Lettre 696 : François de Catelan à Pierre Bayle

[Paris, avril 1687]
Extrait d’une lettre de Monsieur l’abbé de Catelan Apparemment vous aurez vû, Monsieur, le médaillon qu’on a fait pour l’empereur après la prise de Bude [1] ; je ne laisse pas neanmoins de vous en envoyer une copie telle qu’elle m’a été donnée par un ami qui aime les Belles Lettres, et qui n’a point voulu me la communiquer qu’à condition que je tâcherois d’y répondre : j’ai accepté ce parti à tout hazard, quoique je ne sois ni antiquaire, ni medailliste. Médaillon frappé pour l’empereur après la prise de Bude [2]. Le buste de l’empereur couronné de lauriers, et soutenu de deux palmes : au dessous la ville de Bude, avec ces deux vers
Infælix Budam Lodoïcus perdidit olimHæc armis cedit nunc, Leopolde, tuis [3].
Au revers, Josüé tenant un bâton de commandement de la main droite, le bras étendu vers le soleil ; et du bras gauche un bouclier ; la lune vis à vis qui baisse avec ces vers
Stat sol, Luna cadit, dùm Jhosua pugnat et orat:Sic ego Pello duos, sic Leopoldus ero [4].
Et autour du medaillon,
Luna cadit ; nil æra juvant, nil cymbala fessam:Sol cave, dùm minui sidera juncta vides [5].
Je ne croi pas que ce medaillon, ait plû aux connoisseurs ; car outre qu’il est trop éloigné de la maniere ancienne, l’emblême du revers est faux, puisque la lune qui se couche n’ inflüe* rien de réel ni de sensible* à l’égard du soleil arresté ; et c’est supposer contre l’histoire de Josüé, de considerer le soleil en repos et la lune en mouvement, Steteruntque sol et luna [6]. Dans le medaillon pour le Roi je conserve le corps de cet emblême, mais j’en change les circonstances afin de suivre les regles des emblêmes, et de ne rien supposer qui soit contraire au miracle auquel on fait allusion, et aux effets sensibles de la nature qui ont pu l’accompagner. Pour ce qui est de la pensée, elle ne renferme qu’un fiere et vaine menace, qui n’a point de rapport aux symboles ou figures de l’emblême, et à laquelle on pourroit répondre pour le soleil.
Lumina si Lunæ minui tibi visa cadentisDùm sto, ne movear, Jhosua vane, cave [7].
Mais ni la menace ni la réponse ne sçauroient être justes, parce qu’elles ne conviennent point aux images dont se sert ici : j’ai donc pris un autre tour en choisissant une pensée qui repoussât l’injure, soutînt la gloire qui en est attaquée et n’offençât personne. Medaillon à la gloire du roi de France pour opposer à celui qui a été fait depuis peu pour l’empereur [8]. La tête de Sa Majesté couronnée d’oliviers, avec l’inscription Ludovicus Magnus dans un ovale posé sur un appuy : et sous l’appui
Quod Christiani Nominis Causâ Armis In GermanosAb Hoste Turcâ Lacessitos Abstinuit [9].
Au revers, le soleil à l’Occident, où on le suppose s’arrester ; avec ces mots, Ecce Dei Me Causa Moratur [10]. A l’Orient le croissant*, qu’on n’apperçoit encore qu’à peine, à cause que le retardement du soleil sur l’horizon y prolonge le jour au dela de l’heure à laquelle il devroit être nuit ; et à l’entour ces mots, Non Modo Delerer Nisi Stares [11], qui s’adressent au soleil qui est l’occasion de cet effet sensible ou de cette apparence. Autour du Medaillon ces deux vers
Sto, Leopolde, tibi ; sed sistere Jhosua nullusMe potis, una tenet causa tuenda Dei [12].
L’application de cet emblême est facile ; il est tiré d’un phénomene que tout le monde peut remarquer au ciel lors que la lune est en croissant et que le tems est beau ; et il a mêmes une plus grande conformité de circonstances avec l’endroit de l’histoire de Josüé où il est rapporté que le soleil s’arrêta, qu’il n’en est besoin pour faire une image juste. Il y a toutes les apparences que ce miracle arriva sur fin du jour et dans le tems du croissant ; car Josüe marcha toute la nuit pour attaquer l’ennemi au point du jour, Irruit super eos repentè, totâ nocte ascendens de Galgalis [13] ; et si un jour eut suffi pour les poursuivre et les défaire entierement, il n’eût pas demandé à Dieu d’arrêter le soleil : de plus la lune commençoit à s’appercevoir sur l’horison quoique le soleil ne fût pas encore couché, Sol, s’écria-t’il, contra Gabaon ne movearis, et Luna contra vallem Ajalon [14] : ainsi cette planete étoit en son croissant. Le Roi en paix avec l’empereur pendant qu’il a le Turc à combattre, que Vienne assiégée par cet ennemi des chrêtiens est secourüe, et qu’il reprend Bude ne se pouvoit figurer plus justement que par le soleil qui s’arrête pour donner le tems de vaincre l’ennemi du nom chrêtien ; comme il arriva au siege de Gabaon en faveur des Israëlites qui la défendirent contre les Amorrhéens qui l’assiégeoient ; lesquels ayant vaincus, ils prirent Maceda et plusieurs autres villes ennemies. Le Turc est ce croissant qu’on voit terni dans le tems qu’il paroitroît avec toute sa clarté si le soleil ne se fut point arrêté.

