbé Gallois, voir Lettre 668, n.8.

[8] Joseph-Guichard Du Verney (1648-1730), originaire de Feurs en Forez, professeur d’anatomie au Jardin royal. Il publia un Traité de l’organe de l’ouïe (Paris 1683, 12° ; Leyde 1731, 12°) ; la traduction latine se trouve dans la Bibliotheca anatomica (Genevæ 1685, folio, 2 vol.) de Daniel Le Clerc et Jean-Jacques Manget (voir Lettre 408, n.3) ; l’ensemble de ses œuvres et de ses communications devant l’Académie des sciences furent publiées dans le recueil Œuvres anatomiques de M. Du Verney (Paris 1762, 4°, 2 vol.).

[9] Bayle ne semble pas avoir donné suite à cette lettre.

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