Lettre 705 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

[Rotterdam, le 15] nove[m]bre 1687
Il y a environ 15 jours M[onsieu]r m[on] t[res] c[her] c[ousin], que je suis de retour de mon voiage qui a duré pres de 3 mois [1]. Je trouvai ceans* votre derniere lettre [2] et je me preparois à y repondre promptement, mais comme j’ap[p]ris par une lettre de Mr Dartemont [3] notre ami qu’il arriveroit bien tot en ce pays je crus qu’il fal[l]oit attendre son arrivée afin de vous l’ap[p]rendre tout d’un tems. Vous saurez donc qu’il vient d’arriver en bonne santé ; il en donnera des nouvelles lui meme dès qu’il saura s’il y aura quelque chose à faire pour lui dont il puisse informer ses amis. Nous ferons tout ce que nous pourrons pour lui, et il m’a parlé pour un de mes meilleurs amis qui gemit sous l’esclavage, et pour lequel je travaillerai assurement de toutes mes forces, n’y ayant personne au monde qui me tienne plus au cœur que celui là [4]. Ma santé s’est assez bien remise Dieu mercy, mais l’humidité morfondante qui regne continuellement ici et sur tout en cette saison m’ob[lige] à des precautions perpetuelles, si bien que je m’abstiendrai encore 5 ou 6 mois de tout travail de corps et d’esprit. Je sens bien que sans cela je retomberois. Les Nouvelles de la rep[ublique] des lettres ayant eté interrompuës en fevrier par celui qui les avoit commencées ; plusieurs ont travaillé à la continuation jusques en aout inclusivement [5], et comme aucun de ceu[x] qui y travailloient ne s’en faisoit une af[f]aire de là est venu que leur journal n’a pas reussi. Le mois de [septem]bre est d’une seule main qui m’est incon[n]uë [6] et qui peut etre ne continuera que jusqu’à la fin de l’an. Mais il s’est elevé un autre journaliste fort de mes amis et frere de Mr Basnage. Son journal a commencé en [septem]bre sous le titre de l’ Histoire des ouvrages des savans et il a un succez merveilleux [7]. Ce qu’on vous a dit que j’etois devenu precepteur chez un grand seigneur est une fable sans fondement et cela vous doit rendre s[u]spectes les autres particularitez qu’on vous a dict[e]s de moy. Je suis surpris que ma belle s[œur] ne vous ait point fait tenir mon billet [8]. Mr Testas [9] a eté prié de la faire souvenir des 50 ecus : tant pour cela que pour le reste de mes pretentions, je ne vois point d’expedient d’en tirer parti si elle ne veut [10] ; et il faudra necessairement s’en remettre à la Providence qui changera peut etre les conjonctures. A l’egard de la bibliotheque [11] je suis bien aise qu’elle soit entre vos mains ; nous verrons s’il y aura lieu d’en t irer l’elite* un jour. En attendant je vous sup[p]lie mon t[res] c[her] c[ousin] de m’envoier le catalogue. Il faudroit l’envoier à Mr Testas et le prier de me le fai[re] tenir par un maitre de navire. On a imprimé un / Abregé de la vie de Mr Claude fait par Mr de La Deveze ministre de Castres [12]. [Sa] mort et sa maladie n’ont rien eu d’insigne, car ce mal etant une inflamma[ti]on de poitrine il ne put gueres parler [13]. Ses manuscrits se reduisent à quelques petits traittez, entre autres à une Methode d’expliquer un texte de l’Ecriture [14]. Qua[nt] à Mr Jurieu il est toujours infatigable. Il publie tous les 15 jours une Lettre pa[sto]rale d’une feuille où il traitte les plus belles controverses et rap[p]orte des • faits to[u]chant la persecution [15]. Depuis quelques mois il a refuté dans ces lettres le livre de Mr Pelisson [16]. Nous n’avons aucune con[n]oissance ici du livre que vous dites avoir eté composé par Mr Arnaud contre lui intitulé L’Esprit de Mr Jurieu [17]. Si vous avez quelque cer[ti]tude qu’il y ait un tel livre au monde vous m’obligerez de me le faire savoir. Je suis persuadé du contraire. Je vous recommande avec toute votre aimable famille à la grace du S[aint] Esprit, et vous suis parfaitement aquis. Comptez sur cela je vous en conjure. Si Dieu veut que je recouvre une parfaite santé[,] je songerai apres l’hyver à quelque meilleur etablissement* [18], car mes affaires sont ici fort delabrées. Ma maladie m’a couté terriblement et je suis obligé encore de me traitter d’[une] maniere qui absorbe ma petite pension de 500 francs. Je ne gagne plus rien en lecons particulieres ni en composition de Nouvelles ; il faut donc ou guerir et changer de poste s’il se peut ou etre miserable. Je souhaite autant pour vous que pour moi de trouver quelque bonne ressource. Tout votre A Monsieur/ Monsieur Pauli marchand à la/ grand’ruë/ Pour faire tenir à Mr de Naudis/ A Pamiers

