Lettre 682 : Gottfried Wilhelm Leibniz à Pierre Bayle

[Hanovre, le 9 janvier 1687]
Ce qui me plait le plus dans la reponse de M. l’ abbe C[atelan] que vous avés inserée dans vos Nouvelles instructives du septembre passé [1], c’est qu’elle me donne l’occasion de faire quelque connoissance avec une personne de vostre merite. Je vous envoye ma replique cy-jointe, et en cas que vous la voulés employer, je vous supplie de ne mettre que « M. L. » au lieu de marquer mon nom tout entier. Messieurs de Leipzig [2] en usent de même, car quoyque j’aye fait imprimer quelques essais touchant le droit, la physique et les mathematiques et même touchant les affaires qu’un grand prince m’avoit ordonné à eclaircir, j’ay abstenu le plus souvent de mettre mon nom. On a publié icy un ouvrage in grand folio dont vous pourriés peut-estre faire mention dans l’article des livres, si vous le trouvés à propos. Le titre est : Justa funebria Serenissimo Principi Johanni Friderico Brunsvicensiurn et Luneburgensium Duci a R mo et S mo Fratre Ernesto Augusto Episcopo Osnaburgensi Duce Brunsv. et Luneb. persoluta [3]. Plusieurs empechemens n’ont pas permis que cet ouvrage fait à l’honneur de feu Monseigneur le duc d’Hanovre ait pû paroistre plustost. Il y a des panegyriques, vers, devises, pourtraits, medailles, armoiries, descriptions et representations des ceremonies suivant ce qui se practique chez les princes d’Allemagne ; on voit d’autres livres de cette nature qu’on a publiés à l’honneur de quelque grand prince, mais il y en a peu en Allemagne qui passeront cet ouvrage en egard aux belles planches et autres particularités, le S me Successeur [4] n’ayant rien epargné qui pourroit marquer l’amour qu’il portoit à feu son frere. Tout le monde [sçait] combien un duc d’Hanovre comme un des princes regens de la maison de Brunsvic a de part aux affaires generales, c’est pourquoy les personalia ou ce qu’il y a de sa vie inseré dans cet ouvrage servira à l’histoire du temps. Comme ce prince avoit pour moy une bonté particuliere, j’ay marqué ma gratitude par les vers que je vous envoye [5], qu’on a aussi inserés dans cet ouvrage, mais que j’ay fait imprimer à part pour les pouvoir communiquer moy même. Vous y pourrés remarquer, Monsieur, que ce grand prince se plaisoit merveilleusement à toute sorte de belles connoissances, et comme le vray phosphore ou ce feu maniable qui a esté trouvé depuis quelques années fut travaillé et demonstré icy par l’inventeur et même perfectionné en quelque façon en ma presence, le tout suivant les ordres de feu S. A. S., j’en ay inseré une description dans ces vers pour diversifier un peu la matiere. Les sciences ont tousjours beaucoup d’obligation aux Princes qui les aiment, c’est pourquoy il est juste d’en conserver la memoire pour servir d’exemple. L’éloge de celuy-cy que feu Monseigneur l’évesque de Paderborne et Munster [6] (qui a esté luy même si digne de louanges) a fait, que j’ay adjouté à cet épicede*, est bien expressif et ne scauroit passer pour suspect. Cependant je n’ay rien à vous prescrire, et je suis avec passion etc. Replique de M. L[eibniz] à M. l’abbé d[e] C[atelan] contenuë dans une lettre écrite à l’auteur de ces Nouvelles, le 9 de janv[ier] 1687 touchant ce qu’a dit M. Descartes « que Dieu conserve toûjours dans la nature la même quantité de mouvement » Comme je me fais un plaisir utile de lire vos Nouvelles de la republique des lettres, j’y ay trouvé mon objection contre le fameux principe cartesien touchant la quantité de mouvement, avec la reponse d’un sçavant cartesien de Paris nommé M. l’abbé C[atelan] et je vous envoye ma replique à fin que toutes les pieces du procés se trouvent ensemble, si vous le jugés à propos [7]. Il est vray, que cecy n’est que pour éclaircir la matiere, en poursuivant plustost qu’en justifiant l’objection que j’ay donnée, puisque M. l’abbé ne luy a rie n opposé en effect*, et m’accorde plus que je ne veux. Mais j’apprehende fort, que les autres cartesiens ne le desavouent. A son avis, leur regle est fort bornée, et se reduit à bien peu de chose, puisqu’il veut que ce n’est qu’un principe particulier touchant les cinq machines vulgaires, qui regarde les puissances