Lettre 694 : Pierre-Sylvain Regis à Pierre Bayle

A Paris ce 28 mars [16]87
Il y a long temps Monsieur, que vous me fistes l’honneur de me promettre [1] que si je voulois faire imprimer en Hollande quelque chose que j’ay medité depuis long temps sur la ph[ilosoph]ie, vous me rendriez vos services. Je regarday pour lors cette offre comme un si grand avantage, que cela m’obligea de faire avec le s[ieu]r Leers imprimeur de Rotterdam un traité qui devint ensuite inutille par le peu de diligence qu’il fit de m’envoyer le contract pour le signer, parce que dans cet intervalle, Mr de Paris [2] temoigna à Mr le marquis de Wards [3], qui prend quelque interest à ce qui me regarde, que je fairois fort mal ma cour si je faisois imprimer mon ouvrage dans les pays etrangers. Cette menace m’obligea de suspendre la resolution que j’avois faitte d’envoyer ma coppie à Mr Leers, et me fit l’adresser à notre nouveau chancellier [4] pour luy demander des examinateurs. Il m’accorda Mr le president Cousin [5], qui est sans contredit un des plus scavans hommes de Paris, et qui ayant leu mon ouvrage et n’y ayant rien trouvé qui feut contraire à Cesar ny à la religion, mit à la fin son approbation avec laquelle ayant demandé à Mr le chancellier un privilege il me feut accordé sur le champ. Mais il se rencontra par malheur, que Mr le chancellier ayant dit à son medecin ce qu’il me venoit d’ac[c]order, celuy cy luy fit entendre que mon ouvrage etoit fort dangereux et que feu Mr le chancellier son predecesseur [6] m’avoit refusé un privilege ; j’eus beau l’asseurer que cela etoit faux, comme il l’estoit en effet, toutes mes protestations furent inutilles, et il voulut absolument retenir mes escrits pour les donner à des nouveaux examinateurs ; à quoi n’ayant voleu [ sic] consentir, il se resolut enfin de me rendre mon ouvrage, m[a]is au lieu de me le donner tout entier, il y en a eu plus du tiers de perdu sans que j’aye jamais peu en scavoir des nouvelles ! / Vous voyez bien apres cela Monsieur, que je ne dois plus rien espere[r] de ce coté, et que je dois porter mes veües en Hollande, sans craindre qu’on se puisse pleindre de ma conduite, apres ce qui s’est passé. Comme cette affaire me touche sensiblement*, je vous supplie Monsieur, de me donner vos avis avec toute votre sincerité ordinaire, et surtout de me mander* si je puis attendre de vous le secours que vous m’avez deja offert, ce qui ne me paroit pas vray semblable à cause de vos occupations qui sont infinies et qu’il seroit dangereux de troubler à cause que ce seroit s’en prendre à toute la Republique des Lettres qui n’a de plaisir (du moins en France) que celuy qu’elle recoit par vos Nouvelles ! Je vous le dis Monsieur, sans dissimulation on ne fait rien de bon en ce pays, et vous en scavez la raison, et le seul contentement qui reste aux gens de lettres c’est de lire vos journeaux, qu’ils recherchent avec d’autant plus de soin qu’ils ont plus de peine à les recouvre[r]. Il n’y a pas plus de trois sepmaines que je suis enfin venu à bout de les avoir tous. Je suis avec passion Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur Regis Si vous avez la bonte de m’escrire faites l’adresse s’il vous plait à Mr Regis ches Mr le marquis de Wards rue du Bac fauxbourg St-Germain à Paris, si vous n’aymes mieux la remettre à Mr Tournefort [7] de l’Academie royalle des sciences de Paris qui vous rendra service, pour me la faire rendre. A Monsieur / Monsieur Bayle professeur de / ph[ilisoph]ie / A Amsterdam •

Notes :

[1] Nous ne connaissons pas de lettre de Bayle adressée à Pierre-Sylvain Regis (1632-1707) : sur celui-ci, voir Lettres 322, n.11, et 495, n.15. Son Système de philosophie, très cartésien, devait paraître quelques années plus tard (Paris 1690, 4°, 3 vol.), et son ouvrage sur L’Usage de la raison et de la foy, ou l’accord de la foy et de la raison, très éloigné de la philosophie religieuse de Bayle, devait paraître vers la fin de sa vie (Paris 1704, 4°).

[2] Nous ne savons pas exactement à quelle date cette correspondance eut lieu, mais il s’agit ici sans doute de François Harlay de Champvallon, archevêque de Paris entre 1670 et 1695 : voir Lettre 656, n.5.

[3] François-René Crespin Du Bec, marquis de Vardes (vers 1621-1688), gouverneur d’Aigues-Mortes. Il fut l’un des auteurs de la « lettre espagnole », qui révéla à la reine Marie-Thérèse la liaison de Louis XIV avec Louise de La Vallière, ce qui lui valut d’être brièvement emprisonné en 1665, puis relégué dans son gouvernement jusqu’en 1683. Or, en 1665, Regis avait tenu à Toulouse des conférences publiques sur les thèses cartésiennes, qui connurent un succès remarquable. Le marquis de Vardes, alors de passage à Toulouse, demanda à Regis de l’accompagner à Aigues-Mortes puis à Montpellier pour y propager la doctrine cartésienne, ce qu’il fit avec un égal succès. Regis ne revint à Paris qu’en 1680. Voir Dictionary of 17th century French philosophers, art. « Regis, Pierre-Sylvain », par S. Charles.

[4] Louis Boucherat avait succédé à Michel Le Tellier comme chancelier le 1 er novembre 1685.

[5] Sur Louis Cousin, président en la Cour des monnaies, historien de l’Europe : voir Lettres 507, n.6, 540, n.10, et 678, n.6. Il allait devenir le principal rédacteur du JS.

[6] « M. le chancelier son prédesseur », Michel Le Tellier, mort le 30 octobre 1685. Le médecin de Louis Boucherat fut sans doute Antoine Daquin : voir Lettre 605, n.12, à moins qu’il ne s’agisse d’ Eusèbe Renaudot, premier médecin du Dauphin : voir Lettre 642, n.15.

[7] Joseph Pitton de Tournefort (1656-1708), botaniste. Il devait être admis à l’Académie des sciences en 1691. Il devait publier, entre autres, des Elémens de botanique ou méthode pour connaître les plantes (Paris 1694, 8°, 3 vol.) et une Histoire des plantes qui naissent aux environs de Paris avec leur usage dans la médecine (Paris 1698, 12°), dont la deuxième édition fut augmentée par Bernard de Jussieu (Paris 1725, 12°, 2 vol.).

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