Notes :

[1] Sur la signification de la bataille de Bude, voir J. Bérenger, « Le siège de Bude de 1686 », XVII e siècle, 229 (2005), p.591-612, qui s’appuie sur un récit contemporain anonyme, Description historique de la glorieuse conqueste de la ville de Bude, capitale du royaume de Hongrie, par les armes victorieuses de l’empereur Léopold I er sous la conduite de son Altesse sérénissime le duc de Lorraine et de l’Electeur de Bavière (Cologne 1686, 8°) ; ce récit fut traduit en anglais la même année par Roger L’Estrange : An Historical Description of the glorious conquest of the city of Buda [...] (London 1686, 8°). Louis XIV avait refusé d’apporter son aide à la Sublime Porte et maintint une politique de « neutralité malveillante » à l’égard des Habsbourg et du Saint Empire. Voir aussi C. Boutant, L’Europe au grand tournant des années 1680. La succession palatine (Paris 1985), p.421-441. Bude (ou Ofen, en allemand) est la partie ouest de la ville actuelle de Budapest.

[2] Voir cette médaille dans notre cahier d’illustrations, n° 10. Elle commémore la prise de Bude (ou Ofen, en allemand) par l’empereur Léopold I er en 1686, et fut gravée par Hans Jakob Wolrab (1633-1690) : voir L. Forrer, Biographical Dictionary of medallists (London 1916), vi.538. Elle figure dans l’ Inventaire des médailles modernes d’argent du Cabinet du Roi fait en l’année M.DC.LXXXIX par ordre de Monsieur de Louvois (Manuscrit : BNF (Médailles) 57), p.463, et un exemplaire de la médaille se trouve au Cabinet des médailles sous la cote : BNF (Médailles) : Empire n° 205. Nous remercions M. Thierry Sarmant (BNF, Médailles) pour l’aide qu’il nous a apportée dans cette recherche.

[3] « L’infortuné Louis perdit Bude autrefois : / Elle cède maintenant, Léopold, à vos forces armées. »

[4] « Le soleil s’arrête, la lune baisse, pendant que Josué combat et prie : / Ainsi je repousse les deux, ainsi je serai Léopold. »

[5] « La lune baisse ; ni l’airain ni les cymbales ne font plaisir à la fatiguée ; / Soleil prends garde tant que tu vois la conjonction des planètes diminuer. »

[6] « Le soleil et la lune se sont arrêtés. »

[7] « Si tu as vu la lumière de la Lune qui baisse diminuer, / Tant que je m’arrête, prends garde que je ne me remue, vain Josué. »

[8] Sur les médailles faites pour célébrer la gloire de Louis XIV, on peut consulter Claude-François Menestrier, S.J., Histoire du Roy Louis le Grand par les médailles, emblèmes, devises, jettons, inscriptions, armoiries et autres monumens publics (Paris 1689, 1693, folio) ; Médailles sur les principaux évenements du règne de Louis XIV avec des explications historiques (Paris 1702, 1723, folio) ; J. Jacquiot, Médailles et jetons de Louis XIV d’après le manuscrit de Londres Add. 31908 (Paris 1968, 4 vol.) ; J.-P. Divo, Les Médailles de Louis XIV (Zurich 1967, 1982). Catelan présente ici son projet de médaille, qui ne semble jamais avoir été réalisé.

[9] « A cause de leur titre chrétien, il s’abstint de prendre armes contre les Germains harcelés par l’armée turque. »

[10] « Ainsi la cause de Dieu m’arrête. »

[11] « Peu s’en fallait que je ne périsse, si tu ne t’arrêtais. »

[12] « Je m’arrête pour toi, Léopold ; mais, Josué, personne / ne peut m’arrêter, la cause de la défense de Dieu commande uniquement. »

[13] « Il se rua soudain sur eux, remontant toute la nuit de Galgala. »

[14] Jos. 10,12 : « Soleil, arrete-toi sur Gabaon / Et toi, lune, sur la vallée d’Ajalon ».

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