isochrones ou mouvemens imprimés en temps égaux. J’avois monstré que dans un certain cas assez ordinaire et dans une infinité d’autres semblables, deux corps ont une mème force, quoyqu’ils n’ayent pas une mème quantité de mouvement. Il l’accorde, et je ne demande pas d’avantage. Mais il adjoute, qu’il ne faut pas s’en estonner, parceque dans le cas proposé les deux corps ont acquis leur forces en temps inégaux : comme si ce principe se devoit borner à celles qui ont été acquises en temps égaux. C’est me donner cause gagnée, et même je ne demande pas tant. Mais j’aurois tort de vouloir profiter contre les cartesiens de ce qu’on les defend si foiblement. Car je ne crois pas que M. l’abbé C. en trouve jamais aucun, au moins de ceux qui passent pour geometres, qui approuve sa restriction. Vous le jugerés aisement, Monsieur, et je ne doute point que quelques habiles cartesiens de vos amis ne le reconnoissent, si vous trouviés à propros de les consulter ; de quoy j’oserois bien vous prier, si je sçavois ce que vostre commodité permet. Les cartesiens pretendent generalement, qu’il se garde la mème force en somme, qu’ils estiment tousjours par la quantité de mouvement. Et selon eux, si quelques corps transferent leur force ou une partie de leur force sur quelques autres, il y aura dans tous ces corps ensemble la mème quantité de mouvement ou somme des produits des masses multiplieés par leur vistesses, qu’il y avoit auparavant. Par exemple s’il y a un corps de 4 livres d’une vistesse d’un degré, et qu’on suppose que toute sa force doit maintenant estre transferée sur un corps d’une livre, n’est-il pas vray que les cartesiens prononceront que dans cette supposition il faudra que ce corps reçoive une vistesse de 4 degrés, afin que la même quantité de mouvement soit gardée ? car masse 4, multipliée par vistesse 1, produit autant que masse 1, par vistesse 4. Mais selon moy ce corps ne doit recevoir qu’une vistesse comme 2 (comme je le prouveray par apres) de sorte que l’opposition est assez manifeste. Et en estimant ainsi les forces que les corps ont acquises, ny ces Messieurs ny aucuns autres, que je sçache, excepté Monsieur l’abbé C., se mettent en peine si elles ont esté acquises dans un temps long ou court, égal ou inégal. En effect le temps ne sert de rien à cette estime*. Voyant un corps d’une grandeur donnée aller avec une vistesse donnée, ne pourrat-on point estimer sa force sans sçavoir en quel temps et par quels detours ou délais il a peutestre acquis cette vistesse qu’il a ? Il me semble qu’on peut juger icy sur l’estat present sans sçavoir le passé. Quand il y a deux corps parfaitement égaux et semblables, et qui ont une même vistesse, mais acquise dans l’un par un choc subit, dans l’autre par quelque descente d’une durée notable, dirat-on pour cela que leur forces sont differentes ? Ce seroit comme si on disoit qu’un homme est plus riche, à qui l’argent a cousté plus de temps à gagner. Mais qui plus est, il n’est pas même necessaire, que les deux corps, que j’avois proposés, ayent parcouru leur differentes hauteurs en temps inégaux, comme Mr. l’abbé C. le suppose, ne s’estant point aperçû qu’on peut changer comme l’on veut le temps de la descente, selon qu’on change la ligne de la descente, en la rendant plus ou moins inclinée, et qu’on peut faire d’une infinité de façons, que ces deux corps descendent de leur differentes hauteurs en temps égaux. Car en faisant abstraction de la resistance de l’air et semblables empechemens, on sçait qu’un corps descendant d’une mème hauteur acquiert une mème vistesse, soit que la descente soit perpendiculaire et promte, ou inclinée et plus lente. Et par consequent la distinction des temps ne fait rien à mon objection. Ces choses sont si visibles, que j’aurois peutestre raison de rendre à Mr. l’abbé C. quelques expressions dont il se sert, mais je tiens qu’il est plus convenable de ne s’y point amuser. En effect je croy que mon objection estant si simple, cela mème a servi à l’abuser, ne luy paroissant pas croyable, qu’une remarque si aisée auroit pû echapper à tant d’habiles gens. C’est pourquoy ayant observé la difference des temps, il s’y est jetté, sans se donner le loisir