Lettre 691 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 19 février 1687]
J’avois raison, mon cher Monsieur et vray ami, de me démener, comme vous avez veû dans la lettre que je me donnay l’honneur de vous écrire, au sujet de Barent Béek [1]. Je me doutay bien, que les estrangers y seroient pris, et qu’ils croiroient facilement que l’édition de Hollande seroit l’édition promise chez Théophraste [2]. Quoy que ce ne soit pas une chose de grande importance, néanmoins je me figuray que quelque personne y seroit attrappée, et que l’on m’attribueroit un travail dont il est juste que Mr. Des Coutures ait la gloire, s’il est bon, ou dont je n’aye point à me défendre, s’il ne vaut rien. J’ay effectivement, mon cher Monsieur, de quoy faire une seconde édition de La Vie d’Épicure [3], meilleure que la première, par l’endroit que je vous ay marqué touchant la Providence qui auroit esté creue par Epicure. Mais comme je voudrois • avoir encore • plus de preuves que je n’ay, parcequ’elle n’est fondée que sur la généalogie de la Fortune, j’attendois à quelque coup impréveû de lecture, qui m’offrit de quoy accabler tous les ennemis de ce vieux philosophe. Je vous remercie de la bonté que vous avez euë d’informer le public touchant Barent Béek. Si j’eusse veû vostre seconde édition du janvier 1686 [4], je vous en aurois remerciay [ sic], comme je le doibs. Cependant, si vous trouvez / à propos d’en dire encore un mot dans vostre mars prochain [5], vous le ferez ; sinon il faudra moy mesme dégager ma parole, et c’est ce que je suis tout prest de faire, et ce que j’aurois desja fait, sans le peu de livres qui est icy, et le peu de loisir que j’ay, et l’ennuy mortel où je suis de voir que je ne suis pas payé ponctuellement. A propos de paye, Mr. Troüillart (il est icy), au défaut de M lle Cosnard, s’est chargé dans les comptes qu’il a à vuidér avec mon nepveu Van Eys, de vous faire tenir vostre argent [6]. Jeudy 14 me il receut lettre d’Amsterdam, que vous estiez payé. Je vous supplie de croire, que les obligations que je vous ay, sont de nature à ne soufrir jamais que je vous doibve de l’argent déboursé. Mr. Troüillart m’assure, que vous aurez receû vostre argent. Je vous supplie tres humblement de m’en écrire un mot, car j’ay desja donné mon argent à Mr. Troüillart. Je brusle de voir ce que le brave Tollius aura écrit contre moy [7]. Je ne doute point de sa science ; mais • dans les tenebres de l’antiquité, il luy sera toujours aisé de se sauver. Vous m’envoyerez, s’il vous plaist, son ouvrage, et je vous le payeray aussi bien que vostre journal de janvier, 2 de édition, et vostre octobre, novembre et décembre de la mesme année 1686, seconde édition, s’ils sont dégagez*. Ce misérable Jonathan [8] a battu avec tant de • / force sur ces trois mois, qu’ils sont entierement defigurez. Les lettres de l’impression sont entrées dans les pages opposées, à tel poinct que vous pouvez lire une page pour l’autre, fort aisément. Ces trois mois me sont absolument inutiles. Ils sont pourtant reliez avec les autres du semestre, et de mesme parure ; ainsi, il faut qu’ils demeurent en leur estat. Il y a, je croy, de la faute à vostre Des Bordes. Il ne fait assurément qu’appuyer légerement les feuilles sur la couche, et tout[e] l’encre, sur le papier fin, comme il est, demeure aisément de part et d’autre. Au reste, je puis vous dire, mon cher Monsieur, de n’avoir rien receû de Mr de Jandun ni d’aucune fille de Sedan. Quand Mr de Jandun passa par icy, et que je luy donnay à desjeusner et à plusieurs officiers, il ne me parla de quoy que ce soit, concernant le Mercure [9]. Vous sçavez l’estime particulière que j’ay et que j’auray pour vous, ou, pour mieux parler, l’amitié sincere et inviolable que j’auray toute ma vie. Ainsi, mon cher et illustre ami, si j’avois receû quelque chose, je vous l’aurois envoyé incontinent. C’est une de mes maximes, de servir les gens à leur fantaisie, et sur tout au plustost. Je vous supplie de croire cela, et en mesme temps de croire que je suis toujours vostre tres obligé serviteur Du Rondel
Ce 19 febv[rier] 1687. /
J’oubliois de vous feliciter sur votre espece de réconciliation avec la grande Christine [10]. Si je n’eusse pas esté travaillé d’une fluxion sur la gencive, je ne scay si je n’aurois pas grimpé sur le Parnasse, pour vous témoigner la joye de voir qu’elle auroit entenduë vos paroles du mois d’aoust 1686, de la maniere qu’il faut. J’ay oüi dire autrefois à Mr Des Preaux, que quoy que Christine entendit notre langue, elle n’en scavoit pas pourtant les finesses à tel poinct qu’il ne luy échapast plusieurs choses. C’est là sans doute, la cause de sa petite beveuë [11] : mais au fonds, il y a de quoi estre surpris de voir une lettre si bien faite, que celle que vous avez publiée, et ne scavoir point entiérement la valeur des termes. Vos ennemis n’auront-ils rien à Amsterdam touchant les loüanges de Christine [12] ? Il a fallu que je les aye deffendües contre les maladroits d’icy [13]. Je viens de relire la lettre de Mr Trouillart. Mon nepveu mande* d’avoir donné ordre à Roterdam pour vous payer. Je croy que ce que vous mettez dans janvier 1686 : 2 de édition [do]ist sufire [14], jusqu’à ce que j’écrive moy mesme.

