Lettre 692 : Jacques Parrain, baron Des Coutures à Pierre Bayle

[Paris, le 4 mars 1687]
• J’attendois, Monsieur, à respondre à votre lettre du 20 decembre [1] lorsque je pourois vous envoier quelque chose mais les libraires qui sont nés pour la persecution des honestes gens et qui ne vivants que de l’empire des lettres travaillent plus à leur destruction que n’ont fait les Gots, les Alamans et les Gepides, m’ont arraché le plaisir, et m’ont tenu deux mois pour me donner mes presens de ma Morale universelle, je cherche donc à present une voie pour vous l’envoier avec mes deux tomes de L’Esprit de l’Ecriture [2][.] Je vous repete qu’il y a des choses dans ce dernier ouvrage qu’il faut passer, la situation où je suis les a exigé[es] de ma plume [3][.] Il y a une circonstance qui est que l’on m’a mandé* de Pologne que la reine [4] l’avoit trouvé si beau et toute la Cour qu’elle l’avoit envoié à un evesque de Varsovie pour le traduire en polonois[.] Enfin parmy les cabales du Port Roial on acheve ma Genese [5], et l’on est desja à la septiesme feuille du 3 e tome mais je n’espere encore pas tout à fait car l’on me fait tous les jours quelque obstacle[.] Cela m’a tellement desgouté qu’en estant desja au 25 e chapitre de l’ Exode j’ay tout laissé là, ne songeant plus qu’à tacher d’avoir mon congé pour me retirer hors de France aupres de quelque prince car quoy qu’il y ait un grand nombre de scavants il n’y a guere de pais où ils soient moins estimés. Je n’ay garde Monsieur de me plaindre du long tems que vous avés esté à me faire response, je suis meme bien aise que le loisir vous ait manqué[,] c’est une marque de vos ocupations, et quand un homme comme vous est ocupé c’est un avantage pour les scavants parcequ’ils en profitent de toutes manieres. La rencontre de l’homme de Lion et de celuy de Paris est plaisante, mais / vous vous estes bien imaginé que c’etoit un guet apen[s] et cela est plaisant que l’on ait voulu vous surprendre en vous disant que la traduction gotique etoit de Macé [6][.] Si l’autheur desavoue son ouvrage n’est ce pas consentir à sa condamnation[?] Quoy que selon Epicure qui est mon philosophe le repos soit la felicité de l’esprit, j’aime • mieux dire que c’est l’action[,] ainsy comme je cherche et • m’occupe et que je ne mange pas meme que je n’aye un livre sur ma table[,] ayant laissé l’Ecriture s[ain]te parce que je ne me croy pas assés soutenu contre le Port Roial dont le parti est plus grand que jamais [7], j’ay commencay un ouvrage[,] je ne scay s’il sera de votre gout[,] c’est la traduction des fables d’ Æsope avec des reflexions morales [8], il y en a beaucoup mais tout ce que j’ay vu ne me plaist pas ou il n’est point bien ecrit ou les considerations que l’on y fait n’ont point un sol d’esprit[.] J’espere faire mieux[.] Cependant je seray ravi d’avoir votre conseil ou pour parler sincerement que vous m’encouragiés[.] J’ay cependant une idée de faire un ouvrage comme celuy de Ciceron, ce que je vous dis est vaste, je voudrois parler dans notre langue comme il a fait dans la sienne à l’egard des sectes differentes, montrer quel[le] a esté leur opinion, leur maniere et leur succes [9][.] Je ne scay ce qui en seroit mais y melant des traits de morale cela pouroit n’etre pas mal[.] Je vous avoue cependant que c’est à regret que je laisse mon dessein de l’Ecriture s[ain]te car je me sens asses de force pour la donner toute dans dix ans avec des reflexions et des remarques sur le sens litteral et / surtout ce qu’il y a de plus difficile car vous observerés que ma Genese sera de 4 tomes comme ma Morale d’Epicure et qu’il y • a des versets où il y a jusqu’à quatre reflexions et de mesme à l’ Exode. Dites moy votre sentiment sur ce verset de la Genese chap[itre] 37 v[erset] 35[ :] Et comme tous ses enfans se rassemblerent pour adoucir la douleur de leur pere, il rejetta toute sorte de consolation, non leur dit il « Je verseray des larmes pour • mon fils jusqu’à ce que la mort les finisse »[.] Pendant donc qu’il perseveroit dans ses pleurs[ ;] ou Et comme tous ses enfans se fussent assemblés pour soulager la douleur de leur pere, il refusa d’etre consollé dans son afliction • et il leur dit « Je ne cesseray point de pleurer jusqu’à ce que la mort me reunisse avec mon fils »[ ;] ou Et comme tous ses enfans se furent assemblés pour luy persuader • qu’il ne devoit plus s’afliger, il ne les voulut point escouter, au contraire il leur dit « Je pleureray jusqu’au tombeau la mort de mon fils »[ ;] ou bien « Je pleureray mon fils, et je le pleureray et je le pleureray [ sic] jusqu’au tombeau »[.] Celuy qui vous plaira le mieux sera mis dans la response que vous me ferés[.] Depuis mon escrit le sieur Hortemels [10] qui est un de mes a[mis] [s’engage] sans faute à Pasques à vous donner luy mesme mes livres[.] Mr l’ab[b]é Coquelin m’a prié de vous rendre / mile graces de la lettre que vous luy avés fait l’honneur de luy escrire [11], il vous prie de disposer de tout ce qui sera en son pouvoir en ce pais cy[.] Je ne scay si vous scavés que l’abbé de La Roque ne fait plus le Journal des scavants et que Mr le chancellier a donné cette employ à un autre [12][.] J’en scauray un plus grand detail et vous le manderay[.] Cependant Monsieur je vous prie d’etre toujours bien persuadé que je vous estime infiniment et que je suis tres sincerement votre tres humble et tres obeissant serviteur Descoutures
A Paris ce 4 e mars 1687 •