de considerer qu’elle n’est qu’accidentelle. Maintenant j’ay assez bonne opinion de son esprit et de sa sincerité, pour esperer qu’il en conviendra luy mème, et je croy que ce qui suit servira encor mieux à le faire reconnoistre ce qui en est. Afin aussi de prevenir le doute de ceux qui penseroient satisfaire à mon objection, en disant que la matiere insensible, qui presse les corps pesans de descendre et fait leur acceleration, a perdu justement la quantité de mouvement qu’elle donne à ces corps ; je reponds que je demeure d’accord de cette pression qui est cause de la pesanteur, et que je croy que cet ether perd autant de force (mais non pas autant de mouvement) qu’il en donne aux corps pesans ; mais que tout cela ne fait rien à resoudre mon objection, quand j’accorderois même (contre la verité) que l’ether a perdu autant de mouvement qu’il en a donné. Car mon objection est formée expres de telle sorte, qu’il n’importe point comment la force a esté acquise, dont je fais abstraction pour ne pas entrer en dispute sur aucune hypothese. Je prends la force et la vistesse acquise telle qu’elle est, sans me mettre en peine maintenant si elle a esté donnée tout d’un coup par un choc subit d’un autre corps ou peu à peu par une acceleration continuelle de la pesanteur ou d’un ressort. Il me suffit que le corps a maintenant cette force ou bien cette vistesse. Et là dessus je fais voir que sa force ne doit pas estre estimée par la vistesse ou quantité de mouvement, et que ce corps peut donner sa force à un autre sans luy donner sa quantité de mouvement, et qu’ainsi ce transport se faisant, il se peut et même se doit faire que la quantité de mouvement soit diminuée ou augmentée dans les corps, pendant que la même force demeure. Je prouveray donc maintenant ce que j’avois avancé cy dessus, sçavoir qu’en cas qu’on suppose que toute la force d’un corps de 4 livres dont la vistesse (qu’il a par exemple en allant dans un plan horizontal de quelque maniere qu’il l’ait acquise) est d’un degré, doit estre donnée à un corps d’une livre, celuy cy recevra non pas une vistesse de 4 degrés suivant le principe cartesien, mais de deux degrés seulement, parce qu’ainsi les corps ou poids seront en raison reciproque des hauteurs auxquelles ils peuvent monter en vertu des vistesses qu’ils ont ; or ces hauteurs sont comme les quarrés des vistesses. Et si le corps de 4 livres avec sa vistesse d’un degré, qu’il a dans un plan horizontal, allant s’engager par rencontre au bout d’un pendule ou fil perpendiculaire, monte à une hauteur d’un pied ; celuy d’une livre aura une vistesse de deux degrés, à fin de pouvoir (en cas d’un pareil engagement) monter jusqu’à quatre pieds. Car il faut la mème force pour elever quatre livres à un pied, et une livre à quatre pieds. Mais si ce corps d’une livre devoit recevoir 4 degrés de vistesse, suivant Des Cartes, il pourroit monter à la hauteur de 16 pieds. Et par consequent la même force qui pouvoit elever quatre livres à un pied transferée sur une livre, la pourroit elever à 16 pieds. Ce qui est impossible, car l’effect est quadruple, ainsi on auroit gagné et tiré de rien le triple de la force qu’il y avoit auparavant. C’est pourquoy je crois qu’au lieu du principe cartesien, on pourrait establir une autre loy de la nature que je tiens la plus universelle et la plus inviolable, scavoir qu’il y tousjours une parfaite equation entre la cause pleine et l’effect entier. Elle ne dit pas seulement que les effects sont proportionnels aux causes, mais de plus, que chaque effect entier est equivalent à sa cause. Et quoyque cet axiome soit tout à fait metaphysique, il ne laisse pas d’estre des plus utiles qu’on puisse employer en physique, et il donne moyen de reduire les forces à un calcul de geometrie. Mais pour faire mieux voir comment il s’en faut servir, et pourquoy M. Des Cartes et d’autres s’en sont éloignés, considerons sa troisieme regle du mouvement, pour servir d’exemple, et supposons que deux corps B et C, chacun d’une livre, aillent l’un contre l’autre, B avec une vistesse de 100 degrés, et C avec une vistesse d’un degré. Toute leur quantité de mouvement sera 101. Mais si C avec sa vistesse peut monter