Notes :

[1] Il s’agit de Barent Beek (ou Beeck) (1654-1713), libraire-imprimeur à La Haye, qui avait publié la Vie d’Epicure (1686) de Du Rondel et La Morale d’Epicure (1686) de Des Coutures : voir E.F. Kossmann, De boekhandel te ’s-Gravenhage tot het eind van de 18de eeuw (’s-Gravenhage 1937), p.20-21. La première lettre de Du Rondel au sujet de Barent Beek ne nous est pas parvenue. Cependant, Bayle a dû reprendre l’essentiel de cette lettre dans la deuxième édition de son compte rendu de la Morale d’Epicure, avec des réflexions (Paris 1685, 12°) de Des Coutures dans les NRL, janvier 1686, art. IX : « Cette Morale d’Epicure a été réimprimée par deux différens libraires de ce païs. Celui qui a été le moins diligent demeure à La Haye, et se nomme Barent Beek. Il a joint à son édition une Vie d’Epicure que M. Du Rondel, professeur alors à Sedan, fit imprimer à Paris en l’année 1679. Ce libraire est fort loüable d’avoir mis à son édition un suplément si bien choisi ; mais il ne devait pas permettre que l’on mît au titre, qu’elle avoit été revuë, corrigée, et augmentée par l’auteur de la « Vie d’Epicure » ; car quoi qu’il y ait une équivoque sous ces mots, il est néanmoins certain que personne ne s’avisera de les entendre qu’en cette maniere, c’est que M. Du Rondel a revû, corrigé et augmenté cet ouvrage. C’est ainsi que les savans auteurs des Acta eruditorum (voir mens[em] Aug[usti] 1686 et Nouvelles, déc[embre] 1685, art. V), les ont entendus dans leur mois d’octobre, 1686, car en parlant de cette édition de la Morale d’Epicure, ils disent, que non seulement M. Du Rondel a pris la peine de la polir, mais qu’il a tenu aussi la parole qu’il avait donnée dans ses Réflexions sur un chapitre de Théophraste, de faire réimprimer la Vie d’Epicure avec des augmentations. La vérité est que ni lui ni M. le baron Des-Coutures n’ont sû de cette édition de La Haye, que ce qu’il en ont pû aprendre par le débit du livre ; et nous savons de bonne part que M. Du Rondel s’est fort fâché de ce titre-là. Ainsi ce n’est point la 2 e édition de la Vie d’Epicure qu’il a promise, et l’équivoque dont j’ai parlé n’empêcheroit point qu’il n’y eût un grand mensonge dans le titre, puisque l’auteur de la Morale n’a eu nulle part à la 2 e édition. »

[2] Dans ses Réflexions sur un chapitre de Théophraste (Amsterdam 1686, 12°), Du Rondel avait annoncé une nouvelle édition de sa Vie d’Epicure : voir la note précédente et le compte rendu dans les NRL, décembre 1685, art. V.

[3] Cette nouvelle édition promise n’a jamais paru, mais Du Rondel a fait publier une traduction latine : De vita et moribus Epicuri (Amstelodami 1693, 12°).

[4] C’est dans la deuxième édition des NRL, janvier 1686, après avoir reçu la lettre perdue de Du Rondel, que Bayle avait ajouté sa remarque sur l’édition de Barent Beek : voir ci-dessus, n.1.

[5] Pour des raisons de santé sur lesquelles il s’explique dans une courte préface, Bayle devait faire paraître les NRL du mois de février avec du retard et incomplètes (dépourvues de Catalogue) ; il ne collabora pas aux numéros suivants, rédigés par « diverses plumes » ( Daniel de Larroque, d’abord, et puis Jean Le Clerc et Jean Barin) à partir du mois de mars jusqu’en août 1687 ; la rédaction fut ensuite confiée entièrement à Jean Barin (ou Barrin, 1631-1709), huguenot réfugié, ministre de l’Eglise wallonne d’Amsterdam, entre septembre 1687 et avril 1689. Dans les NRL, mars 1687, art. VII, parut la réponse de Du Rondel à Tollius, mais les rédacteurs n’y reviennent plus sur l’édition pirate de l’ouvrage de Du Rondel publiée par Barent Beek.

