Lettre 702 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

[Rotterdam, le] 27 de juillet 1687
J’aurois plus de sujet de me plaindre m[on] t[res] c[her] c[ousin] de votre indifference que vous de la mienne [1], puis qu’ayant pu savoir par la gazete de Hollande que le bruit qui avoit couru de ma mort etoit faux, vous ne m’avez rien ecrit ni pour vous rejoüir de la fausseté, ni pour vous affliger de la nouvelle, mais comme ce ne seroit au fond qu’un vain sujet de plainte de mon coté[,] soyez persuadé que la votre n’est pas bien fondée et vous auriez pu con[n]oitre meme si j’etois mort que j’ay pour vous toute l’amitié possible. La verité est que pendant quelques mois je n’ai pu ecrire lire ni dicter sans retomber et qu’ainsi je me suis totalement abstenu de tout cela [2][,] je me suis un peu remis, mais il faut que j’aille chercher un air nouveau et des eaux minerales pour tacher d’en venir à un entier retablissement si Dieu le veut ainsi. Je partirai au 1 er jour et ce sera un voiage qui pourra durer. Au / reste je n’ai presque recu aucune lettre de vous de cette année et je vous ecrivis un billet en mars si je ne me trompe sous le couvert de ma belle sœur [3]. Je lui ai ecrit touchant la bibliotheque [4] mais je vous prie de lui dire que ma maladie demande qu’on ne precipite rien quand meme on verroit jour à l’envoier. Le port des lettres que je veux vous epargner est cause aussi que je ne vous ai pas ecrit davantage car [ce] n’est pas agreable ce me semble de recevoir un maigre billet comme ceux que je vous ecris et d’en payer 20 ou 25 sols. J’ai ap[p]ris de vos nouvelles depuis peu par M rs de Courbaut 2 freres qui sont passez avec 2 de leurs cousins po[ur] Brandebourg [5]. Je compatis autant que faire se peut aux dites nouvelles ; celles de la Rep[ublique] des lettres de ma facon sont interrompues pour toujours et je ne sai rien de ce qui s’imprime depuis 5 mois [6]. J’ai envoié la lettre en Frise [7][,] je saluë de tout mon cœur l’auteur de l’apostille [8] dont pourtant je ne me remets pas le nom. Dieu vous conserve vos chers enfans [9] qui sont si jolis et que vous elevez si bien. Que je voudrois partager avec vous cette peine. Peut etre vivrai je encore assez pour leur temoigner mon amitié. Je suis tout à vous m[on] t[res] c[her] c[ousin.] Pour la poste de Toulouse / A Monsieur / Monsieur Pauli marchand / à la grand rue pour / faire tenir à Mr de / Naudis / A Pamiers •

Notes :

[1] La lettre de Naudis à laquelle Bayle répond ne nous est pas parvenue. Nous connaissons une seule lettre adressée par Naudis à Bayle : celle du 26 décembre 1698. Il est possible qu’il ait lui-même supprimé ses propres lettres, puisqu’il hérita des papiers de Bayle, mais, comme il est mort peu après le philosophe, il est également possible que ce soit son fils Charles Bruguière de Naudis qui les ait retenues ou supprimées.

[2] Dans l’« Avis au lecteur » des NRL, février 1687, Bayle avait déclaré : « Un mal à l’œil et une assez petite fievre qui m’a quitté plusieurs fois, et qui est revenue tout aussi-tôt que j’ay voulu recommencer mon travail, m’obligent enfin à publier incompletes les Nouvelles de ce mois, et à avertir aussi le public que celles de mars paroîtront bien-tôt. »

[3] Cette lettre adressée par Bayle en mars 1687 à Naudis par l’intermédiaire de Marie Brassard, veuve de Jacob Bayle, est perdue.

[4] Sur la bibliothèque de Jacob, héritée en partie de son père, voir Lettre 486, p.117, et la réponse de Naudis qu’évoque Bayle dans la Lettre 705.

[5] Sur les frères Courbaut, de passage à Rotterdam, voir Lettres 627, n.3, et 711, n.1.

[6] A cause de son état de faiblesse, Bayle interrompit sa rédaction des NRL en février 1687 ; les trois mois suivants furent pris en charge par Daniel de Larroque, qui collabora ensuite avec Jean Le Clerc jusqu’au mois d’août de la même année : voir Lettre 691, n.5.

[7] Cette lettre, envoyée par Naudis en Frise par l’intermédiaire de Bayle, est perdue.

[8] L’« apostille » envoyée avec la lettre de Naudis est également perdue.

[9] Jean Bruguière de Naudis se maria en 1675 avec une femme dont nous ignorons le nom ; le couple eut apparemment, selon les termes de Bayle, plusieurs enfants, dont nous ne connaissons que Charles et Claude Jean-François ; celui-ci devait épouser Jeanne-Marie Latappie, qui lui donna une fille, Anne-Marie Bruguière de Mons (1737-1766). Voir la généalogie simplifiée de la famille dans H. Bost, Pierre Bayle, p.16-17.

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