Notes :

[1] Aucune des lettres de Bayle adressées à Des Coutures ne nous est parvenue ; la dernière lettre de Des Coutures que nous connaissions est celle du début novembre 1686 (Lettre 656).

[2] Dans sa lettre du début novembre 1686, Des Coutures promettait d’envoyer « incessamment » « deux tomes de L’Esprit de l’Ecriture et de ma Morale universelle » : voir Lettre 656, n.13.

[3] Des Coutures s’excuse auprès de Bayle des traits hostiles aux réformés dans ses ouvrages dévots – c’est-à-dire dans ses livres composés depuis sa rencontre avec l’ abbé Cocquelin : voir aussi Lettres 713, n.4, et 717, n.19.

[4] Louise-Marie de Gonzague, reine de Pologne, était décédée le 10 mai 1667, peu après la fin de la révolte de Lubomirski. Marie-Casimir de La Grange d’Arquian (1640-1716) devint reine de Pologne à la suite de son mariage, en 1671, avec Jean III Sobieski, élu roi de Pologne en 1672 ; celui-ci devait être appelé « le sauveur de l’Occident » après sa victoire sur les Turcs sous les murs de Vienne en 1683.

[5] Sur l’opposition des « jansénistes » de Port-Royal à la publication par Des Coutures de sa traduction de La Genèse, avec des réflexions (Paris 1687, 12°, 4 vol.), voir Lettre 656, n.14. Comme il l’annonce dans la présente lettre, il semble avoir abandonné son projet de traduction de l’ensemble de la Bible.

[6] Il s’agit de nouveau de la traduction des Psaumes par François Macé et Louis Ferrand. Des Coutures répond à une lettre de Bayle que nous ne connaissons pas ; le sens de cette formule reste donc incertain. Macé était curé de Sainte-Opportune à Paris et Ferrand, originaire de Toulon, était avocat au Parlement de Paris. Des Coutures, suivant son ami Cocquelin, accuse Ferrand d’être l’auteur des barbarismes « gothiques » de leur traduction très littérale. L’« homme de Lyon » est sans doute le libraire-imprimeur André Pralard (1635-1721/23), natif de Savigny près de Lyon, fils du châtelain du lieu ; l’« homme de Paris » serait François Macé. On peut donc supposer que Bayle a ouï dire que les témoignages de Pralard et de Macé s’accordent sur le fait que la traduction rivale de celle de Cocquelin est celle de Macé (et non pas de Ferrand) ; en effet, Pralard avait publié cette traduction sous le nom de Macé – alors que Des Coutures avait toujours parlé de la traduction « gothique » de Ferrand : dans sa lettre perdue, Bayle avait dû donc faire état du fait que cette traduction était, selon les témoins, de Macé et non pas de Ferrand. Sur les tiraillements entre Macé et Ferrand et sur les manœuvres de ce dernier pour publier une autre édition sous son nom, voir Lettre 661.

[7] Sur l’opposition de Port-Royal à Des Coutures, voir ci-dessus, n.4.

[8] Des Coutures abandonna ce projet, semble-t-il. Il devait publier l’année suivante : La Vie de la très-sainte Vierge, Mère de Dieu, tirée de l’Ecriture, de la tradition des conciles et des docteurs (Paris 1688, 12°), et une dizaine d’années plus tard : La Vie de sainte Geneviève. Avec l’éloge de M me de Miramion (Paris 1697, 12°) et Apulée. De l’esprit familier de Socrate. Traduction nouvelle, avec des remarques (Paris 1698, 12°).

[9] Des Coutures pense apparemment aux Academica de Cicéron, où l’auteur discute de la théorie de la connaissance, confrontant dogmatiques et sceptiques et montrant son penchant pour le scepticisme. En fin de compte, il préfère le scepticisme « probabiliste » de Carnéade.

[10] Sur le libraire-imprimeur Daniel Horthemels, voir Lettres 260, n.11, 631, n.2, 656, n.14, et 712, n.11.

[11] Il s’agit sans doute de la réponse de Bayle à la lettre de Cocquelin du 17 novembre 1686 (Lettre 661), où il s’expliquait sur le « mémoire » de Ferrand et de Macé (Lettre 648) : cette réponse ne nous est pas parvenue.

[12] Sur le changement de direction du JS et sur les hésitations de l’abbé Gallois, voir Lettre 668, n.8.

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