Notes :

[1] Bayle avait séjourné à Aix-la-Chapelle pour prendre les eaux : voir sa lettre adressée à David Constant du 22 mars 1688 (Lettre 707). Il annonçait ce voyage dans sa précédente lettre à son cousin Naudis datée du 27 juillet 1687 (Lettre 702).

[2] Cette lettre de Bruguière de Naudis, datant sans doute du mois de septembre ou d’octobre 1687 – peut-être en réponse à celle de Bayle du 27 juillet (Lettre 702) – ne nous est pas parvenue.

[3] La lettre de Dartemont à Bayle, datée sans doute du début novembre 1687, est perdue. M. Dartemont était certainement un habitant de Saverdun. En effet, on apprendra plus loin (lettre à Naudis du 20 mai 1688, Lettre 710) que Dartemont s’est plaint auprès de la tante de Bayle et de Naudis, Paule de Bruguière, épouse de Bayze, du mauvais accueil qu’il a reçu à Rotterdam, et Bayle évoque à cette occasion la gentillesse de Dartemont à son égard lors de son séjour à Saverdun en 1668 : voir Lettre 710, n.5.

[4] Il s’agit peut-être de M. Courbaut, cousin de Bayle du côté maternel : voir Lettre 711, n.1.

[5] Sur les rédacteurs successifs des NRL, voir Lettre 691, n.5.

[6] L’Avertissement des NRL de septembre 1687 portait l’annonce suivante : « Les lecteurs reconnoîtront bien qu’une seule plume a travaillé à ce mois. Il en sera de même des autres. » Il s’agit de Jean Barin (1631-1709), membre de la famille Barin de La Galissonnière, originaire de Marennes. Pasteur à La Roche-Chalais en décembre 1661, puis à Marans en 1663, il fut appelé en 1677 à Saumur, où l’académie lui confia le cours de philosophie. En 1685, l’académie fut fermée et Barin fut arrêté à La Rochelle, puis relâché. Il rejoignit alors son frère Théodore en Hollande et fut aussitôt nommé ministre de l’Eglise wallonne d’Amsterdam. Il était encore ministre au moment d’assumer la rédaction des NRL en septembre 1687. L’esprit du périodique changea du tout au tout : Barin annonça en janvier 1688 : « Il est bon qu’on soit averti qu’on insère ici les mémoires mot à mot comme on les reçoit, sans y rien ajouter ni diminuer. » Il devait abandonner la rédaction en avril 1689, pour des raisons inconnues. Le périodique ne reprit qu’en janvier 1699 sous la direction de Jacques Bernard. Sur Jean Barin, voir le Dictionnaire des journalistes, s.v., art. de S. Cornand ; sur son frère Théodore (1634-1692), recteur à Saumur, puis ministre à Leyde à partir de 1684, voir Lettre 436, n.11.

[7] Ces formules consacrent l’ HOS, dirigée par Henri Basnage de Beauval, comme le périodique héritier de l’esprit baylien des NRL. Selon les analyses de G. Mori, Bayle devait en être lui-même le rédacteur des mois d’avril à juin 1693.

[8] Sur cette lettre de Bayle à Naudis envoyée par l’intermédiaire de Marie Brassard, veuve de Jacob Bayle, voir Lettre 702, n.3.

[9] Pierre Testar, marchand bordelais, avait avancé 150 livres à Jacob Bayle lors de son emprisonnement ; cette dette était garantie par Pierre Bayle et avait été attestée par lui dans une lettre datée du 27 juin 1686 : voir Lettres 583, n.1, et 710, n.14.

[10] Nous ne connaissons pas les autres « prétentions » de Bayle quant à l’héritage de son frère Jacob ; il ne voit pas moyen de les faire valoir contre la volonté de sa belle-sœur, Marie Brassard, veuve de Jacob.