à un pouce de hauteur, B pourra monter avec la sienne à 10 000 pouces ; ainsi la force de tous les deux sera d’elever une livre à 10 001 pouces. Or, suivant cette troisieme regle cartesienne, apres le choc ils iront ensemble de compagnie avec une vistesse comme 50 et demy, à fin qu’en la multipliant par 2 (nombre des livres qui vont ensemble apres le choc) il revienne la premiere quantité de mouvement, 101. Mais ainsi ces 2 livres ne se pourront elever ensemble qu’à une hauteur de 2550 pouces et un quart (qui est le quarré de 50 et demy) ce qui vaut autant que s’ils avoient la force d’elever une livre à 5400 et demy, au lieu qu’avant le choc il y avoir la force d’elever une livre à 10 001 pouces. Ainsi presque la moitié de la force sera perdue en vertu de cette regle sans aucune raison, et sans estre employée à rien. Ce qui est aussi peu possible, que ce que nous avons monstré auparavant dans un autre cas, où en vertu du même principe cartesien general, on pourroit gagner le triple de la force sans aucune raison. Le celebre auteur de La Recherche de la verité a bien vû quelques erreurs de M. Des Cartes en ces matieres ; mais comme il presupposoit la maxime que je refuse, il a crû que des 7 regles cartesiennes la 1, 2, 3 et 5 estoient veritables, au lieu que la seule premiere qui est manifeste d’elle même, est soutenable. Le même auteur de la Recherche raisonnant dans la supposition des corps durs sans ressort, veut qu’ils ne doivent rejaillir ny se separer l’un de l’autre, apres le choc, que lorsqu’ils vont l’un contre l’autre avec des vistesses reciproques à leur grandeurs, et qu’en tous les autres cas ils iront de compagnie apres le choc, en gardant la premiere quantité de mouvement. Mais voicy une grande difficulté que j’y trouve. Soit corps B 2, vistesse 1, et corps C 1, vistesse 2, qui vont directement l’un contre l’autre, il accorde qu’ils rejailliront avec les vistesses qu’ils avoient. Mais si on suppose la vistesse ou grandeur de l’un des corps, comme B, tant soit peu augmentée, il veut qu’ils aillent tous deux ensemble du costé où B seul alloit auparavant, ce qui sera à peu pres avec une vistesse comme 4/3, supposé le changement fait à l’egard de B si petit, qu’en calculant la quantité de mouvement, on puisse retenir les premiers nombres sans erreur considerable. Mais, est il croyable, que pour un changement aussi petit que l’on voudra, fait dans la supposition à l’egard du corps B, il en resulte une si grande difference dans l’evenement, en sorte que tout le rejaillissement cesse, et que B qui devoit auparavant retourner en arriere avec une vistesse 1, maintenant, pour avoir tant soit peu plus de force, doive non seulement ne pas aller en arriere, mais aller même en avant avec une vistesse presque comme 4/3. Ce qui est d’autant plus estrange, qu’avant le choc il n’alloit en avant qu’avec une vistesse à peu pres comme 1. Ainsi le corps contraire au lieu de faire reculer, ou moins avancer celuycy par un choc opposé, le feroit avancer davantage, et l’attireroit quasi à soy, ce qui est hors de toute apparence. Comme c’est l’auteur de La Recherche de la verité à qui nous sommes redevables de la correction des quelques prejugés cartesiens assez considerables, tant ailleurs que sur cette matiere, il m’a paru à propos de faire connoistre icy ce qui restoit encor à dire. Et m’asseurant qu’il n’a pas moins d’honnesteté que de penetration, bien loin de craindre qu’il le puisse trouver mauvais, je m’attends à son approbation. Cependant je croy que M. Des Cartes qui a oublié dans ses regles de marquer les cas quand deux corps inégaux vont l’un contre l’autre avec des vistesses inégales, auroit esté obligé en ce mème cas precedent de dire la même chose que l’auteur de la Recherche, autant que je puis juger par la 3 e regle, dans laquelle ils conviennent tous deux. Mais il s’y trouvera encor l’inegalité de l’effect et de la cause, comme il seroit aisé de monstrer par le calcul à l’exemple de la 3 e règle. Cette inegalité se trouve aussi en ce que dit l’auteur de la Recherche pour corriger la 4 e, 6 e ou 7 e regle de M. Des Cartes. Par exemple à l’ egard de la sixieme[,] soit B 1 livre, vistesse 4, C d’une livre