[6] Sur Pierre Trouillart (ou Trouillard), troisième professeur de théologie à l’académie de Sedan, voir Lettre 133, n.6 : Bayle avait logé en 1676 chez sa sœur, M me Nepveu. Il s’agit ici sans doute de Pierre Trouillard le fils, qui fut pasteur wallon à Cadsand (1686-1687), avant de s’installer à Canterbury en Angleterre pendant plusieurs années : sur lui, voir Lettre 147, n.46. Sur le neveu de Du Rondel, van Eys, voir Lettre 402, n.13. On peut conjecturer de ce qui est dit ici de M lle Cosnard qu’elle s’occupait des comptes de Du Rondel auprès des libraires : c’est elle qui devait régler à Bayle ce que Du Rondel lui devait pour l’envoi de livres.

[7] Il s’agit de l’explication de l’« antique » par Du Rondel, publiée dans les NRL, décembre 1684, art. II (Lettre 354) ; il y allait à l’encontre de Tollius, dont l’explication, insérée à la fin de son commentaire sur l’oraison de Cicéron Pro Lucinio Archia (Lugduni Batavorum 1677, 12°), avait été signalée par Bayle dans sa présentation de celle de Du Rondel. Tollius contestait l’explication de Du Rondel dans ses Fortuita, in quibus præter critica nonnula, tota fabularis historia græca, phœnicia, ægyptiaca, ad Chemiam pertinere asseritur (Amstelædami 1687, 8°) – ouvrage qui était sur le point de paraître à la date de la présente lettre (voir Lettre 690, n.1) – et Du Rondel devait lui répliquer dans les NRL, mars 1687, art. VII, – le périodique étant alors, après le retrait de Bayle, sous la direction de Daniel de Larroque (voir Lettre 693). Au même moment, Jean Le Clerc recensait les Fortuita dans la BUH, mars 1687, art. XI, « Livres de critique », n° 4 ; un compte rendu de l’ouvrage de Tollius devait paraître également dans les NRL du mois d’avril 1687, art. V.

[8] Jonathan travaillait sans doute chez l’imprimeur Henry Desbordes à Amsterdam.

[9] Bayle attendait apparemment, de la part de Du Rondel, des numéros du Mercure galant, qui lui auraient été envoyés par l’intermédiaire de M. de Jandun, officier militaire, qui les aurait tenus d’une « fille » de Sedan : nous n’avons pas su identifier ces personnes.

[10] Sur les péripéties de l’« affaire Christine de Suède », voir Lettre 607, n.1. A la date de la présente lettre, Bayle venait de publier en avant-propos, dans les NRL, janvier 1687, un « Avis sur ce que l’on a dit touchant la reine Christine » : « Nous avons apris avec une satisfaction incroïable, que la reine de Suède aïant vû l’article 9 du journal d’août 1686, a eu la bonté d’agréer l’éclaircissement que nous y avons donné. Proprement, il n’y avoit que ces paroles, restes de protestantisme, qui eussent eu le malheur de lui déplaire ; car comme elle a beaucoup de délicatesse sur ce sujet, et qu’elle veut que toute la terre sache qu’après avoir bien examiné les religions, elle n’a trouvé que la catholique-romaine de véritable, et qu’elle l’a embrassée sincerement, c’est offenser sa gloire que de donner lieu aux moindres soupçons contre sa sincerité. C’est pourquoi nous sommes très-marris d’avoir emploïé une expression que l’on a prise en un sens different de celui où nous l’entendions, et que nous nous fussions bien gardez de nous en servir, si nous eussions prévû cela ; car outre le respect que nous devons avec tout le monde à une si grande reine, qui a été l’admiration de tout l’univers dès ses premières années, nous entrons avec ardeur dans l’engagement particulier qu’ont les personnes de Lettres à lui rendre leurs hommages, à cause de l’honneur qu’elle a fait aux sciences d’en vouloir connoitre à fond toutes les beautez, et de les proteger d’une façon éclatante. »

[11] En présentant les objections de la reine de Suède comme une « bévue », Du Rondel épouse étroitement le point de vue du journaliste dans ses « Réflexions de l’auteur de ces Nouvelles sur une lettre qui lui a été écrite, touchant ce qu’il a dit de la reine de Suède » dans les NRL, août 1686, art. IX, où il avait contré – avec plus ou moins de bonne foi – les plaintes de son correspondant anonyme, qui a été identifié comme étant Giovanni-Francesco Albani, le futur pape Clément XI : voir Lettre 607, n.1.

[12] Du Rondel désigne ainsi, sans doute, Jean Le Clerc, le journaliste d’Amsterdam : il demande donc si Le Clerc ne dira rien dans son journal des louanges données dans sa dernière lettre par Christine à Bayle.

[13] Du Rondel a justifié les louanges de Christine à l’égard de Bayle contre les « maladroits d’icy », c’est-à-dire contre les lecteurs hostiles à Bayle.

[14] Sur la publication de Barent Beek, dénoncée par Bayle dans la deuxième édition des NRL, janvier 1686, art. IX, voir ci-dessus, n.1 et 5.

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