[11] Sur la bibliothèque de Jacob, voir Lettres 486, p.117, et 702, n.4.

[12] Abrégé de la vie de M. Claude, par A. B. R. D. L. D. P. [ Abel-Rodolphe de La Devèze pasteur] (Amsterdam 1687, 12°). Bayle devait recourir à cet opuscule pour l’article « Claude (Jean) » du DHC.

[13] Bayle sous-estime l’importance de ces manuscrits : les Œuvres posthumes de Mr Claude furent publiées par son fils Isaac Claude chez P. Savouret (Amsterdam 1688-1689, 8°, 5 vol.). Quelques années plus tard, rectifiant une information prétendant que « Mr Claude s’étoit chargé d’écrire l’histoire de la persécution [des protestants de France] sous le titre d’ Histoire dragonnale ; mais qu’il mourut avant que de l’achever », Bayle note : « Mr Claude étoit un trop grand auteur pour adopter un tel titre : il ne travailloit point à l’histoire de la dernière persécution, mais à celle des princes d’Orange. » ( DHC, art. « Claude (Jean) », rem. H).

[14] Cette « Méthode d’expliquer un texte de l’Ecriture » désigne vraisemblablement l’important Traité de la composition d’un sermon qui devait être publié dans les Œuvres posthumes de Jean Claude, publiées par son fils Isaac (Amsterdam 1688-1690, 8°, 5 vol.), i.163-492.

[15] Sur les Lettres pastorales de Jurieu, voir Lettre 650 ; voir aussi E. Kappler, Bibliographie de Jurieu, n° 42, et l’édition établie par R. Howells (Hildesheim 1988, 2 vol.).

[16] Les Lettres pastorales de Jurieu parurent très régulièrement tous les quinze jours à Rotterdam du 1 er septembre 1686 au 1 er juillet 1689, sous deux formats : in-4° et in-12°. Les lettres de la deuxième année furent publiées par Abraham Acher sous le titre collectif : Lettres pastorales : addressées aux fideles persécutés de France, où l’on trouvera une refutation du livre de Mr Pelisson, intitulé « Reflexions sur les differends de religion, avec les preuves de la tradition ecclesiastique ». Comme aussi la refutation des sophismes des autres convertisseurs, principalement sur l’authorité de l’Eglise (Rotterdam 1687, 4°, 12°) ; sur cet ouvrage de Pellisson, voir Lettre 544, n.5 ; Bayle en avait donné un compte rendu dans les NRL, juillet 1686, art. I ; Pellisson devait répliquer à Jurieu par le volume suivant de ses Reflexions sur les differends de religion. Troisième traité ou les chimères de M. Jurieu. Réponse générale à ses « Lettres pastorales » de la seconde année contre le livre des « Reflexions » (Paris 1688, 12°), et il devait s’en prendre ensuite à L’Accomplissement des prophéties ou la délivrance prochaine de l’Eglise (Rotterdam 1686, 12°, 2 vol.) par son ouvrage Les Chimères de M. Jurieu, ou sa clarté prophétique, et l’origine de cette clarté (Cologne 1690, 12°), qui constitue également le troisième volume de ses Reflexions sur les differends de religion (Paris 1690, 12°). Voir E. Kappler, Bibliographie de Jurieu, n° 02, 42.

[17] Les adversaires de Jurieu annonçaient depuis quelque temps un tel ouvrage, qui ne parut jamais ; à cette époque, le principal auteur de satires et de libelles contre lui fut Aubert de Versé : voir Lettre 688, n.5. E. Kappler consacre une section de sa Bibliographie de Jurieu, p.443-489, à des satires ultérieures.

[18] Bayle avait abandonné la rédaction des NRL et sa maladie l’avait obligé d’interrompre également ses leçons particulières ; il vivait donc de son modeste traitement de professeur à l’Ecole Illustre et de quelques revenus procurés par ses livres. Comme la suite le montrera, en particulier lorsqu’il sera destitué de son poste à l’Ecole Illustre en 1693, il n’est pas du tout désireux de déménager ; c’est dire que, s’il songe à trouver « quelque meilleur etablissement » et donc envisage de « changer de poste », il commence à ressentir les effets pénibles de l’animosité de Jurieu à son égard. Voir H. Bost, Pierre Bayle, p.302.

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