et en repos. Il veut qu’ils aillent de compagnie apres le choc avec une vistesse, 2. Donc au lieu qu’auparavant il y avoit une force capable d’elever une livre à 16 pieds, il n’y aura maintenant qu’une force capable d’elever deux livres à 4 pieds, et la moitié de la force seroit perdue. Selon M. Des Cartes en ce cas B et C iront d’un même costé, et la vistesse de B sera 3, de C, 1, donc en tout il y aura une force capable d’elever une livre à 10 pieds, et plus que le tiers de la force sera perdu. Ce qui peut avoir seduit des auteurs si excellens, et qui a le plus embrouillé cette matiere, est qu’on a veu que des corps dont les vistesses sont reciproques aux etendues, s’arrestent l’un l’autre, soit dans une balance, soit hors d’une balance. C’est pourquoy on a crû que leur forces estoient égales, d’autant plus qu’on ne remarquoit rien dans les corps que la vistesse et l’étendue. Mais c’est icy qu’on auroit pû employer utilement la distinction qu’il y a entre la force et la direction, ou plustost entre la force absolue qu’il faut pour faire quelque effect subsistant (par exemple pour elever un tel poids à une telle hauteur, ou pour bander un tel ressort à un tel degré) et entre la force d’avancer d’un certain costé, ou de conserver sa direction. Car quoyqu’un corps 2 avec une vistesse 1, et un corps 1 avec une vistesse 2 s’arrestent ou s’empechent mutuellement d’avancer, neantmoins si le premier peut elever une livre à deux pieds de hauteur, le second pourra elever une livre à quatre pieds de hauteur. Ce qui est paradoxe, mais indubitable, apres ce que nous venons de dire. On pourroit cependant donner quelque interpretation nouvelle au principe de la quantité de mouvement, et apres cette correction il demeureroit universel, mais il n’est pas aisé de s’en aviser. J’adjouteray une remarque de consequence pour la metaphysique. J’ay monstré que la force ne se doit pas estimer par la composition de la vistesse et de la grandeur, mais par l’effect futur. Cependant il semble que la force ou puissance est quelque chose de reel dès à present, et l’effect futur ne l’est pas. D’où il s’ensuit, qu’il faudra admettre dans les corps quelque chose de different de la grandeur et de la vistesse, à moins qu’on veuille refuser aux corps toute la puissance d’agir. Je croy d’ailleurs que nous ne concevons pas encor assez parfaitement la matiere et l’etendue même. L’ auteur de La Recherche de la verité a reconnu cette obscurité à l’egard de l’ame et de la pensée, contre le sentiment commun des cartesiens, mais quant à la matiere et l’etendue il paroist convenir avec eux. Cependant il y a une marque pour reconnoistre si une chose est suffisamment connue, que j’ay donnée dans un petit essay (qui se trouve dans le journal de Leipzig, novembre 1684 [8]) touchant l’abus des idées et de la connoissance pretendue claire et distincte. Et je m’y rapporte maintenant, aussi bien qu’à ce que j’ay dit par cy par là dans les mémes journaux, touchant l’imperfection de la geometrie et de l’analyse de M. Des Cartes. De quoy je fais mention icy à fin qu’on ne croye pas, que c’est legerement et sans quelque connoissance de cause que j’ay souhaitté qu’on ne se contente pas de ce qu’il dit, et que ceux qui suivant ce fameux auteur (dont j’admire les travaux comme ils le meritent) veuillent repasser sur plusieurs endroits de ses ouvrages pour les confronter avec la raison et la nature ; d’autant plus qu’un de ses plus celebres arrests, et qui paroissoit le mieux establi, vient d’estre cassé tout presentement. Je suis asseuré que les personnes veritablement habiles parmi ceux qu’on appelle cartesiens, ne se facheront pas de ces remarques, et je tiens qu’il y en a tel qui pourroit donner quelque chose d’aussi beau, que ce que Des Cartes a donné luy méme, par exemple sur le sel, ou sur l’arc-en-ciel. Il n’y a peutestre que le trop grand attachement aux sentimens du maistre, qui les en empeche. L’esprit de secte est naturellement contraire aux progrès ; pour avancer il faut prendre les choses d’un nouveau biais, ce qui n’est pas aisé, quand on a l’esprit trop occupé des pensées d’emprunt, que l’autorité a fait recevoir bien plus que la raison. Je suis etc.

