Lettre 685 : un correspondant anonyme à Pierre Bayle

[Londres, le 10 janvier 1687]
Extrait d’une lettre écrite de Londres [1] à l’auteur de ces Nouvelles le 10 janvier 1687, contenant l’explication d’un passage de Lucrece, et d’un passage de Terence [ Plan qui faciliteroit la critique des livres] Je souhaiterois que dans votre premier journal vous donnassiez un avertissement, que s’il y a quelqu’un qui ait quelque remarque, critique, explication, etc. sur des passages des livres sacrez, ou profanes, il la mette au net et en très-peu de mots, et qu’il vous l’envoie, et que vous la publierez dans les mêmes termes qu’elle vous aura été envoyée, avec le nom de l’auteur s’il le veut, ou sans son nom s’il souhaite d’être caché. Ce qui m’a fait venir ce dessein, c’est, 1 o que nous voïons quantité de commentateurs qui ne mettent dans leurs ouvrages de nouveaux mots, et peu de nouvelles choses, au lieu que si mon dessein s’exécutoit, on n’auroit qu’à vous envoyer les nouvelles choses qu’on auroit decouvertes, sans faire un nouveau livre. Après cela on trouveroit bien le lieu d’ajouter ces remarques à quelques autres déja imprimées, lors que le livre commenté se réimprimeroit. 2 o On fait des livres entiers pour critiquer une partie d’un ouvrage. J’avouë qu’on fait voir ses talens, et qu’on pousse à bout l’homme qu’on critique, mais au fonds qu’en revient-il ? C’est qu’un petit nombre de lecteurs ne s’arrêtent que sur le bon, et que plus des trois quarts au contraire laissent l’essentiel, et ne s’arrêtent que sur un endroit bien tourné, sur une phrase élegante, sur une figure de rhétorique bien placée. Si l’on vous envoïoit les remarques qu’on auroit faites, courtes, il ne faudroit que marquer les lieux où l’auteur que l’on critique se seroit trompé, et les preuves en peu de mots, et ainsi on n’obligeroit pas les lecteurs, ou à se plaindre de mille inutilitez, ou à se detourner de la consideration de l’essentiel. Par exemple, si Mr ... avoit écrit ses critiques simplement telles qu’il les avoit conçües, il n’y auroit eu qu’une feuille de papier tout au plus, et sans faire un livre nouveau il eût fait ce qu’il prétendoit contre Mr ... [ Passages de Terence et de Lucrece expliquez] Si vous voulez que je commence, je vas vous envoïer l’explication de deux passages qui n’ont point encore été entendus. L’un est de Lucrece au 3e l[ivre] v[ers] 175 ou environ ; Attamen insequitur languor, terræque petitus...Et in terra mentis qui gignitur æstus [2]. M. Le Fevre renverse tout le texte pour l’expliquer [3], et cependant il n’y a rien de plus naturel, ce qui paroitra par cette traduction verbale, cependant une langueur et une envie de se coucher, avec une inquietude d’esprit, le suivent toûjours. Petitus terræ n’est autre chose que l’envie de se mettre à terre* (*C’est aussi en ce sens-là que M. le baron de Coutures l’a entendu [4]), et c’est ce que nous voïons tous les jours particulierement dans les païsans : même la plûpart des dames ne se trouvent bien que lors qu’elles sont sur le foïer, et qu’elles ont la tête sur un coussin un peu élevé, ce qui est précisément petitus terræ. Æstus mentis ne peut signifier que les bouillonemens de l’esprit, ce que je traduis par l’inquiétude de l’esprit, comme le vers suivant le demande, Interdumque quasi exsurgendi incerta voluntas [5] . L’endroit de Terence est dans le Phormion, act. I, sc. 5. Nil suave meritum est [6]. Toute l’obscurité que Mrs de Port-Royal y trouvent [7] regarde ce verbe meritum est. Il n’y en aura plus, quand on saura que mereri signifie gagner, ce que je m’engage à prouver. Ce passage signifie donc, on n’a rien gagné de bon, savoir à faire des noces, car ces paroles qu’on lit peu auparavant, non, non sic futurum est, non potest, s’entendent des noces. [ Cause de la multitude des livres] On voit bien que l’auteur de ce memoire voudroit arrêter le torrent de livres qui grossit de jour en jour, ou en boucher du moins l’une des sources. Il est certain que si l’on marquoit les causes de la multiplication des livres, il ne faudroit pas oublier ceci, c’est qu’il y a bien des gens qu’une seule pensée détermine à composer un ouvrage. Il leur vient je ne sai quelles ouvertures d’esprit en lisant, ou en méditant, qui leur paroissent nouvelles. Il peut arriver qu’ils les inventent, encore qu’elles se trouvent dans d’autres livres, mais pour l’ordinaire ils ne les inventent pas ; tout ce qu’il y a, c’est qu’ils ne se souviennent point d’en avoir ouï parler. Quoi qu’il en soit, ils sont si charmez de cette nouvelle pensée, qu’ils songent à s’en faire un honneur public. Il faut donc la publier. Mais comment ? Sur une page volante ? Non, ce seroit trop la commettre au gré des vent[s] : il faut tâcher qu’elle puisse être reliée, et là-dessus ils font un livre, où parmi cent choses qu’ils savent qui se trouvent en d’autres lieux, ils en mettent une dont ils croïent avoir enrichi la République des Lettres. Malheureusement ils oublient de la faire connaître par quelque marque, de sorte que le lecteur ne s’en apercevant point ne leur en donne pas la gloire qui leur est duë. Je ne parle que de ces lecteurs commodes qui ne disent que rarement, ce n’étoit pas la peine de faire un tel livre.

Notes :

[1] E. Labrousse suggère comme hypothèse que l’auteur de cette lettre pourrait être Henri Justel, mais ce serait la première fois que Justel eût écrit une lettre à publier telle quelle dans les NRL et la première fois qu’il eût commenté, dans une lettre adressée à Bayle, les traductions des textes classiques. A nos yeux, l’identité de l’auteur reste incertaine.

[2] Lucrèce, De la Nature des choses, iii.172-173 : « Il en résulte, néanmoins, une défaillance, un affaissement […] puis, une fois à terre, un désarroi qui naît dans l’esprit ».

[3] Tanneguy Le Fèvre, Lucretius cum conjecturis, emendationibus et notulis perpetuis (Salmurii 1662, 4°).

[4] Lucrèce, De la Nature des choses. Avec des remarques. Traduction nouvelle (Paris 1685, 12°, 2 vol.), traduction établie par Des Coutures : voir Lettre 462, n.2.

[5] Lucrèce, De la Nature des choses, iii.174 : « et, par moments, une velléité imprécise de nous relever ».

[6] Térence, Phormio, I.v.305. L’interprétation donnée par notre épistolier est critiquée par M me Dacier dans la note 75 sur ce passage du Phormion dans son édition des Comédies de Térence, traduites en françois, avec des remarques (Paris 1688, 12°, 3 vol.). Le sens du latin n’est pas immédiatement évident, mais le contexte fait voir qu’il s’agit de la conduite d’un fils dont son père considère qu’il « ne mérite aucune indulgence ».

[7] Isaac-Louis Le Maistre de Sacy, Comédies de Térence, traduites en françois avec le latin à costé et rendues très honnestes en y changeant fort peu de chose (Paris 1647, 12°).

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