Notes :

[1] Dans les NRL, septembre 1686, art. II, Bayle avait publié la « Démonstration courte d’une erreur considérable de M. Descartes et de quelques autres, touchant une loi de la nature selon laquelle ils soûtiennent que Dieu conserve toûjours dans la matiere la même quantité de mouvement, de quoi ils abusent même dans la méchanique. Par G.G. L[eibniz] » et la réponse de l’abbé François de Catelan : « Courte remarque de l’abbé D.C. où l’on montre à Mr G.G. Leibnits le paralogisme contenu dans l’objection précédente ». Nous présentons ces deux écrits dans notre Lettre 635.

[2] Les éditeurs des Acta eruditorum, périodique dirigé par Otto Mencke ; sur lui, voir Lettre 227, n.21.

[3] Oraison funèbre de Jean-Frédéric de Brunswick-Lunebourg, duc de Hanovre, par Ernest-Auguste, évêque d’Osnabourg, duc de Brunswick-Lunebourg : Justa funebria Serenissimo Principi Joanni Friderico Brunsvicensium et Luneburga duci, a rever[endissimo] et ser[enissimo] fratre Ernesto Augusto, episcopo Osnabrugensi, duci Bruns.Et Luneb. Persoluta (Rinteln 1685, folio). Cet ouvrage extrêmement rare – un seul exemplaire en est connu –contient la prédication en allemand du pasteur protestant de la Cour, Hermann Barchaus, sous le titre Castrum doloris et honoris…, et ensuite, en italien, La Palma spiccata da sassi, oraison funèbre du Père capucin Giuseppe Bono da Diso, dont l’intervention s’explique par la présence de la branche catholique de la famille de Brunswick. C’est en latin que s’exprime le professeur de médecine et d’histoire Heinrich Meibom, de l’université d’Helmstedt. On trouve enfin un discours en vers français adressé à la sœur du « duc de Bronsvic », ainsi qu’un panégyrique latin du duc et une biographie en allemand sous la signature de Gottfried Wilhelm Leibniz, bibliothécaire des ducs à Wolfenbüttel.

[4] Le duc Ernest-Auguste (1629-1698), fils cadet du duc Georges de Calenberg (1582-1641), père de Georges-Louis (électeur en 1698, roi d’Angleterre en 1714), fut évêque d’Osnabruck à partir de 1679, et devint duc de Brunswick-Calenberg après la mort de son frère aîné Jean Frédéric ; en 1692, il obtint de l’empereur le titre d’électeur de Brunswick-Lunebourg (Hanovre). Jean-Frédéric avait dû céder en 1665 le Lunebourg à son frère Georges-Guillaume ( der Heide-Herzog). La fille de Georges-Guillaume et d’ Eléonore Desmier d’Olbreuse, la princesse Sophie Dorothée, devait épouser son cousin, le futur George I, roi d’Angleterre, ce qui signifie que le Brunswick et le Lunebourg se retrouvèrent sous un même règne à partir de 1705.

[5] Ces vers de Leibniz ne nous sont pas parvenus.

[6] Leibniz désigne l’éloge de Jean-Frédéric de Brunswick-Lunebourg par Ferdinand de Fürstenberg (1626-1683) ; protégé du nonce Fabio Chigi, futur pape Alexandre VII, Fürstenberg devint camérier secret, puis évêque de Paderborn (1661) et de Munster (1678), enfin vicaire général du Saint-Siège pour les pays du Nord.

[7] Bayle a légèrement modifié cette phrase dans les NRL, février 1687, art. III, où Leibniz réplique à la « Courte remarque » de l’abbé de Catelan publiée, à la suite de sa propre « Objection », dans les NRL, septembre 1686, art.II : voir Lettre 635.

[8] Les Meditationes de Cognitione, Veritate, et Ideis de Leibniz sont recensées dans les Acta eruditorum, novembre 1684, p.537-542.

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